
Mamadou Ndiaye, secrétaire exécutif de l'ONG sénégalaise Intermondes – qui accompagne les paysans dans leur organisation, le renforcement de leurs capacités techniques et le dialogue auprès des décideurs publics – dresse un rapide tableau de la situation agricole du Sénégal:
«Si le secteur agricole est de très loin le premier domaine d'activité économique du pays en terme d'emploi (la population est composée à plus de 60 % d'agriculteurs), il ne contribue pourtant que maigrement (moins de 15 %) au PIB. Depuis près de 3 décennies, le pays connaît une crise agricole qui n'en finit pas. L'agriculture sénégalaise ne parvient pas à nourrir sa population, ne crée pas de revenus durables, est insuffisamment diversifiée et, en plus, participe à la dégradation du capital environnemental du pays.»
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Doudou Sow, initiateur avec son cousin Ousmane du projet et président de l'Union professionnelle des agro-pasteurs de la région. |
Cette situation résulte de contraintes fortes d'ordre climatique (pluviométrie très déficitaire dans certaines régions) mais aussi d'une politique agricole axée depuis l'époque coloniale française (le Sénégal a acquis son indépendance en 1960) sur des cultures de rente destinées prioritairement à l'exportation telles que l'arachide et le coton. Depuis une vingtaine d'années, ces cultures industrielles sont très concurrencées sur le marché mondial et peinent à trouver preneurs même à l'intérieur du pays.
«Au Sénégal, quand on a du poisson et du riz dans l'assiette à midi, on est déjà très heureux.»
«Aujourd'hui, le constat est amer, poursuit M. Ddiaye.?Originellement source de développement, ces monocultures se sont peu à peu transformées en contrainte avec de multiples dommages collatéraux: déforestation, baisse de la fertilité des sols, recul des rendements... et déficit criant en cultures vivrières de base (riz, mil, sorgho, maïs, ...) pour la consommation propre. C'est notamment le cas du riz, qui représente l'aliment de base des Sénégalais et que l'Etat est contraint d'importer pour quelque 80 % de ses besoins dans les pays asiatiques, à grands frais.»
«Face à ces difficultés, des tentatives ont été lancées pour initier une nouvelle dynamique dans le secteur agricole, aussi bien de la part de l'Etat que des organisations de producteurs. De fait, face à l'insuffisance de la production agricole, les paysans se sont organisés pour prendre leur destin en main. Un mouvement paysan s'est développé, avec des innovations majeures sur le plan des techniques de production. De même, l'Etat a mis en place un encadrement et diverses facilités pour soutenir les paysans. Mais, depuis quelques années, confrontées à un libéralisme sauvage, les autorités politiques ont le couteau sous la gorge. Cette libéralisation des filières agricoles a été très dure pour les paysans, qui ne peuvent accéder à un certain nombre de facilités, notamment dans l'acquisition des intrants tels que les semences ou les engrais. Les paysans se sentent abandonnés. S'ils souhaitent investir et emprunter de l'argent, ils doivent se tourner vers des banques privées.»
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Dans le village de Guelakh, après les ravages causés aux troupeaux par les dramatiques sécheresses des années ‘70, les Peuls – éleveurs dans l'âme – sont parvenus petit à petit à reconstituer un cheptel dont le lait est vendu en ville. |
Cette crise agricole et la difficulté pour la majeure partie de la population d'accéder à l'alimentation de base risquent de provoquer des bouleversements majeurs dans le pays au cours des années à venir.
Mélanie Mendy, d'Intermondes, ne cache pas sa vive inquiétude:
«Faute de pouvoir vivre de l'activité agricole, la jeunesse rurale se trouve de plus en plus marginalisée, n'envisage souvent d'autre issue que de quitter les campagnes pour rejoindre les villes, où malheureusement l'accès à l'emploi se révèle extrêmement difficile. L'urbanisation galopante avec tout ce qu'elle entraîne de violence et de contestation est de nature à ébranler les fondements mêmes de la société sénégalaise. Ce risque est très élevé et l'on peut craindre dans les prochaines années l'éclatement de graves troubles dans les villes. Il est urgent d'y réfléchir et de mettre cela en lien avec l'avenir qu'il faut réserver à l'agriculture et aux politiques rurales. Les besoins sont immenses et pour y faire face, des investissements sont absolument nécessaires.»
| Dans les régions de la ceinture sahélienne, on connaît mieux que partout ailleurs la valeur inestimable de eau, une ressource... | ![]() |
| ... qui, par un système ingénieux d'irrigation permet de produire, à Guelak, sur des surfaces encore modestes, un riz de très bonne qualité. | ![]() |
C'est dans ce contexte de crise latente grave, qu'à la fin des années ‘80, Doudou Sow et son cousin Ousmane font un choix véritablement militant: quitter la ville pour revenir «en brousse» œuvrer à la renaissance de Guelakh, village natal de leurs parents et familles, perdu en pleine zone sahélienne, au nord-ouest du pays. Un village où luttent alors pour leur survie les rares éleveurs «peuls» qui ne l'ont pas encore déserté après avoir assisté, impuissants, à l'anéantissement de leur chetpel bovin provoqué par la vague de sécheresses qui frappa le Sénégal au cours des années ‘70.
Un choix donc, qui a germé et muri... en Belgique, lorsque Ousmane, qui suivait à l'époque une formation en informatique, eu l'occasion de nouer des liens avec une coopérative d'éleveurs de chèvres à Alken (Limbourg), très impliquée dans la problématique de l'agriculture durable et des relations nord-sud.
«Les voyages, les rencontres, les échanges, il n'y a rien de tel pour rapprocher les gens, les univers.»
Un retour aux sources d'autant plus altruiste et courageux que Doudou et Ousmane Sow étaient les seuls enfants de ce village à avoir eu la chance de s'instruire, de grandir en ville et d'y occuper un emploi au revenu confortable! Et d'autant plus téméraire aussi qu'en cette fin des années ‘80, le nord du Sénégal, littéralement envahi par les organisations non gouvernementales et par des coopérations inter-Etats à gros budgets et gros moyens, ressemblait paradoxalement à un vaste cimetière de projets, ceux-ci rendant l'âme presque aussi rapidement que leurs auteurs quittaient les lieux.
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Lorsque Dousou et Ousman Sow ont initié leur action à Guelakh, la création d'une école communautaire de base s'est imposée comme une priorité. |
Freins culturelsL'école, un exemple type Doudou Sow: «Lorsque nous avons envisagé d'établir une école communautaire de base, le marabout du village ne voulait pas que les filles puissent y accéder. Après quelques années, et beaucoup d'astuces, le fait ayant été accepté, un autre refus a surgi: filles et garçons ne pouvaient occuper une même salle de classe. A force de patience et d'inventivité, ce nouvel obstacle ayant été franchi, une 3e contrainte se fit jour: pas de fille et de garçon sur un même banc... Aujourd'hui, ces «interdits» ont été complètement levés et il y a davantage de filles que de garçons à l'école!» |
Doudou Sow se souvient de son retour à Guelakh en 1989: «Notre première difficuté fut d'être pris au sérieux par les villageois. L'élevage était en lambeaux, il n'y avait ni école, ni poste de santé, aucune infrastructure... Avec notre seule bonne volonté, nous ne faisions pas le poids face à l'armada de la coopération internationale de l'époque.
D'autant plus que le défi était gigantesque: lutter contre l'exode rural, développer durablement l'agriculture, l'élevage et les activités connexes pour permettre la vie sur place, proposer un réel avenir à l'ensemble de la population peule en commençant par lui rendre l'espoir et la fierté.
«Pour ce faire, dès le début, nous avons inscrit notre action, dans le cadre d'un groupement de jeunes éleveurs, et dans la durée, sous la forme d'un projet de société, à construire patiemment, sans brûler les étapes, et intégrant au volet de l'agriculture et de l'élevage une multitude d'activités complémentaires. Un projet que s'approprient complètement les villageois pour en assurer le fonctionnement en toute autonomie.»
Autrement dit: une conception du développement à l'opposé des gros projets classiques de la coopération de l'époque, «parachutés» de l'extérieur, cadenassés dans un domaine très précis, à portée immédiate... mais condamnés à péricliter à court terme, faute d'avoir pris en considération les attentes réelles des bénéficaires et les moyens pour ceux-ci d'en assurer la pérennité.
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Le projet intégré comporte un très large volet «formation» qui vise à donner aux jeunes toutes les armes pour affronter l'avenir plus sereinement. |
Les actions prioritaires ont été la reconstitution d'un petit troupeau, le développement de cultures vivrières pour la consommation propre et la lutte contre la progression du désert, soit les trois piliers de petites fermes écologiques basées sur un modèle d'agriculture durable aptes à assurer la sécurité alimentaire des familles. Des mesures ont été prises pour limiter les coupes de bois nécessaires à la cuisson des aliments. Pour fixer la terre, les villageois ont planté des arbres, qui offrent l'avantage de protéger les cultures contre un ensoleillement excessif. Cet ombrage bénéficie également aux productions maraîchères mises en place progressivement telles que oignons, arachides de saison et de contre-saison, tomates, piments, pommes de terre, courgettes, carottes, oignons, haricots.
«Concernant l'élevage, petit à petit, nous sommes parvenus aujourd'hui à mettre en place une stabulation pour des chèvres, des vaches et des moutons. Grâce au croisement entre nos races locales et des races plus productives belges ou espagnoles, notre cheptel est constitué d'animaux alliant rusticité et productivité, ce qui permet de produire du lait de vache et du fromage de chèvre en plein désert et de vendre ces produits en ville, via la création d'une coopérative laitière», poursuit Doudou.
| Le groupement des agro-pasteurs produit aussi du lait de chèvre valorisé sous la forme de fromages. | ![]() |
La formation est également un des axes prioritaires de l'action menée par le Groupement des jeunes éleveurs de Guelakh: «Nous avons créé un internat dans lequel des jeunes particulièrement motivés, issus de toutes les régions du pays, viennent suivre une formation pendant 4 ans. Celle-ci porte en grande partie sur l'agriculture et l'élevage, mais comprend aussi toutes les activités connexes qui leur permettront de se prendre en charge sans recourir à de la main-d'œuvre extérieure, à savoir: la menuiserie, la maçonnerie, la soudure et diverses activités artisanales. Ces jeunes seront ainsi capables, de retour dans leurs zones natives, de construire leurs fermes, creuser des puits, aménager des mangeoires, etc.
La gestion de l'eau, le forage de puits, des bassins piscicoles, l'alphabétisation, un centre technique pour les femmes, des cases de santé, une maternité, la commercialisation d'une partie de la production... Il est impossible de décrire ici toutes les actions menées jusqu'à ce jour dans le village, de même que le long cheminement de plus de vingt années de travail acharné et concerté.
Toujours est-il que ce nouveau concept de développement intégré est une superbe réussite et commence à faire tache d'huile dans la région, voire au-delà. Un concept que ses initiateurs revendiquent comme une source d'inspiration, mais certainement pas comme un modèle ou une recette miracle à appliquer en toutes circonstances sur le mode du copier-coller!
Actuellement, quelque 20 fermes inspirées du projet du village de Guelakh sont en activités dans le pays.
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Les femmes jouent un rôle essentiel dans la vie sociale et économique du village. Elles ont notamment créé un atelier de teinture et de confection. |
Si le projet de développement à Guelakh a démarré et progressé pendant quelques années sans le moindre appui extérieur, c'est parce qu'il s'est toujours voulu autonome. Mais l'autonomie ne signifie pas le repli sur soi. «Au fil du temps, notre parcours s'est enrichi d'expériences observées dans d'autres pays tant en Afrique et qu'en Europe et a bénéficié de coups d'accélérateur salutaires. Le premier soutien dont nous avons bénéficié est venu de l'opération 11-11-11, sans que nous l'ayons sollicité. D'autres appuis ont suivi, notamment ceux de l'Ong Frères des Hommes Belgique qui nous a permis d'accroître considérablement les surfaces dédiées à la riziculture, mais aussi de former la population villageoise à de nombreuses activités de nature à sécuriser l'autosuffisance alimentaire», souligne encore Doudou Sow.
«Les moyens financiers et techniques sont un atout, mais la réussite d'un projet dépend d'abord des femmes et des hommes qui le portent!»
Mme Loanna Becattini, de l'Ong Frères des Hommes: «Nous collaborons avec l'Ong sénégalaise Intermondes depuis plus de 15 ans sur des thématiques urbaines ou rurales, souvent liées à la souveraineté alimentaire ou à l'économie locale. Cette collaboration a permis par exemple d'étoffer les moyens d'action d'un groupe d'apiculteurs traditionnels en Casamance (sud du Sénégal) ou encore de mettre en relation un village de cette région, intéressé par le concept des fermes écologiques intégrées, avec le village de Guelakh.
Peter Annegarn, administrateur de l'asbl Baobab: des entreprises privées aussi témoignent de la solidarité avec des pays du sud. Au Sénégal, les liens noués entre Frères des Hommes, Intermondes et Baobab ont permis de donner naissance à la maison «Baobab», espace de travail pour une Ong et des associations locales, mais également lieu d'hébergement pour des visiteurs de tous pays sensibilisés par l'interculturalité. Une deuxième réalisation a été entreprise dans la zone périurbaine de la capitale
Dakar sous la forme de fontaines publiques donnant accès à de l'eau potable pour des centaines de familles, qui peuvent en plus se livrer à du micro-jardinage...
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Pour plus d'informations sur l'expérience de Guelakh et les actions menées par les partenaires cités: Frères des Hommes, 02/512.97.94, www.freresdeshommes.org; Baobab asbl, annegarnpeter@hotmail.com.
Propos recueillis par M. de N. et A. D.
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