Courrier des lecteurs : se défoncer pour du foncier

Parlez de terres agricoles devant un parterre de fermiers, et aussitôt les oreilles se dressent ! C’est le sujet brûlant, qui fascine autant qu’il crispe les agriculteurs. On pose la griffe là où ça les chatouille, au plus profond de leurs âmes de paysans !
Cette terre, ils l’ont reçue en héritage leurs pères ; ils ont eux-mêmes agrandi leur patrimoine dans la mesure de leurs moyens, petit à petit, en comptant chaque euro, en contractant des emprunts, en consentant des efforts parfois démesurés. Quelquefois, ils ont dû batailler pour les obtenir et les garder, trahir des amitiés, affronter des membres de leur propre famille, des fermiers voisins, des concurrents très riches venus d’ailleurs. Ils ont tantôt perdu, tantôt gagné, et ces terres conquises de haute lutte représentent à leurs yeux un bien inestimable, une valeur concrète, solide, symbole de leur réussite, récompense de leur labeur et acte de foi en l’avenir.
S’ils ont un repreneur, ô joie ineffable pour d’aucuns, ce patrimoine foncier restera dans leur lignée et perpétuera la tradition paysanne. Ils épauleront leur fille, leur fils, et leur raconteront l’histoire de chaque parcelle, du moindre coin et recoin de leur petit royaume. S’ils n’ont point de successeur, ô rage, ô désespoir, ils tireront un maximum sur l’élastique, garderont leur terre et quelques bêtes le plus tard possible, narguant la vieillesse et les maladies, marchant sur les genoux s’il le faut, jusqu’à leur mort et dans l’au-delà !
Les non-agriculteurs comprennent difficilement l’attachement viscéral des fermiers à leurs prairies et leurs terres de culture. Nous vivons dans un monde impitoyable, où l’argent est maître partout et en tout. Toute autre considération que financière est balayée d’un revers de main, et nous-mêmes agriculteurs avons été contaminés par cet air délétère ambiant. La terre est devenue marchandise : sa valeur « commerciale » s’est totalement déconnectée de sa valeur d’usage, et ne cesse de grimper comme une vilaine bébête. Où s’arrêtera celle-ci ?
Comment en est-on arrivé là ? À des prix/ha triples, quadruples d’il y a 30 ans, en Ardenne par exemple ? Pour conclure un marché, il faut un vendeur et un acheteur, un bailleur et un preneur ; il est nécessaire qu’un prix soit fixé d’un commun accord, que les termes et les conditions satisfassent les deux parties. Si plusieurs amateurs se présentent au portillon, celui qui propose la plus grosse mise emporte le marché : souvent le plus riche, en toute logique. Et le prix gonfle, gonfle, et crée un précédent ! D’un coup, le prix/ha passe un palier, et quelque temps plus tard, ce nouveau plafond saute à nouveau sous le coup de boutoir d’un acquéreur pris de mégalomanie, soit fortuné, soit complètement barjot…
Autrefois, au temps de la paysannerie, il existait une sorte de respect entre agriculteurs, entre familles. Quand une terre mise en vente ou en location jouxtait la parcelle d’un fermier voisin, on se gardait bien, malgré la tentation, de venir surenchérir sur l’offre de celui-ci : par honnêteté, par souci de garder de bonnes relations, et aussi pour éviter qu’il ne vienne fourrer plus tard son nez dans un marché qui nous aurait intéressés. Il fallait ménager la solidarité paysanne car, dit-on en milieu rural, « seules les montagnes ne se rencontrent jamais », et en cas de coup dur, rien ne remplace le secours d’un voisin, d’un frère, d’un cousin ou ami !
Ce code de bonne conduite a beaucoup moins la préséance, en ce « délicieux » début de 21e siècle, où la paysannerie n’est plus qu’un lointain souvenir, où chaque exploitant agricole mène sa barque en homme d’affaires pur et dur, et n’a plus de voisin proche à ménager. Les concurrents viennent de l’extérieur, de villages parfois lointains, du Grand-Duché de Luxembourg. Ces amateurs impénitents nous tombent dessus comme une nuée de sauterelles. J’exagère à peine.
Les aides à l’ha de la Pac ont rebattu les cartes voici 20 ans. Depuis lors, plus la superficie est grande, davantage on perçoit, surtout si on ajoute des indemnités Maec ou bio. Ça peut vite chiffrer… À ce petit jeu, tout le monde cherche à s’agrandir ! La Pac ajoute de la concurrence à la concurrence, n’en déplaise aux eurocrates et autres conseillers « avisés ». La situation se complique un peu plus quand des sociétés de gestion agricole et des spéculateurs entrent dans la danse, et attirent dans leur giron avide de plus en plus de bonnes terres.
L’urbanisation, l’industrialisation, le développement des infrastructures de transport et la photo-voltaïsation viennent ajouter leurs grains de gros sel dans la soupe aux grimaces. Et ce n’est pas fini, car la sauce monte davantage encore si on y mêle le bail à ferme, véritable frein à la location dans le chef des propriétaires, lesquels préfèrent vendre plutôt que louer et perdre la main sur leurs biens fonciers.
Pauvres terres ! Trop de gens vous aiment et vous tournent autour, sans saisir la dimension émotionnelle que les paysans vous conféraient, votre valeur culturelle et sociale. Les jeunes pleurent pour agrandir leur espace vital, que certains ne trouveront jamais assez vaste, de toute évidence. Les FJA manifestent et gémissent, tandis que leurs chefs eux-mêmes surenchérissent sur des parcelles aux dépens de leurs compagnons de combat.
Se défoncer pour du foncier est devenu une guerre, que notre ministre régionale de l’agriculture voudrait éteindre avec son petit arrosoir, habillée joliment en jardinière. Je dis « respect ! » pour son courage et lui souhaite le meilleur, en toute sincérité…





