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Courrier des lecteur : «Le 26/11, nous avons fait ce que nous ne pensions jamais devoir faire en tant que vétérinaires»

Le soir du 26 novembre, l’Union Professionnelle Vétérinaire (UPV) et VeDa (Verenigde Dierenartsen) ont quitté collectivement la séance de démonstration du nouveau système d’encodage des antibiotiques, organisée par les autorités fédérales.

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Ce n’est ni un coup d’éclat, ni un geste symbolique gratuit. C’est le point de rupture d’une profession qui, depuis plus de dix ans, a tout donné pour la lutte contre l’antibiorésistance, et qui aujourd’hui se voit imposer un système qu’elle n’a pas construit, qu’elle ne comprend pas, et qui la broie. Alors que les autorités régionales comprennent la détresse et constatent l’apparition des déserts de soin, les agences fédérales avancent en rouleau compresseur.

Le message lu ce soir-là devant les équipes techniques est clair, et nous le réaffirmons devant le Parlement fédéral :

« Nous avons réduit les antibiotiques comme aucun autre pays. Nous avons obtenu des résultats uniques en Europe. Sans moyens, sans renforts, sans soutien administratif, et souvent au détriment de notre santé mentale. Et malgré cela, nous sommes traités comme une simple variable d’ajustement administrative. On nous impose des charges irréalistes, des obligations qui dépassent le texte européen, des outils non fonctionnels, des doublons absurdes, une précarisation silencieuse de notre profession. Et désormais, on nous propose une « prime » dérisoire à l’encodage, à payer quatre ans plus tard, totalement déconnectée de la charge réelle. C’est à pleurer – ou à rire jaune. On ne cherche pas à comprendre notre métier : on nous demande seulement de nous adapter, encore, toujours, quel qu’en soit le coût humain. Alors voici notre réponse, collective et définitive : Désormais, c’est NON. NO WE CAN’T.

– NON à porter seuls la bureaucratie.

– NON à collaborer à un système qui nous broie.

– NON à servir de main-d’œuvre administrative gratuite.

Vous voulez des registres ? Des plateformes ? Des encodages ? Des exigences qui vont plus loin que l’Europe ? Débrouillez-vous sans nous.

Les vétérinaires continueront à soigner. Mais nous ne porterons plus la charge administrative à votre place. »

Dix ans de résultats… sans moyens, sans renforts, sans reconnaissance

Depuis 2011, les vétérinaires belges ont réduit de plus de 60 % les ventes d’antibiotiques en médecine vétérinaire, l’une des baisses les plus importantes de l’Union européenne. Ils ont accepté l’encodage obligatoire, la traçabilité fine, les contrôles, les audits, les changements de pratiques.

Tout cela sans prime structurelle à la numérisation, sans renfort administratif, au prix d’une charge mentale et d’un épuisement documenté par les enquêtes de terrain, un taux de suicide stratosphérique, lié en partie à la discordance entre le soin et l’administratif associé.

En parallèle, la médecine humaine bénéficie de primes de pratique intégrée et de soutiens à la digitalisation, quand la médecine vétérinaire cumule obligations légales et absence de compensation.

Une rupture

Le dispositif d’encodage présenté ce 26 novembre est l’illustration parfaite d’une dérive :

– un système conçu sans réelle co-construction avec la profession ;

– des obligations qui vont au-delà des directives européennes , sans justification scientifique claire, ni analyse d’impact ;

– des outils non fonctionnels , complexes, peu testés au regard de la réalité d’un cabinet vétérinaire ;

– des doublons d’encodage  entre plateformes, bases de données et rapports.

Ce système transforme le vétérinaire en opérateur administratif à plein temps , au détriment du soin, de la prévention et du lien avec les propriétaires et les éleveurs.

 

Une « prime » versée en 2029 : plus qu’insuffisant, insultant

Pour tenter de faire passer la pilule, il est proposé aux vétérinaires de rejoindre ce système moyennant une prime d’encodage, calculée par analogie avec celle des médecins… mais :

versée quatre ans après le démarrage de la charge ;

– sans garanties claires sur le montant réel ;

– totalement déconnectée du temps et des coûts que représente l’encodage quotidien pour des indépendants déjà en tension.

Ce n’est pas un soutien. C’est un aveu : on sait que la charge est énorme, mais on demande aux vétérinaires de la porter d’abord, et de discuter de l’addition plus tard.

Ce que nous demandons au Parlement fédéral

Nous appelons les présidentes et présidents de groupes, ainsi que les commissions compétentes, à :

I. Suspendre la mise en œuvre du système d’encodage tel que présenté, le temps d’une évaluation indépendante de sa charge réelle et de sa conformité aux exigences européennes.

II. Organiser d’urgence une audition parlementaire des représentants de la profession (UPV, VeDa, et organisations professionnelles), des autorités (AFMPS, SPF Santé publique) et d’AMCRA.

III. Garantir une stricte conformité au droit européen, sans surenchère administrative nationale qui pénalise uniquement les vétérinaires belges.

IV. Mettre en place un financement équitable et prévisible  : avec une compensation annuelle directe de la charge d’encodage (sur le modèle des primes à la digitalisation en médecine humaine) ; une reconnaissance financière du temps de reporting AMR et de conseil aux filières.

V. Inscrire la lutte contre l’antibiorésistance dans une approche One Health équilibrée, où la médecine vétérinaire ne reste pas la seule à assumer des obligations lourdes sans moyens dédiés.

Des opérations administratives mal étudiées

Les vétérinaires belges ont prouvé leur efficacité dans la lutte contre l’antibiorésistance. Ils continuent et sont prêts à continuer à être des sentinelles One Health. Ce qu’ils refusent désormais, c’est d’être des variables d’ajustement administratif, sommées de se taire, d’encoder, et de payer en santé mentale ce que la collectivité ne veut pas financer. Irrémédiablement, c’est le coût des soins vétérinaires qui sera impacté, par des obligations administratives mal étudiées.

No, we can’t – pas comme ça, pas seuls, pas sans respect.

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