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Chez Agricall: une approche globale pour apporter une aide sur-mesure à l’agriculteur

C’est un véritable travail de l’ombre que celui réalisé par l’asbl Agricall : écouter, soutenir, accompagner et venir en aide aux agriculteurs qui le souhaitent ! Laurence Leruse, coordinatrice de l’asbl, Marie Grégoire, analyste financière et Marie Van de Putte, juriste, nous parlent de leur travail quotidien au contact de l’agriculteur et des problématiques qui le touchent.

Temps de lecture : 8 min

Créée en 2006, l’asbl Agricall a d’abord une approche très psychosociale basée sur une permanence téléphonique et des psychologues qui se rendent en fermes. Cet accompagnement psychologique reste très présent au sein d’Agricall même si l’asbl s’est développée petit à petit par l’engagement d’agronomes et de juristes. En 2016, un changement important va s’opérer. La crise du lait battant son plein, nombreux sont ceux qui font appel à Agricall car ils traversent une crise, bien qu’ayant un bon outil. « Il nous fallait « simplement » les aider à la traverser. La cellule Finagri, qui est partie intégrante de l’asbl, voit alors le jour. L’occasion pour des analystes financiers de nous rejoindre avec l’objectif de fournir une analyse, un service et un accompagnement face à cette crise plus conjoncturelle », explique d’emblée Laurence Leruse, coordinatrice de l’asbl.

La cellule s’avère être une bonne porte d’entrée pour les agriculteurs qui, sans être en détresse psychologique, s’interrogent quant à l’efficacité de leur outil ou sur certains aspects améliorer, et demandent une analyse financière de leur exploitation. Cette approche financière permet en outre d’amener une dimension plus préventive à l’action de l’association. L’équipe se compose dès lors de 17 personnes, qui se déplacent sur le terrain en binôme (agronomes, analystes financiers, juristes et psychologues).

Une couverture de toute la Wallonie

Actuellement, quelque 700 à 800 personnes sont accompagnées l’année. La permanence comptabilise 1.500 à 2.000 appels, avec des suivis à la carte.

De par son action, l’asbl couvre toute la Wallonie. Si toutes les spéculations sont concernées, en ce moment, le secteur de l’élevage semble davantage en demande d’accompagnement.

De gauche à droite: Marie Grégoire, analyste financière, Marie Van de Putte, juriste et Laurence Leruse, coordinatrice.
De gauche à droite: Marie Grégoire, analyste financière, Marie Van de Putte, juriste et Laurence Leruse, coordinatrice. - P-Y L.

L’agriculteur acteur des solutions mises en place

Agricall n’intervient que sur base volontaire. « Pour demander une aide, la personne doit prendre conscience qu’elle vit une difficulté. Sans ce premier pas, tout accompagnement adéquat sera compliqué. La prise de conscience est nécessaire, et ce, même si la difficulté n’est pas énorme. Il faut qu’il y ait une envie de l’agriculteur. »

Laurence Leruse : « Je pense que parler des difficultés en ferme est un peu moins tabou qu’auparavant, mais les personnes restent encore très discrètes sur les problèmes qu’elles rencontrent. On remarque qu’un certain nombre d’agriculteurs nous appelle suite au conseil d’un autre agriculteur. Le bouche-à-oreille fonctionne. Ceci étant, l’asbl est soumise à la plus stricte confidentialité, ce qui aide certaines personnes à franchir le pas de notre centrale d’appel. »

Par ailleurs, entreprendre les diverses démarches nécessaires en présence de la personne est une manière pour que celle-ci puisse rester acteur des solutions proposées. C’est un réel travail de partenariat que l’on mène avec l’agriculteur et sa famille.

« Il arrive parfois qu’un partenaire du réseau nous signale un problème dans une exploitation. Nous n’irons pas directement chez cette personne. Notre approche ne doit pas être vécue comme intrusive. Mais nous allons travailler avec le partenaire de manière à ce qu’il puisse suggérer notre intervention. »

« C’est important de dédramatiser la démarche de faire appel à nous ! Des accidents de la vie, qui n’en rencontre pas ? Les agriculteurs n’y sont pas moins confrontés que les autres personnes de la population. S’il y a une difficulté, qu’elle soit familiale, accidentelle, en lien avec un problème de santé… Ces personnes doivent savoir qu’elles peuvent passer un appel pour demander une aide pour ne pas y faire face seul. Beaucoup d’agriculteurs qui nous contactent disent qu’ils n’y voient plus clair. Ils sont le nez dans le guidon… Avoir un regard extérieur sur leur exploitation les oblige à prendre un temps autour de la table, à se poser…

Une approche globale

Pour Laurence Leruse, la démarche de l’asbl s’inscrit dans une approche globale. « Dans une exploitation, les problématiques peuvent être de l’ordre familial, financier, organisationnel, agronomique (qui peuvent être à l’origine des difficultés financières ou des conséquences de celles-ci)… »

Marie Van de Putte, juriste : « C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des binômes vont en ferme de manière à apporter des regards différents et ainsi s’adapter au plus près de la difficulté que rencontre l’agriculteur. Nous travaillons au cas par cas. Aucune ferme ne se ressemble »

Marie Grégoire, analyste financière : « Les binômes se forment en fonction de la problématique afin d’offrir la réponse la plus adéquate possible. La composition de ceux-ci peut évoluer. Si l’appelant peut mettre une difficulté en avant, d’autres peuvent être sous-jacentes. Il est évident que toutes les spécificités de l’ensemble de l’équipe peuvent se conjuguer à celles du binôme sur le terrain. Notre approche se veut globale et généraliste, que l’on soit agronome, analyste financier, juriste ou psychologue. Nous devons être en mesure de pouvoir aborder toutes les situations qui se présentent à nous. Chaque solution est différente et doit être adaptée à l’agriculteur.rice pour qu’il puisse se l’approprier, la mettre en route, la respecter et réussir à la tenir. Elle doit aussi correspondre à ses envies. »

Laurence Leruse : « Par ailleurs, pour des aspects précis, l’asbl peut compter sur le réseau partenaire que constituent toutes les associations de Wallonie et les personnes (vétérinaire, comptable…) qui travaillent en lien avec le secteur. »

« Ladite approche est aussi adoptée en France et en Allemagne car elle permet d’envisager l’agriculteur dans son statut d’agriculteur, dans son identité sur la ferme, dans ses envies… Au niveau de la France, ils fonctionnent un peu différemment avec des bénévoles, notamment, qui font l’accompagnement. Les problématiques qu’ils rencontrent sont assez proches de chez nous. Même son de cloche en Allemagne et au Grand-Duché de Luxembourg. »

Travailler en préventif

S’il semble désormais plus facile de faire appel à l’asbl, celle-ci doit continuer à se faire connaître et à vulgariser ses actions afin qu’elle soit appelée au plus tôt dans les diverses problématiques. « Et même, si possible, avant que la personne ne rencontre trop de difficultés ! », souligne la coordinatrice.

« C’est clairement l’objectif de la prévention. Plus on arrive tôt dans la difficulté, plus notre action sera pertinente. Et Plus l’asbl se fait connaître, plus elle peut travailler en préventif. Cela démystifie Agricall », ajoute la juriste.

Marie Grégoire : « Au niveau financier, plus tôt nous intervenons, plus tôt le tir peut être corrigé. Quand l’agriculteur appelle pour une difficulté, le but est de savoir quelle est la difficulté et de quels montants on parle. Tous ces montants sont propres à chacun… L’objectif est de remettre un peu d’objectivité dans ce que l’agriculteur vit. Les chiffres ne font qu’exprimer l’histoire de la ferme et le ressenti. Ensuite, on analyse quelles solutions s’offrent à l’agriculteur. Elles sont financières mais aussi agronomiques, juridiques et psychologiques car ce sont aussi ces aspects qui font les finances. C’est tout l’intérêt de notre équipe pluridisciplinaire. Nous pouvons aider l’agriculteur à se réorganiser et à trouver une certaine rentabilité. »

Marie Van de Putte : « Notre intervention a aussi un côté neutre. Quels que soient les problèmes que la personne rencontre, quels que soient les choix qu’elle a posés, nous allons considérer la situation et la personne telle qu’elles sont Nous n’émettons pas de jugement. À nous de lui présenter toutes les pistes de solution que l’on pense bonnes sans rentrer dans des considérations idéologiques, philosophiques ou de jugements. On accompagne la personne tout le long. Même si nous pensons que la décision n’est pas positive pour la personne, si c’est son choix, nous l’accompagnons dans ce mécanisme-là. Nous serons là quelle que soit sa décision. Il est important pour nous que l’agriculteur puisse toujours rester maître de sa décision. »

« L’impact de notre neutralité a aussi un rôle sur l’aspect financier. Chaque personne attend une rémunération qui lui est propre de son travail. Notre rôle ? C’est essayer de la mettre en phase en fonction de ses objectifs. L’accompagnement s’envisage souvent sur plusieurs années, car le processus de restructuration, de réorganisation de la ferme est un processus très lent. L’agriculteur travaille avec du vivant. »

La première étape ? Que la ferme arrive à son seuil de rentabilité, qu’elle ne crée plus de dette. « Et puis se demander comment dans son optimal la ferme va pouvoir se comporter. C’est gérer l’arriéré, tous les leviers que l’on peut actionner que ce soit technico-économique, juridique ou financier pour enrayer le cercle vicieux. »

S’adapter à la demande

Les difficultés auxquelles les agriculteurs peuvent faire face sont complexes et nécessitent de s’adapter au rythme de la personne. « Au vu de notre approche, l’accompagnement nécessite un temps pour créer un lien de confiance, analyser la situation, proposer des pistes de solution, accompagner dans leur mise en place si la personne le souhaite. Certaines situations sont à appréhender sur le long terme et dépendent du rythme du vivant, du rythme de la justice… De nouveaux dossiers arrivent toutes les semaines, et certaines plus que d’autres », souligne la coordinatrice.

Un volet sensibilisation

Outre l’accompagnement, la sensibilisation fait partie intégrante du réseau depuis le début. Marie Van de Putte « Nous donnons notamment des cours B pour les syndicats, des formations sur divers sujets auprès de notre réseau agricole mais aussi auprès du réseau juridique, social ou autre qui n’a pas forcément de lien avec le secteur agricole. Les retours sont appréciés tant la non-connaissance des rouages du secteur est grande ! »

À noter que tous les services de l’asbl sont gratuits. Cela permet de travailler au rythme de la personne, en fonction de ses besoins. Et de conclure : « Nous accompagnons tout type d’exploitations, grandes et petites, rentables et pas rentables. Certaines n’ont aucune difficulté financière. Nous pouvons intervenir pour une gestion de conflit, une séparation ou un divorce, apporter une aide à la reprise, une reconversion ou une réorganisation, un soutien psychologique… Nous nous adaptons à la demande de chacun. »

Propos recueillis par P-Y L.

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