La prairie,

une culture à part entière

qui s’entretient et se régénère

Au sortir de plusieurs années sèches et d’une année 2021 particulièrement pluvieuse qui ont largement affecté les prairies, Le Sillon Belge a souhaité faire le point sur l’importance de la régénération de ces dernières. Pour ce faire, nous avons fixé rendez-vous à Laurent Tonglet, responsable technico-commercial de la marque allemande Güttler pour les marchés belge, luxembourgeois et français.

Un milieu déstabilisé

Comme l’explique d’emblée notre hôte, si les épisodes climatiques défavorables participent inexorablement à l’altération des prairies, la première cause de leur dégradation est liée à l’homme et en particulier à l’évolution des techniques de récolte des fourrages. « Les prairies existent pour ainsi dire depuis la nuit des temps mais leur exploitation a été fortement modifiée. Initialement, il s’agissait de milieux plus ou moins naturels dans lesquels les animaux paissaient de façon extensive. Il existait un équilibre par lequel la prairie se régénérait d’elle-même. »

Et de préciser : « Celui-ci s’est retrouvé perturbé par deux éléments : d’une part, l’installation de clôtures qui ont eu pour effet de concentrer le bétail sur des espaces plus restreints, et donc d’intensifier le pâturage ; d’autre part, de nouvelles techniques de récolte des fourrages qui ont avancé la date d’opération de fauche dans le calendrier, souvent bien avant la montée en graines des graminées, notamment lors de la récolte de préfané. Tout ceci a empêché les prairies de se resemer naturellement et a provoqué une première déstabilisation du milieu prairial ».

Les exploitants de ces parcelles se sont bien entendu aperçus des dommages occasionnés aux prairies mais n’ont pas toujours adopté les mesures réparatrices les plus propices, poursuit Laurent : « Beaucoup ont constaté une baisse de rendement et ont voulu pallier celle-ci par des apports supplémentaires d’engrais. Ce réflexe productiviste s’est généralement révélé être un mauvais calcul, menant en fait à une seconde déstabilisation de la prairie : les apports excessifs d’engrais chimiques ont effectivement troublé l’équilibre du sol et conduit à la raréfaction, voire à la disparition, d’espèces utiles n’appréciant guère ces nouvelles conditions, à l’instar du trèfle par exemple. En voulant produire plus, on s’est finalement retrouvé à produire moins… ».

À cette action de l’homme se superposent également des causes plus naturelles, telles que les sécheresses, les dégâts de gibier ou encore les taupinières.

Au regard de ces éléments, il apparaît essentiel de considérer pleinement les opérations de régénération de ces espaces, en prenant conscience de leur valeur et de leur potentiel : « Il est important de considérer la prairie comme une culture à part entière et, à ce titre, d’apprendre à cultiver l’herbe de manière efficiente », insiste Laurent.

Deux périodes d’intervention

D’un point de vue agronomique, il est utile de se poser les questions suivantes : quand faut-il procéder au sursemis ? Quelles espèces va-t-on inclure dans ce sursemis ?

En ce qui concerne la période la plus pertinente, il s’agit de trouver le bon compromis entre température et humidité. Globalement, deux périodes de sursemis sont à envisager : en début de printemps (mars-avril) ou en fin d’été (août-septembre). Ces périodes combinent à la fois un sol suffisamment chaud et une humidité satisfaisante. Il est important d’intervenir au printemps lorsque des dommages sont observés en sortie d’hiver, et de ne pas laisser des dégâts ou des vides compromettre les résultats attendus au moment de la bonne saison.

À titre d’exemples, de tels vides nuiront au rendement fourrager et à la qualité nutritive de la récolte, étant donné qu’ils ne resteront pas inoccupés et que des plantes le plus souvent indésirables y prendront place, tandis que des mottes pourraient endommager les machines de récolte ou introduire de la terre dans le fourrage.

Cette période printanière a pour inconvénient d’offrir une fenêtre d’intervention plutôt réduite, puisqu’il faut régénérer la prairie lorsque le sol s’est suffisamment réchauffé mais avant que le couvert en place n’ait redémarré. Sans oublier qu’il faut éviter ces opérations en présence de vents du nord, voire de vents d’est.

C’est la raison pour laquelle un sursemis en fin d’été, période laissant davantage d’occasions d’interventions, peut être préféré, surtout lorsqu’il est question d’une opération d’entretien de fond de la prairie. La fin de l’été offre des températures idéales et une humidité matinale, due à la rosée, favorables à la germination.

Il est à noter qu’il est possible d’entreprendre un sursemis entre ces deux périodes, par exemple après la première coupe, mais il faut être conscient que l’opération comporte alors plus de risques, notamment en cas de fortes chaleurs et de sécheresse. Les semences d’herbes sont en effet de petites graines qui, par conséquent, ne disposent que de peu de réserves pour résister à de pareils épisodes ; leur épuisement est rapide.

Opter pour les espèces adéquates

Quant à savoir quelles espèces végétales implanter, il faut au préalable avoir analysé les besoins réels à combler, comme le commente Laurent. « Qu’il s’agisse d’alimenter un troupeau viandeux ou laitier, il est important que le fourrage apporte une dose suffisante de protéines mais il ne faut pas pour autant oublier que la vache est un herbivore et que ce régime alimentaire nécessite bien entendu une proportion adéquate d’herbes. »

Il convient donc de définir le bon compromis. Celui-ci peut, par exemple, inclure des graminées, telles un ray-grass italien, qui démarrent vite mais dont la production décroît aussi rapidement, des plantes plus pérennes, comme des ray-grass anglais ou hybrides, ainsi que des légumineuses, comme le trèfle.

« Ces légumineuses jouent un rôle non négligeable également au niveau de la prairie elle-même : captant l’azote dans l’air, ces végétaux nourrissent ensuite les autres plantes par le bas en relâchant cet azote dans le sol. Cet apport d’azote par le bas est plus intéressant que les apports par le haut (engrais chimiques…) car il contraint les racines à descendre dans le sol. Le système racinaire s’implante donc plus profondément, rendant la prairie plus résistante ».

Un outil spécifique, pour une véritable culture

« Chez Güttler, nous avons donc pris le pli de considérer la production d’herbes comme une véritable culture et avons développé un outil spécifique à cette fin. Les réflexions qui ont guidé sa conception sont directement inspirées des difficultés rencontrées sur le terrain pour maintenir les capacités de production d’herbes à un niveau optimal. Nous sommes ainsi partis de plusieurs constats pour rédiger le cahier des charges de cette machine. »

Premier constat, les techniques d’exploitation actuelles de la prairie empêchent la production de graines par les graminées. Il faut donc un semoir. Mais pas n’importe lequel car il doit répondre aux exigences de ce milieu particulier qu’est la prairie. Hors de question par exemple de s’appuyer sur un semoir à céréales. Ce type de semoir engendre trop de pertes avec les semences d’herbes et produit un semis en ligne, se traduisant par une mauvaise couverture herbeuse et une certaine vulnérabilité de la prairie. Güttler a donc développé un semoir travaillant à la volée, de façon à obtenir la couverture la plus dense et la plus homogène possible, rendant la prairie plus résistante tant au développement de végétaux indésirables qu’aux événements climatiques.

Deuxièmement, certaines prairies sont exclusivement fauchées, sans jamais être pâturées. Or, la régénération naturelle des prairies repose notamment sur le piétinement des animaux. Celui-ci génère plusieurs effets positifs : non seulement il plombe les semences mais il concourt aussi à favoriser le tallage. Il fallait donc prévoir un rouleau reproduisant le plus fidèlement possible ce piétinement naturel.

Ensuite, pour qu’un sursemis réussisse et pour obtenir un beau rendu, il est au préalable indispensable de préparer correctement le terrain. Une barre niveleuse et des dents de scarification, permettant d’éliminer le feutre et les mousses, ont été prévues.

Enfin, une herse étrille devait aussi figurer au programme pour donner du flux, gratter superficiellement le sol pour améliorer le contact avec les semences et secouer la végétation pour que la graine tombe au sol.

Le résultat de cette étude est une machine de régénération des prairies baptisée GreenMaster. Elle se compose des différents éléments suivants disposés d’avant en arrière : une barre niveleuse supportant également les dents de scarification, une herse étrille, la rampe de semis et un rouleau développé également par le constructeur implanté à Kirchheim unter Teck, près de Stuttgart.

Cette machine dispose d’une trémie de 410 l de contenance, lui permettant d’embarquer environ 150 kg de semences. À la sortie du doseur, un système de transport pneumatique électrique conduit les graines avec précision sur des palettes les projetant en parapluie, pour obtenir un semis à la volée, et vers l’avant. Les semences tombent donc au sol à hauteur de la herse étrille de manière à favoriser le contact entre les graines et la terre.

Simuler le piétinement de moutons… et en reproduire les bienfaits

« Chose importante », précise Laurent, « le GreenMaster est conçu pour procurer une grande précision de travail. Outre le transport pneumatique des graines, indispensable au regard des faibles dimensions et poids de celles-ci, la machine est dotée d’un système de Débit Proportionnel à la vitesse d’Avancement (D.P.A.). Ce dernier confère encore davantage de précision dans la gestion et l’application des semences, ce qui est important au vu de l’investissement que celles-ci peuvent représenter. Différents doseurs facilement interchangeables sont également disponibles afin de procurer une solution adaptée à tous les types de semences. Les réglages sont par ailleurs nombreux avec pour objectif de rendre cette machine utilisable dans toutes les conditions ».

Autre particularité appréciable, les différents composants du GreenMaster peuvent être aisément et rapidement désaccouplés. Il est ainsi possible d’utiliser la herse étrille ou le rouleau individuellement par exemple.

Exclusivité Güttler, ce rouleau a été spécifiquement étudié pour simuler le piétinement de moutons et en reproduire les bienfaits. « Il est constitué d’une rangée de disques fonctionnant par paires, et présentant une forme de capsule de bouteille de bière. Les parties biseautées des disques raffermissent le sol alors que les pointes appliquent des points de pression. Ces derniers jouent un rôle significatif en créant et favorisant de la capillarité au niveau de sol, et donc en rendant l’eau plus accessible pour la germination des semences et pour le système racinaire des jeunes plantules. Utilisé seul, le rouleau raffermira le sol, favorisera le tallage et produira davantage de capillarité dont les végétaux en place pourront tirer profit », ajoute Laurent.

Trois modèles modulaires et polyvalents

Trois modèles sont disponibles, en versions portée ou traînée, de 3 m, 4,5 m ou 6 m de largeur. Notons aussi l’existence de deux versions, l’une légère, l’autre plus lourde, à choisir en fonction des types de sol et conditions d’utilisation les plus couramment rencontrées.

La modularité de la machine, autorisant l’emploi de ses différents constituants individuellement ou en combiné, la rend très polyvalente. En combiné, elle peut ainsi s’employer également au semis de couverts ou au faux-semis après moisson. Le rouleau seul peut servir au plombage de céréales pour en améliorer le tallage ou à la destruction de couverts. Un autre exemple de cette polyvalence peut être présenté au travers de l’association de l’organe de semis au rouleau pour le semis de trèfle sur une céréale.

Répondre aux attentes des entrepreneurs

Au niveau technique, il convient d’ajouter que Güttler a récemment développé un nouveau système de dents semeuses breveté. Dans ce cas, un tube de descente prend place à l’arrière des dents de la herse étrille. L’espacement entre ces tubes est de 7,5 cm. Afin d’éviter les inconvénients du semis en ligne évoqués précédemment, les semences sont soufflées hors de ces tubes à une hauteur d’environ 7 cm au-dessus du sol, de façon à reproduire l’effet d’un semis à la volée.

Ce nouvel organe de semis répond aux attentes de certaines entreprises de travaux agricoles. « Certains entrepreneurs sont amenés à devoir gérer beaucoup d’hectares, les contraignant à travailler sur des fenêtres d’intervention plus larges, parfois plus tôt dans la saison, à un moment où le couvert en place est encore fort mouillé, ou au contraire plus tard, lorsque la végétation a déjà redémarré. Dans ces deux types de conditions, les semences lancées à la volée éprouvent souvent beaucoup de difficultés pour atteindre le sol. Ce nouvel équipement apporte une réponse concrète et efficace à cette problématique en conduisant les graines sous la couche herbeuse humide ou haute ».

Une machine de régénération des bandes enherbées installées entre les rangs de vignes a aussi été mise sur le marché par le constructeur allemand à l’attention des vignerons, voire de certains arboriculteurs. Dénommé GreenManager, ce modèle repose sur la même philosophie et les mêmes principes que la machine dédiée aux prairies.

Une bande enherbée correctement entretenue participe à un meilleur maintien de la vigne en cas de sécheresse ainsi qu’à la lutte contre l’érosion des sols. Elle permet en outre de réduire l’utilisation des produits chimiques de désherbage et, via l’implantation de légumineuses et autres végétaux utiles, permet d’enrichir le sol qui, lui-même, nourrira la vigne.

Une influence directe et positive sur les finances

En guise de conclusion, Laurent souhaite attirer l’attention sur la rentabilité économique de la régénération des prairies, et du matériel qui est consacré à cette tâche. « Je n’apprendrai rien à personne en disant que la conjoncture actuelle est très compliquée pour les exploitations agricoles sur le plan financier. Tous les coûts de production augmentent, parfois de manière vertigineuse : engrais, aliments pour le bétail, carburant, matériel… Face à ce constat, l’éleveur laitier ou viandeux ne dispose que de deux leviers d’action : augmenter les volumes produits, voire les prix de vente mais peu nombreux sont ceux qui peuvent les maîtriser intégralement, et limiter les intrants extérieurs. La plupart des agriculteurs se creusent aujourd’hui la tête pour trouver des solutions leur permettant de conserver des marges financières correctes et décentes. »

« La régénération et l’entretien correct des prairies doivent faire partie de cette réflexion car, bien menés, ils ont une influence directe et positive sur le bilan financier de l’exploitation. Face à la montée en flèche du prix des engrais, cela vaut la peine, aujourd’hui encore plus qu’hier, d’implanter des légumineuses qui enrichissent naturellement le sol en captant l’azote atmosphérique. Face à l’augmentation du prix des aliments, notamment du soja, cela vaut la peine d’optimiser la production propre de fourrage. »

« Parallèlement à tout cela, je rencontre régulièrement des éleveurs qui envisagent d’augmenter leur superficie de production de fourrage. Ils entrevoient souvent cela sous un seul et même angle : l’acquisition de nouvelles parcelles. Dans ce domaine aussi, la contrainte financière est de plus en plus forte au vu de l’accroissement soutenu des prix des terrains agricoles. Or, il faut savoir que, dans une prairie moyenne, l’on estime pouvoir augmenter de 10 à 40 % le rendement fourrager, simplement en l’exploitant mieux. On constate effectivement souvent beaucoup de vides, de dégâts divers, d’espèces végétales indésirées ou non rentables. Une meilleure conduite de ces prairies permettrait donc de récolter plus de fourrage, et de meilleure qualité, sans avoir à acquérir de nouveaux terrains. »

Chez Güttler, la rentabilité du matériel est un sujet demeurant en permanence au centre des préoccupations, avec pour leitmotiv que la machine doit s’auto-financer. « Habituellement, l’opération de régénération des prairies fait appel à trois outils, et donc à trois passages dissociés et successifs : ébouseuse, herse étrille avec semoir, et rouleau. Le GreenMaster effectue le même travail en un seul passage. Même en le comparant à trois outils de grande largeur, un combiné de trois mètres reste plus rapide et moins coûteux en carburant ».

Nul doute que beaucoup d’éleveurs analysent aujourd’hui les différentes solutions se présentant à eux pour rentabiliser au mieux leurs pratiques. Ces derniers arguments de Laurent feront certainement mouche auprès de ceux-ci et nourriront leur réflexion quant au potentiel de leurs prairies et à l’intérêt d’en optimiser la conduite…

N.H.

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