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Courrier de lecteurs: la charogne!

J’ai appris il y a quelques semaines que l’Organisation des Nations unies a déclaré que 2026 serait l’année internationale des agricultrices. Sacrée dédicace ! Avec ce titre, l’ONU souhaite valoriser le rôle crucial des femmes, mais tout à fait, dans le système agro-alimentaire. Mon avis importe peu, mais je valide à 100 %.

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Outre la journée du 8 mars qui concerne les droits des femmes, maintenant nous avons toute une année rien que pour nous, femmes agricultrices, qui nous est offerte pour mettre en exergue notre… quoi ? Je propose de célébrer notre existence, légitimité, singularité.

L’existence. Oui parce que je suis certaine de ne pas être la seule, ici, dans l’assemblée à être cheffe d’exploitation. En Belgique, 16 % des chefs sont des cheffes. N’hésitez pas à fourcher votre langue, il faut réussir à dire le « fe ». Un petit effort, le dentier ne va pas sortir. Nous existons et plus encore au sein de la main-d’œuvre agricole régulière, où 30 % sont des femmes. Malgré la présence évidente de la femme dans la ferme, combien de fois lorsque quelqu’un rentre dans ma cour, cette personne cherche un homme.

En hiver, au loin, je les vois hésiter. Ils m’aperçoivent en bonhomme Michelin, coiffée d’un bonnet sponsorisé, offert par les partenaires pour les fêtes, donc bien masculin, avec trois couches de polars XXL. J’ai le super look, je l’assume, donc pas facile de faire la distinction entre mon père et moi. Mais dès que les rayons de soleil arrivent, sans mes couches de polar je les vois hésiter et je crie « C’est moi le patron ! ». J’avoue, c’est un plaisir de donner le ton d’entrée de jeu à des cons qui passent leur chemin devant moi.

Si j’y vais un peu fort là, c’est parce qu’ils sont convaincus que les femmes ne sont que des marionnettes, au mieux des ouvrières agricoles qui effectuent passablement bien leur travail. À leurs yeux, je n’existe pas. Alors quand je leur dis « non » et que ça reste « non » parce que c’est tout simplement moi qui décide, ça serre les dents. Pour un jeune homme trentenaire, on dira de lui qu’il a des « couilles », qu’il tient son exploitation comme un chef. D’une femme, on dira que c’est une charogne. Alors qu’on effectue juste notre travail, chez nous qui plus est.

Ce serait pas mal de parler de légitimité aussi. En ce moment même, je suis sur un nouveau projet. Pour pouvoir le réaliser, il me faut impérativement un permis d’urbanisme. Ce n’est rien d’excentrique, c’est même assez commun et tellement déjà vu dans énormément d’exploitations. Bref, je n’en dis pas plus pour ne pas être cramée. Toujours est-il qu’il faut passer par la case « décision favorable ». Pour ce faire, j’entreprends les premières démarches et, adepte du téléphone plutôt que du mail, je contacte directement le fonctionnaire en personne qui peut me donner cette fameuse décision « favorable ».

– Je suis agricultrice et j’aimerais implanter ce nouveau projet dans ma ferme.

– On n’aime pas ça ! me répond-il d’emblée.

– Oui je sais, mais c’est comme ça dans toutes les fermes. Et je me retrouve dans une situation identique.

– Mais vous avez une vraie ferme là ?

– …

Pourquoi à votre avis me pose-t-il la question ? J’ai envie de répondre sur un ton détaché que oui, évidemment, je viens de dire que je suis agricultrice. Mais au lieu de ça, j’irai plus loin en lui faisant l’inventaire de mes bêtes et de mes hectares. Ce n’est pas un coup de crochet que j’essaye de lui envoyer mais plutôt la justification de mon métier. Pour suggérer le syndrome de l’imposteur, il n’y a vraiment pas plus efficace.

Après coup, je suis furieuse de m’être justifiée ainsi. Je le sais, on n’aurait jamais posé cette question à un homme. Cette réflexion, ce n’en est qu’une parmi d’autres. Elles sont innombrables. Pour toutes les femmes agricultrices, c’est franchement insupportable d’être jugées en permanence sur nos capacités à gérer seule une exploitation. À force de nous répéter que nous avons besoin d’un homme car, soi-disant, « une femme seule, ce n’est pas possible », on finit malgré tout, même inconsciemment, par « traiter » cette information et on se remet en question.

Puisque c’est ainsi, faisons les comptes. C’est qui qui ramasse le fumier toutes les semaines ? Qui soigne les bêtes ? Qui assure le suivi sanitaire ? Qui prépare la farine des animaux avec le moulin qui n’en mène pas large ? Qui assure l’administratif ? Qui gère la commercialisation ? Qui paie tout ?… Elles, elles, elles. L’addition est formelle, alors j’ai envie de dire « merde » à tous ceux qui gravitent autour des agricultrices et qui les déconcentrent en leur répétant de tels propos.

Et pour les jours où il faut faire les silos, les foins, la moisson, oui forcément, on a besoin d’aide mais comme dans toutes les fermes où des frères, des neveux, des amis se rendent disponibles pour aider l’agriculteur. En tant que femmes, on n’a pas plus, ni moins de bras et de jambes. Dans les moments tendus de l’année, oui on a besoin d’aide mais ce n’est certainement pas un aveu de faiblesse, c’est juste comme cela que fonctionne le monde agricole.

Et enfin la singularité. Je ne sais pas si c’est lié au genre, à la culture, à la génération… Mais je constate de plus en plus que les femmes agricultrices ont une tout autre approche de la finalité de leur travail. Leur quête est le travail bien fait et, à force de chercher la perfection, elles arrivent à sublimer leurs produits grâce à leur sens de l’observation et leur souci de toujours faire mieux. Il en résulte des produits d’exception, rares et délicieux. Tandis que beaucoup critiqueront que ce n’est pas rentable, que c’est trop lent comme élevage, pas de retour sur investissement assez rapide, que ce n’est pas la bonne race ou que sais-je, j’ai remarqué que dans les exploitations féminines, la quête ce n’est pas la quantité, mais la qualité d’exception.

Nous y voilà, l’existence, la légitimité, la singularité. Le but recherché par les femmes n’est pas de se montrer dans les rues, fourches en main et menacer. Nous ne sommes pas des charognes, ce sont eux ou vous qui le dites. Le combat est celui d’atteindre l’égalité, alors on sème ici et là des remarques et des anecdotes. On espère que l’interlocuteur aura retenu la morale de l’histoire et que lui-même, sèmera l’égalité dans ces prochains actes et paroles.

Valérie Neysen

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