Dépolluer les sols et les eaux en faisant travailler le vivant
Et si les plantes, les bactéries et d’autres organismes vivants pouvaient devenir des alliés de la dépollution ? Après quatre années de recherches, le projet européen Symbiorem arrive à son terme. Réunis à Bruxelles fin septembre, ses partenaires ont présenté des technologies de bioremédiation testées sur le terrain, avec une ambition : restaurer les milieux contaminés en intervenant autrement, et si possible plus durablement.

Sols, eau, nutriments : les milieux sur lesquels repose l’agriculture sont aussi au cœur des recherches menées pour restaurer les écosystèmes dégradés ou contaminés. La dépollution des sols passe encore souvent par l’excavation des terres contaminées ou par le recours à des traitements thermiques, physiques ou chimiques. Ces méthodes ont fait leurs preuves, mais elles peuvent être lourdes, coûteuses en énergie et, surtout, ne restaurent pas nécessairement les fonctions du sol. Déplacer une terre polluée peut aussi revenir, dans certains cas, à déplacer le problème.
C’est précisément de ce constat qu’est parti Symbiorem. Ce projet européen, dont les résultats ont été présentés le 29 septembre à Bruxelles, s’est intéressé à une autre voie : mobiliser les capacités du vivant pour dépolluer des sols, des sédiments et des eaux contaminés.
Derrière son nom quelque peu hermétique se cache une idée assez simple, ont expliqué les différents intervenants au fil de leurs présentations. La bioremédiation cherche à exploiter les mécanismes naturels de micro-organismes, de plantes ou d’autres organismes capables de dégrader certains polluants, de les immobiliser ou de les extraire du milieu. Symbiorem pousse cependant le raisonnement plus loin : plutôt que d’étudier séparément ces différents acteurs biologiques, le projet s’intéresse aux relations qu’ils entretiennent entre eux et à la manière dont plusieurs procédés peuvent être combinés. « Notre objectif n’est pas seulement de remédier à la contamination, mais aussi d’améliorer la santé de l’écosystème », a résumé Leire Ruiz Rubio, de l’Université du Pays basque et coordinatrice du projet, lors de la présentation générale de la journée. Le programme a ainsi travaillé sur des solutions destinées aux sols, aux eaux de surface et souterraines ainsi qu’aux sédiments.
Douze technologies, onze sites
Financé dans le cadre d’Horizon Europe, Symbiorem a débuté en septembre 2022 et doit s’achever en novembre. Quinze partenaires issus de dix pays y ont participé. En quatre ans, douze technologies ou stratégies biosourcées ont été développées et onze sites ont servi aux expérimentations, avec une démarche allant progressivement du laboratoire aux essais en conditions réelles. Le terrain de jeu scientifique est considérable. Métaux lourds, hydrocarbures pétroliers, hydrocarbures aromatiques polycycliques, excès d’azote et de phosphore ou encore contaminations mixtes figurent parmi les problèmes auxquels les chercheurs se sont attaqués. Les sites choisis sont tout aussi divers : friches industrielles, sols contaminés, eaux urbaines eutrophisées, sédiments marins ou encore eaux de drainage agricole.
Cette diversité constitue même l’une des principales leçons du projet : la bioremédiation ne repose pas sur une solution universelle. La nature du sol, le polluant présent, le climat, la disponibilité en eau, l’usage futur du terrain et le contexte réglementaire déterminent la stratégie à employer. Les chercheurs ont donc commencé par caractériser les sites et leurs pollutions, avant de sélectionner des organismes et des procédés, de les tester au laboratoire, puis de combiner les solutions les plus intéressantes et de les porter progressivement à une plus grande échelle.
C’est là que Symbiorem se distingue d’une collection d’expériences de laboratoire. Plusieurs procédés ont été poussés jusqu’au stade de démonstrateurs en conditions réelles ou semi-réelles, l’objectif européen étant d’atteindre un niveau de maturité technologique permettant de valider les solutions dans un environnement pertinent. C’est aussi l’enjeu souligné par Leticia Landa, de l’European Research Executive Agency : rapprocher les innovations issues de la recherche des conditions dans lesquelles elles pourraient un jour être effectivement utilisées.
Des bactéries aux plantes
Sous le terme générique de bioremédiation se cachent en réalité des stratégies très différentes. Certaines consistent à stimuler les micro-organismes naturellement présents dans un sol afin qu’ils dégradent plus efficacement des polluants organiques. D’autres introduisent des consortiums microbiens sélectionnés pour leurs capacités particulières. Ailleurs, ce sont les plantes qui deviennent le principal outil : leurs racines peuvent contribuer à stabiliser certains contaminants ou à absorber des métaux, tandis que les micro-organismes vivant dans leur environnement racinaire participent au processus.
Dépolluer, mais aussi récupérer
Symbiorem ajoute une deuxième ambition à celle de la dépollution : celle de la circularité. Dans une approche classique, un contaminant retiré du milieu devient souvent un déchet qu’il faudra à son tour traiter. Le projet cherche, lorsque cela est possible, à récupérer certains éléments et à les réintroduire dans un cycle de valorisation. Le phosphore en constitue un exemple évident. Indispensable à l’agriculture mais problématique lorsqu’il se retrouve en excès dans les milieux aquatiques, il peut être récupéré dans certains procédés étudiés par le projet. D’autres travaux portent sur des métaux et matières premières critiques ou encore sur la valorisation de biomasses produites dans le cadre de la phytoremédiation.
Mais cette circularité pose elle-même une question délicate : que faire d’une plante qui a justement accumulé les contaminants que l’on voulait retirer du sol ou de l’eau ? Les chercheurs le reconnaissent : une biomasse chargée en métaux ne peut évidemment pas être réutilisée sans précautions. Les résidus doivent être caractérisés, traités et soumis aux règles applicables avant toute valorisation. C’est l’un des verrous qui subsistent avant un déploiement plus large de certaines solutions.
Quand la nature prend son temps
La bioremédiation possède en effet une faiblesse qui revient régulièrement dans les travaux présentés fin septembre : elle est rarement instantanée. Le professeur Krzysztof Lejcus, de l’Université des sciences environnementales et de la vie de Wrocław (Pologne), l’a très simplement résumé en présentant ses recherches sur la phytoextraction des métaux lourds. La phytoremédiation fonctionne, explique-t-il, mais le processus peut prendre des années. L’objectif de son équipe était donc d’en augmenter la vitesse et l’efficacité.
Sortir du laboratoire
Il ne s’agit plus seulement de démontrer qu’une bactérie, une plante ou une combinaison de procédés peut agir sur un contaminant, mais de déterminer si ces solutions peuvent fonctionner à grande échelle, à un coût acceptable et dans le cadre réglementaire existant.
Et la difficulté n’est pas uniquement scientifique. Les partenaires de Symbiorem soulignent que les réglementations restent fragmentées en Europe et que certaines technologies nécessiteront encore des validations avant de pouvoir être largement déployées. Plusieurs résultats du projet sont d’ailleurs explicitement orientés vers la poursuite de la recherche plutôt que vers une commercialisation immédiate. Il faut aussi convaincre ceux qui vivront avec ces dispositifs. L’implication des citoyens n’a donc pas été ajoutée à la fin du projet comme un exercice de communication : elle a été intégrée à sa conception. Des habitants ont participé à des ateliers, des opérations de suivi de la qualité de l’eau ou des démarches de co-conception. À Londres, l’association Thames21 a ainsi travaillé avec les communautés riveraines autour d’un dispositif de zones humides flottantes, en formant notamment des habitants au suivi de l’eau.
Cette dimension sociale peut sembler éloignée des bactéries et des racines qui occupent les laboratoires. Elle est pourtant déterminante. Une technologie environnementale peut être scientifiquement performante et ne jamais quitter le stade expérimental si elle est trop coûteuse, impossible à autoriser ou rejetée par ceux qui vivent à proximité. Faire travailler la nature ne signifie pas simplement laisser faire la nature. Il faut comprendre les interactions entre les organismes, les orienter, les surveiller et les adapter à chaque milieu. Puis réussir à inscrire ces solutions dans une réalité économique, réglementaire et sociale. Les plantes et les micro-organismes ont montré qu’ils pouvaient prendre leur part dans la restauration de milieux pollués. Reste désormais à déterminer dans quelles conditions ils pourront sortir durablement des sites expérimentaux pour rejoindre la boîte à outils de la dépollution européenne.





