«Nos Oignons», l’avenir incertain d’un pionnier wallon
Fragilisée par l’absence de financements publics pérennes, l’Asbl « Nos Oignons » pourrait être contrainte de mettre un terme à 15 années d’engagement en faveur de l’agriculture sociale. Au-delà de l’avenir de cette structure pionnière en Belgique francophone, c’est un modèle, à la croisée du monde agricole, de la santé et de l’action sociale, qui se retrouve aujourd’hui menacé. Nous avons rencontré son directeur, Samuel Hubaux, dont le parcours épouse l’émergence de cette autre manière de concevoir la ferme.

L’histoire de « Nos Oignons » raconte un paradoxe. En près de 15 ans, l’agriculture sociale est sortie de la confidentialité. Les projets se sont multipliés, les pouvoirs publics ont soutenu des expérimentations et le monde agricole s’est progressivement ouvert à cette autre manière d’accueillir des personnes fragilisées. Pourtant, au moment où cette pratique semble enfin reconnue, l’une de ses structures phares risque de disparaître.
Lorsque Samuel Hubaux évoque les débuts de l’association, il raconte avant tout une rencontre. En 2012, alors qu’il est intervenant psychosocial au Club Antonin Artaud, un centre de jour bruxellois, il croise la route du maraîcher Gwenaël Dubus, qui lance la Ferme du Peuplier. Tous deux imaginent une expérience simple : permettre à quelques patients de quitter, une journée par semaine, les murs de l’institution pour participer au travail quotidien d’une exploitation maraîchère. Non pour suivre une thérapie, mais pour prendre part à une activité utile, inscrite dans le rythme ordinaire de la ferme.
Très vite, ils comprennent qu’il manque un maillon entre le monde agricole et celui du soin. « Nous ne voulions pas créer une nouvelle institution », explique M. Hubaux. « Nous avons créé un lieu tiers ». Une structure capable de faire le lien entre les agriculteurs, les institutions sociales et les personnes accueillies, sans transformer la ferme en établissement de soins ni les agriculteurs en thérapeutes. Le nom choisi résume cette philosophie. Ce sera « Nos Oignons ». Derrière l’expression familière se cache une conviction : l’agriculture, l’alimentation et la santé relèvent du bien commun. Au départ, l’initiative tient presque de l’artisanat. Une ferme partenaire, quelques journées collectives, quelques institutions de santé mentale. Rien ne laisse imaginer qu’elle contribuera à structurer un mouvement aujourd’hui présent dans toute la Wallonie.
Une intuition devenue un mouvement
Les effets apparaissent pourtant rapidement. Les personnes accueillies retrouvent un rythme, une responsabilité, parfois une confiance qu’elles croyaient perdue. Les agriculteurs découvrent que leur métier peut transmettre bien davantage qu’un savoir-faire technique. Les travailleurs sociaux observent que certaines évolutions deviennent possibles précisément parce qu’elles s’opèrent hors des cadres habituels du soin.
« Ce qui nous intéressait, ce n’était pas d’amener la thérapie à la ferme, mais de permettre à des personnes de participer à une activité réelle, dans un environnement ordinaire », résume Samuel Hubaux. La ferme reste une exploitation agricole, avec ses contraintes, ses saisons et ses impératifs de production. C’est précisément cette authenticité qui fait la singularité de l’agriculture sociale. Au fil des années, les publics se diversifient. Aux premiers partenariats avec la santé mentale s’ajoutent des collaborations avec des Cpas, des services accompagnant des personnes en situation de handicap, des médecins généralistes, des psychologues et, plus récemment, des personnes confrontées au burn-out. Le principe, lui, ne change pas : offrir un lieu où chacun retrouve une place sans être réduit à son parcours médical ou social.
L’association refuse pourtant de grandir pour elle-même. Son ambition est ailleurs : partager son expérience, accompagner d’autres porteurs de projets et contribuer à la structuration d’un véritable réseau wallon. Lorsque les premiers projets pilotes voient le jour, « Nos Oignons » devient naturellement l’un des principaux artisans de leur accompagnement. 15 ans plus tard, cette intuition irrigue un réseau de fermes réparties dans toute la Wallonie et nourrit les réflexions des chercheurs comme des responsables politiques.
Pendant toutes ces années, l’agriculture sociale s’est construite grâce aux expérimentations soutenues par les financements européens du Feader et les dispositifs wallons de développement rural. L’objectif était simple : démontrer que ces rencontres entre le monde agricole et celui du soin répondaient à un véritable besoin. Le pari est aujourd’hui largement gagné. Cette reconnaissance s’est construite sur le terrain, au fil d’un patient travail de coordination entre agriculteurs, professionnels de la santé et acteurs sociaux. L’association n’a pas seulement organisé des journées dans les fermes ; elle a accompagné de nouveaux projets, partagé ses méthodes et contribué à faire émerger une véritable expertise wallonne. En 2025, elle a organisé 207 journées collectives, accueilli 563 personnes, collaboré avec cinq fermes partenaires et travaillé avec 26 institutions sociales et de santé. Derrière ces chiffres se cache un patient travail de coordination entre agriculteurs, professionnels de la santé et acteurs sociaux, devenu l’une de ses principales missions. C’est aussi ce qui rend aujourd’hui l’association particulièrement vulnérable.
L’avenir en suspens
Pour Samuel Hubaux, le temps des expérimentations est désormais révolu. « Pendant 15 ans, nous avons démontré que cela fonctionnait. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si l’agriculture sociale est pertinente. Elle est de savoir si la Wallonie souhaite réellement lui donner un avenir ».
Or, c’est précisément au moment où cette reconnaissance semble acquise que « Nos Oignons » traverse la période la plus délicate de son histoire. Depuis l’été 2025, l’association a réduit son équipe et vit au rythme d’échéances budgétaires qui ne lui offrent aucune visibilité. Dans son rapport d’activités, Samuel Hubaux évoque une année « bousculée et bousculante » et constate que « lorsque des préavis de licenciement doivent être envoyés tous les six mois faute de perspectives budgétaires, le risque est réel de perdre des collaborateurs engagés ». Au-delà des difficultés financières, c’est une expertise patiemment construite qui se trouve aujourd’hui fragilisée. Le rôle de Nos Oignons dépasse en effet largement l’organisation de journées à la ferme. Depuis plus d’une décennie, l’association accompagne les agriculteurs, conseille les nouveaux porteurs de projets, met en relation les acteurs de la santé, du social et du monde agricole et anime un réseau devenu une référence en Wallonie.
« Nous avons toujours voulu faire grandir le mouvement plutôt que notre propre structure », rappelle Samuel Hubaux. Ce choix explique en partie le paradoxe actuel : l’association qui a largement contribué à structurer l’agriculture sociale est aujourd’hui l’une des plus fragilisées. Depuis plusieurs mois, le collectif de l’agriculture sociale échange avec les cabinets d’Anne-Catherine Dalcq et d’Yves Coppieters. Les acteurs du secteur ne demandent plus une nouvelle phase d’expérimentation. Ils plaident pour un financement durable, estimant que le temps est venu de consolider un modèle dont les bénéfices sont désormais largement documentés.
Leur constat est simple : l’agriculture sociale croise les enjeux agricoles, sanitaires, sociaux et territoriaux. Cette transversalité fait sa richesse, mais aussi sa fragilité. Chacun reconnaît aujourd’hui son intérêt, sans qu’un cadre structurel n’en assure encore la pérennité. À ce jour, aucune solution n’a été annoncée. Cette absence de visibilité inquiète bien au-delà de la seule Asbl nivelloise. Derrière « Nos Oignons » se joue en réalité l’avenir d’un modèle qui a essaimé dans toute la Wallonie et démontré qu’une autre manière d’envisager la ferme était possible.
Où sont les pouvoirs publics ?
Samuel Hubaux, pourtant, refuse de réduire le débat aux seuls subsides. Il revient surtout sur ce que l’agriculture sociale a permis de construire : des personnes qui retrouvent un rythme, des agriculteurs qui redécouvrent une autre dimension de leur métier, des professionnels de la santé qui trouvent, hors des cadres institutionnels, un espace complémentaire pour accompagner des parcours de vie souvent fragiles. Au fond, la situation de « Nos Oignons » dépasse largement le destin d’une association. Elle pose une question plus vaste : que deviennent les innovations lorsque le temps de l’expérimentation s’achève ? Les pouvoirs publics sont-ils prêts à inscrire durablement dans leurs politiques des initiatives qu’ils ont eux-mêmes encouragées ?
Depuis plus de 10 ans, « Nos Oignons » a contribué à faire émerger une autre manière de concevoir la ferme, comme un lieu de production, mais aussi d’accueil et de reconstruction. Si l’association devait interrompre ses activités, ce n’est pas seulement un acteur pionnier qui disparaîtrait. C’est une expertise patiemment construite, un réseau de partenariats et un savoir-faire qui ont largement contribué à l’essor de l’agriculture sociale en Wallonie. C’est cette dynamique que les acteurs du secteur espèrent aujourd’hui voir se poursuivre…








