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«Si demain les planteurs disparaissent, l’ensemble de la filière en sera affecté»

Depuis quelques années, l’avenir de la filière betterave-sucre s’assombrit. L’évolution des décisions européennes, la volatilité du marché mondial du sucre, les changements climatiques et, plus récemment, la crise énergétique pèsent sur l’ensemble du secteur, des planteurs aux industriels. Les premiers sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à se détourner des betteraves tandis que les seconds doivent maintenir leur approvisionnement. C’est donc ensemble qu’ils sont tenus de relever ces défis afin de s’assurer des lendemains meilleurs.

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En Belgique, pas moins d’un agriculteur sur cinq cultive des betteraves sucrières. La filière betterave-sucre représente, à elle seule, 8.500 emplois directs et plus de 40.000 emplois indirects. Pourtant, elle souffre… Depuis 2017, 1.000 planteurs se sont détournés des précieuses racines, soit une réduction des surfaces emblavées de 7.000 ha en cinq ans (-12 %).

Face à ce constat interpellant, voire inquiétant, les quatre acteurs du secteur que sont la Raffinerie Tirlemontoise, Iscal Sugar, la Confédération des betteraviers belges (Cbb) et l’Institut royal belge pour l’amélioration de la betterave (Irbab) ne restent pas les bras croisés. Ensemble, ils souhaitent chercher des solutions économiques, agronomiques et sociétales en vue d’assurer la pérennité de l’ensemble de la filière.

Cela s’est traduit par l’organisation de la conférence « Plan B(etterave) » le 14 décembre dernier, lors de laquelle l’importance de garantir les revenus de tous les acteurs, qu’ils soient betteraviers ou industriels, a été abordée par Jean-Paul Vanelderen, président du Verbond van Vlaamse Suikerbietplanters et du CoCo Hesbaye, Robert Torck, Ceo d’Iscal Sugar, Bruno De Wulf, secrétaire général de la Cbb, et Marine Raffray, économiste auprès des Chambres d’agriculture françaises.

De gauche à droite: Jean-Paul Vanelderen, président du Verbond van Vlaamse Suikerbietplanters et du CoCo Hesbaye et Robert Torck, Ceo d’Iscal Sugar.
De gauche à droite: Jean-Paul Vanelderen, président du Verbond van Vlaamse Suikerbietplanters et du CoCo Hesbaye et Robert Torck, Ceo d’Iscal Sugar. - J.V.
De gauche à droite: Marine Raffray, économiste auprès des Chambres d’agriculture françaises et Bruno De Wulf, secrétaire général de la Cbb.
De gauche à droite: Marine Raffray, économiste auprès des Chambres d’agriculture françaises et Bruno De Wulf, secrétaire général de la Cbb.

Assurer l’avenir, grâce à la demande et aux prix

Et Robert Torck d’entamer les discussions en posant que « le futur du secteur betteravier dépendra fortement de l’avenir qui se présentera au sucre lui-même ». Il se veut néanmoins confiant. En effet, en tant que patron d’une sucrerie, il constate que les besoins en sucre des chocolatiers et biscuitiers progressent, ce qui est de bon augure pour la filière.

« Nos clients exportent leurs marchandises partout dans le monde et touchent des marchés en pleine croissance. Dans ces pays, la population se développe et souhaite se faire plaisir, notamment en achetant des douceurs sucrées. Le potentiel de développement est extrêmement important et, en tant que fournisseur de sucre, nous pouvons en tirer profit. » Ce qui est positif pour les planteurs.

Le contexte financier actuel leur serait également favorable. « Entre 2017, année marquée par la fin des quotas, et 2020, le climat n’était pas porteur en Europe, en témoignent les prix du sucre. Ceux-ci remontent depuis plusieurs mois, laissant présager un avenir meilleur », enchaîne Marine Raffray.

Bruno De Wulf: « Il devient nécessaire de réfléchir à une nouvelle manière de contractualiser les relations entre les agriculteurs et les sucreries, tout en gardant le prix du sucre comme référence. »

Cependant, une inconnue demeure : quel sera le comportement des agriculteurs ? Si les prix du sucre sont en hausse, il en va de même pour l’ensemble des intrants. La crise énergétique que nous traversons actuellement pourrait laisser des traces. « La betterave est une culture à forte valeur ajoutée, dont les emblavements ont fortement progressé lors des chocs pétroliers des années ‘70. Il est cependant trop tôt pour affirmer que ce schéma se répétera dans les mois à venir. »

Par ailleurs, le conflit russo-ukrainien rappelle l’importance d’assurer notre indépendance alimentaire. « La betterave est, à ce titre, une culture d’importance stratégique car l’Europe n’est actuellement pas autosuffisante en sucre. 100.000 t d’« or blanc » doivent être importées chaque année et ce chiffre progresse. » Les surfaces betteravières devront nécessairement croître si l’on souhaite tendre vers l’indépendance totale. Alors que des opportunités se dessinent, celles-ci reculent en Belgique…

Des payements trop tardifs ?

En tant que représentant des planteurs, Jean-Paul Vanelderen apporte quelques nuances. « Pour nous, la culture de la betterave est particulière. Le prix définitif qui sera payé aux agriculteurs n’est connu que plusieurs mois après les derniers arrachages, alors que les semis de la campagne suivante ont déjà eu lieu. Il est toujours difficile d’envisager l’avenir et de s’engager à accroître les emblavements quand la rétribution exacte qui nous sera versée demeure inconnue… », déplore-t-il. De ce fait, la betterave souffre d’une certaine concurrence : des agriculteurs s’orientent vers des cultures rémunérées plus rapidement.

M. Vanelderen est donc convaincu qu’un prix minimum doit être fixé, avec une possible correction à la hausse selon le prix du sucre. « Fonctionner de la sorte est nécessaire. Cela permet aux planteurs d’avoir une vision à plus long terme sur leurs finances mais aussi de couvrir leurs investissements et engagements. »

Bruno De Wulf, pour sa part, va plus loin : « Les risques sont trop importants pour les planteurs, pour qui la culture perd également en rentabilité. Si l’on s’intéresse aux céréales, le recours au marché à terme peut être un gage de sécurité… Il devient nécessaire de réfléchir à une nouvelle manière de contractualiser les relations entre les agriculteurs et les usines, tout en gardant le prix du sucre comme référence ».

Approvisionnement et transformation : l’un ne va pas sans l’autre

La Cbb, par la voix de son secrétaire général, estime encore que les outils industriels présents en Belgique doivent y rester en vue d’assurer un avenir à la filière. Mais, pour ce faire, il faut que l’approvisionnement en racines demeure suffisant. On le voit, l’un ne va pas sans l’autre…

« Les planteurs investissent dans les sucreries et garantissent la livraison d’une quantité de betteraves préalablement concertée. La participation des planteurs, et les droits de livraison qui y sont associés, assure la stabilité de la filière. Il ne faut pas oublier le rôle majeur que jouent les agriculteurs. »

Les planteurs rappellent combien il est important que les outils industriels présents  en Belgique y restent si l’on souhaite que la filière betterave-sucre  connaisse un avenir plus serein.
Les planteurs rappellent combien il est important que les outils industriels présents en Belgique y restent si l’on souhaite que la filière betterave-sucre connaisse un avenir plus serein. - J.V.

Pour la Confédération, ces efforts doivent être récompensés. « Le marché du sucre se porte bien et nous espérons qu’il en sera de même tout au long de l’année. Cela doit se répercuter sur le prix payé aux producteurs qui ont cru en la betterave, ont espéré des lendemains meilleurs et ont fait le travail nécessaire alors que ces dernières années ont été particulièrement difficiles », livre M. De Wulf.

Faire table rase du passé

Un appel qu’entend Robert Torck et qui semble légitime, tant le marché du sucre a évolué en l’espace d’une décennie. Ce dernier laisse même entrevoir une ouverture, estimant qu’il est temps de réfléchir à une révision du mode de fixation des contrats et des prix. À une condition : faire table rase du passé, regarder vers l’avenir et convier l’ensemble des acteurs autour de la table pour discuter des solutions envisageables.

« Pour avoir travaillé dans le monde de la biscuiterie, je peux affirmer que l’industrie a besoin du sucre. Les recettes actuelles ne donnent pas satisfaction lorsqu’elles sont réalisées sans sucre ou à l’aide de sucres alternatifs. Si demain les planteurs disparaissent, l’ensemble de la filière en sera affecté », complète-t-il. C’est dire le rôle majeur que joue le premier maillon de la chaîne.

Jean-Paul Vanelderen: « Ce n’est pas la première crise… Les planteurs sont inventifs et s’en sortiront une nouvelle fois… Si tous les maillons travaillent main dans la main. »

Des importations seraient toujours possibles, que ce soit en provenance d’Inde ou du Brésil, qui sont respectivement les premier et second producteurs mondiaux de sucre. « Mais à quel coût ? Et avec quel impact sur notre environnement ? », interroge-t-il encore. Et d’affirmer : « L’industrie ne peut se passer des betteraviers. Le temps des prix bas est révolu ; une rémunération correcte doit s’inscrire dans le temps. »

Face à l’ascension des coûts de production

La hausse des prix maintes fois évoquée est toutefois contrebalancée par l’ascension fulgurante des coûts de production. Produits de protection des plantes, engrais, carburant, salaire, gaz, électricité… Aucun poste n’est épargné ! « Je préfère ne pas imaginer quelle serait la situation si les prix du sucre et de la betterave n’avaient pas suivi la même tendance… », commente Jean-Paul Vanelderen.

Il déplore cependant que l’industrie sollicite les betteraviers de manière accrue, par le biais d’une contribution énergétique impossible à répercuter. Résultat : ils la prennent à leur charge. Avant de relativiser : « Ce n’est pas la première crise que nous traversons… Les planteurs sont inventifs et s’en sortiront une nouvelle fois… pour autant que tous les maillons travaillent main dans la main ».

M. Torck lui répond : « Indéniablement, le coût de l’énergie est un problème. Mais c’est aussi une opportunité de réfléchir à notre consommation énergétique et d’envisager tous les moyens de la réduire ». Voire de diminuer la dépendance aux énergies fossiles, en ayant recours à des alternatives. L’industrie sucrière y voit également une possibilité de réduire ses émissions de CO2.

Toutefois, cela requiert des investissements lourds. Et donc, de faire des bénéfices. « Le gâteau doit être partagé entre tous les acteurs. Sans cela, nous ne saurons pas financer les évolutions nécessaires pour assurer notre avenir commun. »

La pulpe, un atout énergétique ?

« Les prix de l’énergie devraient rester élevés durant les prochains mois. Cependant, la filière pourrait gagner en autonomie en valorisant les pulpes en biométhanisation. D’une part, il y aurait production de gaz à destination de la sucrerie ; d’autre part, le digestat constituerait un amendement intéressant au moment où les prix des engrais azotés s’envolent », ajoute Marine Raffray. Cela, au côté des écumes de sucrerie déjà valorisées au champ.

Se pose néanmoins la question d’une éventuelle concurrence avec les besoins des éleveurs pour qui les pulpes demeurent un aliment indispensable. Ainsi, si les betteraviers ne s’opposent pas à l’utilisation de ce coproduit par les sucreries, ils souhaitent qu’il reste disponible pour les éleveurs. « Ou, au minimum, pour ceux qui sont également planteurs », insiste Bruno de Wulf.

Avec fierté !

Reste que le sucre de betterave, malgré la circularité de la filière et son ancrage local, souffre de la concurrence du sucre de canne. « Certains consommateurs pensent que ce dernier est meilleur », pointe amèrement Jean-Paul Vanelderen. Et ce dernier de conclure : « Nous devons combattre ces idées reçues. Soyons fiers de notre travail, d’être des acteurs d’une filière durable et de participer au maintien de nombreux emplois en Belgique ».

J. Vandegoor

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