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«Nous devons à la fois soutenir les éleveurs et diversifier nos productions végétales»

À l’occasion du dernier conseil informel des ministres européens de l’Agriculture sous l’actuelle législature, la présidence belge a convié les représentants des États membres à se retrouver, le 9 avril dernier, dans l’étonnant cadre du Thor Park à Genk où il fut notamment question des pistes pour rendre l’UE moins dépendante des importations de protéines végétales. Mais l’annonce, à la veille de la réunion, d’un compromis sur les mesures pour l’Ukraine sans le blé ni orge n’a pas manqué de faire réagir…

Temps de lecture : 7 min

S’il y a bien un sujet qui reste sans réelle solution depuis des années, c’est bien l’approvisionnement européen en protéines végétales.

Une thématique récurrente depuis plusieurs décennies

Le débat traîne depuis des années, malgré les cinq « plans protéines » présentés en trente ans… auxquels aucune réponse n’a réellement été apportée, malgré quelques relances au cours de ces dernières années.

La commission avait bien annoncé en 2022, dans une communication sur la sécurité alimentaire et la résilience des systèmes alimentaires, une prochaine révision de la politique de l’UE en matière de protéines végétales. Mais depuis, plus rien.

La même année, l’Autriche était sortie du bois pour demander à la commission d’élaborer une nouvelle stratégie européenne en insistant sur l’importance de prendre en compte les besoins individuels et les circonstances agronomiques des États membres.

« L’objectif d’une autonomie protéiquepermettra de donner des perspectives commerciales supplémentaires aux agriculteurs » a assuré le ministre fédéral.
« L’objectif d’une autonomie protéiquepermettra de donner des perspectives commerciales supplémentaires aux agriculteurs » a assuré le ministre fédéral. - Présidence belge de l’UE.

La dernière velléité en date sur le sujet émane du parlement. Pour mémoire, il avait adopté, le 19 octobre 2023, une résolution pour accroître la production de protéines végétales afin de réduire la dépendance aux importations.

Le texte encourageait les États membres à introduire des éco-régimes pour les légumineuses et les prairies dans le cadre de la Pac et à créer des fonds dédiés aux protéagineux.

Il invitait aussi la commission à envisager la possibilité de cultiver des plantes riches en protéines sur des terres en jachère.

Le document indiquait également que la production de protéines pouvait aider l’UE à améliorer la production de produits bioénergétiques. Dans cette optique, les députés avaient donc demandé à la commission de présenter un règlement en vue d’autoriser l’utilisation des effluents issus de l’extraction des protéines végétales, des résidus agricoles et des déchets de la production alimentaire pour la production de bioénergie.

Sécurité alimentaire et débouchés rentables pour les agriculteurs

Une nouvelle fois en ce mois d’avril, ce sont les États membres qui ont remis l’ouvrage sur le métier.

Au cours de la réunion, a-t-on appris, chacun des ministres a présenté les dispositions prises dans leurs pays respectifs mais beaucoup ont aussi souligné la nécessité d’une stratégie européenne plus globale pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations en provenance de pays tiers comme les États-Unis, le Brésil et l’Argentine.

Certains ont suggéré d’augmenter le degré d’auto-approvisionnement de toutes les sources de protéines, en mettant l’accent sur celles qui font le plus défaut (tourteaux ou farine de soja), grâce à l’augmentation de la production communautaire.

Plusieurs États membres ont rappelé qu’il était crucial de garantir des conditions de concurrence loyales et équitables au niveau de la politique commerciale de l’UE.

Pour de nombreux pays, dont la Belgique, la production de protéines dépend enfin de la demande du consommateur. Il est donc indispensable que les filières européennes de protéines tant végétales qu’animales bénéficient de débouchés rentables.

 

David Clarinval regrette le blocage des écologistes sur les NBT

« L’objectif d’une autonomie protéique permettra de donner des perspectives commerciales supplémentaires aux agriculteurs » a souligné le ministre David Clarinval à l’issue de la réunion, avant d’évoquer le rôle que pourraient jouer les NBT pour augmenter les rendements des protéagineux dans l’UE tout en conservant un « haut niveau de sécurité alimentaire dont les récents événements géopolitiques ont démontré la portée » .

On le sait, ce dossier revêtait une importance cruciale pour la Belgique qui avait axé sa présidence sur les thèmes de l’innovation, de la recherche et du développement, « des dimensions qui doivent permettre d’apporter des solutions aux agriculteurs » a rappelé M. Clarinval.

Pourtant, « aucune majorité n’a malheureusement pu se dégager au sein du conseil, tout comme en Belgique où nos collègues écologistes s’y opposent » a encore regretté le ministre fédéral.

 

La commission entre minimisation et temporisation

Conscient des attentes des États membres, le commissaire Wojciechowski a précisé que l’UE importait « seulement 23 % de ses aliments protéinés ».

Le principal problème, a-t-il prévenu, est que dans « le segment des aliments pour animaux à haute teneur en protéines, l’Europe en importe 66 % » et même « 90 % pour ce qui est du soja », le tout provenant d’un nombre limité de fournisseurs.

Il a rappelé que la commission « vient de finaliser une étude sur les stratégies alimentaires utilisées dans différents systèmes de production animale dans l’UE », laquelle conclut que la solution pour réduire la dépendance aux importations est une combinaison de différents leviers.

Willy Borsus a demandé à la commission « un signal fort, en soutenant les filières traditionnelles  de commerce  et d’acheminement du blé  ukrainien vers les marchés historiques que sont l’Afrique et d’autres parties du monde » afin de sortir de l’impasse.
Willy Borsus a demandé à la commission « un signal fort, en soutenant les filières traditionnelles de commerce et d’acheminement du blé ukrainien vers les marchés historiques que sont l’Afrique et d’autres parties du monde » afin de sortir de l’impasse. - Présidence belge de l’UE.

Et de citer l’augmentation de la part des protéines dérivées de l’herbe dans l’alimentation des ruminants, l’élargissement de la production de cultures protéagineuses et d’oléagineux, ou encore le développement des variétés qui améliorent leur profil nutritionnel.

Pour M. Wojciechowski, la question pourra être abordée dans le cadre de la future Pac dont elle pourrait devenir un élément « cardinal », proposant notamment de réfléchir à « un soutien spécifique aux exploitations mixtes ». Une question qui, comme un éventuel nouveau « plan protéines », reviendra à son successeur… Une façon de botter une nouvelle fois en touche.

 

Soutenir le secteur de l’élevage

Mais qu’en est-il au niveau belge ? « Il faut rappeler que les principales protéines disponibles en Europe, c’est herbe » nous a signifié en marge de la réunion le ministre David Clarinval pour qui soutenir ce secteur revient à soutenir celui de l’élevage et le rendre « le plus performant possible ».

Au-delà du soutien aux éleveurs, le ministre fédéral encourage la notion de diversification pour développer la production de protéines végétales tant à destination de la consommation animale qu’humaine. Une orientation bénéfique pour l’environnement et les sols.

 

Les importations ukrainiennes s’invitent à la réunion

La question des importations ukrainiennes s’est logiquement invitée à la réunion puisque les ambassadeurs des États membres et les eurodéputés de la commission du Commerce international du parlement ont approuvé, respectivement le 8 et le 9 avril, la prolongation des mesures commerciales autonomes pour l’Ukraine d’une année supplémentaire, jusqu’en juin 2025, donc.

Le texte propose tout d’abord d’élargir au second semestre 2021 la période de référence permettant de calculer le seuil de déclenchement du mécanisme de « frein d’urgence » automatique, conformément à la proposition du conseil du 27 mars. Autre nouveauté issue de cette proposition : la période d’activation de cette mesure de sauvegarde automatique passe de 21 jours à 14 jours.

Mais le blé tendre et l’orge ne sont encore une fois pas intégrés au dispositif, contrairement à la volaille, aux œufs, au sucre, à l’avoine, au gruau, au maïs et au miel.

La commission promet toutefois d’intensifier son contrôle sur les flux d’importations de céréales, en particulier le blé, pour éventuellement mettre en place des mesures d’urgence en cas de déséquilibre.

 

Situation extrêmement tendue sur le marché du blé

Le dossier n’a pas manqué de faire réagir nos ministres de l’Agriculture présents à Genk.

« Nous connaissons, au niveau du marché du blé, une situation extrêmement tendue qui s’illustre par un prix très bas, autour de 150 €/tonne, ainsi que d’importants stocks, que ce soit chez nous ou dans d’autres pays européens » a ainsi souligné Willy Borsus qui a demandé à la commission de donner « un signal fort » , par exemple « en soutenant les filières tradition nelles de commerce et d’acheminement du blé ukrainien vers les marchés historiques que sont l’Afrique et d’autres parties du monde » afin de sortir de l’impasse.

Si la présidence belge s’est montrée relativement satisfaite du compromis, le ministre fédéral a regretté, quant à lui, que « l’on n’ait pu aller plus loin au niveau des céréales ».

Malgré cet accord obtenu de haute lutte, les débats de vraient donc se poursuivre alors que l’agriculture sera l’un des enjeux principaux de la future adhésion de l’Ukraine à l’UE.

Marie-France Vienne

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