La souffrance agricole, révélateur d’un métier sous pression
Une étude menée en Wallonie a mis en lumière une réalité longtemps restée hors champ : la détresse psychologique massive des agriculteurs. Réalisé dans le cadre d’un mémoire universitaire par deux étudiantes issues du monde agricole, ce travail révèle qu’une large majorité d’exploitants se trouve en situation de déséquilibre psychique, et qu’un agriculteur sur cinq a déjà été confronté à des pensées suicidaires. Pour en comprendre la genèse et la portée, nous sommes allés à la rencontre de Moïra Mikolajczak, professeure de psychologie clinique à l’UCLouvain, qui a encadré cette enquête pionnière.

Pendant des années, la souffrance psychique des agriculteurs a existé sans véritable statut.
Une souffrance ancienne, longtemps restée hors champ
Elle affleurait dans les récits de terrain, dans la presse agricole, dans les conversations familiales, parfois dans la brutalité d’un fait divers. Elle n’était ni absente ni ignorée, mais rarement saisie comme un objet de connaissance à part entière. En Wallonie, elle n’avait jamais fait l’objet d’une tentative de mesure structurée à l’aide d’outils issus de la psychologie clinique.
C’est ce vide que vient combler le travail mené à l’UCLouvain sous la direction de Moïra Mikolajczak. Spécialiste du burn-out parental et du burn-out professionnel, la psychologue a longtemps travaillé sur des populations salariées dites « classiques » que sont les employés, cadres, personnel soignant. Le monde agricole ne faisait pas partie de ses terrains habituels. Non par désintérêt, mais parce qu’il restait largement hors du champ traditionnel de la psychologie.
L’impulsion est venue d’échanges interdisciplinaires. La détresse du monde agricole y est évoquée comme une évidence, mais aussi comme une zone grise : abondamment commentée, rarement objectivée. « On parlait beaucoup de souffrance, mais on la mesurait peu », résume aujourd’hui la chercheuse. L’intuition s’impose alors : si la psychologie a fini par se saisir du burn-out parental, longtemps tabou, pourquoi ne ferait-elle pas le même travail de défrichage pour l’agriculture ?
Deux étudiantes, entre héritage et recherche
Le projet prend la forme d’un mémoire de master. La première année, le sujet ne suscite aucune candidature. Trop spécifique, trop lourd, peut-être trop éloigné des trajectoires académiques dominantes. La seconde année, deux étudiantes se manifestent, séparément, avec une motivation identique : Rosalie Vercruysse et Jeanne Warnant sont filles d’agriculteurs.

Ce point n’est pas accessoire. Il confère au travail une légitimité singulière. Les deux jeunes femmes ont grandi dans des exploitations agricoles. Elles connaissent le travail sans horaires, la solitude des décisions, l’inquiétude économique permanente. Mais, comme beaucoup d’enfants d’agriculteurs, elles ne disposaient ni du langage ni des cadres conceptuels pour qualifier cette souffrance. La rencontre avec leur promotrice crée une configuration rare. D’un côté, une expertise scientifique solide sur les mécanismes du burn-out. De l’autre, une connaissance incarnée du terrain agricole, de ses non-dits, de ses contraintes invisibles. « Moi, je ne connaissais rien aux agriculteurs ; elles, rien au burn-out. On allait apprendre ensemble », résume Mme Mikolajczak.
Refuser les outils clefs en main
Dès le départ, un choix méthodologique fondamental est posé : il n’est pas question d’appliquer à l’agriculture des questionnaires standardisés conçus pour d’autres professions. Le risque serait trop grand de passer à côté de ce qui fait la spécificité du métier agricole.
Les étudiantes entament une revue de la littérature scientifique internationale. Le constat est rapide : les travaux consacrés à la santé mentale des agriculteurs sont rares, fragmentés, souvent centrés sur d’autres pays. Pour la Wallonie, les données sont quasi inexistantes. Elles se tournent alors vers la littérature dite « grise » : presse agricole, dossiers professionnels, témoignages publiés au fil des années dans votre Sillon belge, ou d’autres supports spécialisés. Cette matière met en évidence des éléments récurrents (surcharge administrative, incertitude économique, isolement), mais reste dispersée, rarement mise en système.
Très vite, un décalage apparaît. Certaines dimensions centrales, souvent évoquées dans les familles agricoles, ne figurent ni dans la littérature scientifique ni dans la presse. Les étudiantes décident alors de mener des entretiens qualitatifs avec des agriculteurs afin d’enrichir la compréhension des facteurs réellement vécus.
Des entretiens à la construction d’un instrument
Ces entretiens constituent une étape charnière. Ils permettent de dresser une cartographie fine des facteurs de risque et des facteurs de protection propres au monde agricole. Côté risques : sentiment de perte de maîtrise face aux normes, surcharge administrative vécue comme absurde, impossibilité de s’arrêter, solitude décisionnelle, pression économique constante. Côté protections : soutien du conjoint, entraide entre pairs, attachement au métier, fierté de nourrir, lien au vivant.
À partir de ce matériau, les étudiantes construisent un questionnaire original, inspiré des travaux antérieurs de Mme Mikolajczak. Son principe repose sur une idée centrale : le burn-out n’est jamais le produit d’un facteur isolé, mais le résultat d’un déséquilibre entre ce qui use et ce qui soutient. Chaque « item » est formulé de manière bipolaire. À un pôle, le facteur de risque ; à l’autre, le facteur de protection. Les répondants se positionnent sur une échelle graduée allant de – 5 à +5. L’addition des scores permet de situer chaque participant sur une « balance » globale.
Lorsque les données sont analysées, le résultat surprend même les chercheuses. Dans les populations salariées étudiées jusqu’ici par l’équipe, environ 20 à 25 % des répondants présentent un déséquilibre global défavorable. Chez les agriculteurs interrogés, ce taux atteint 77 %. Le chiffre est d’autant plus marquant que l’étude ne cible pas des personnes déjà identifiées comme en souffrance. Elle porte sur des agriculteurs ordinaires, engagés dans leur métier, souvent très investis. Comme attendu, plus la balance penche du côté des risques, plus les scores de burn-out augmentent. Mais un autre résultat retient particulièrement l’attention.
Quand le travail devient l’identité
Dans la plupart des professions, un déséquilibre professionnel peut être compensé par d’autres sphères de vie, famille, loisirs, relations sociales. Chez les agriculteurs, ce mécanisme protecteur semble largement absent. Le travail agricole n’est pas un domaine parmi d’autres : il structure l’identité, organise le temps, brouille les frontières entre vie professionnelle et vie privée. La ferme est à la fois lieu de travail, de vie et de transmission.
Lorsque cet équilibre se rompt, il n’existe souvent aucun espace de repli. Dans l’étude, la balance du stress prédit non seulement le burn-out, mais aussi la dépression, parfois de manière encore plus marquée. Dans la plupart des professions, rappelle la psychologue, un déséquilibre professionnel n’entraîne pas mécaniquement une dégradation globale de la santé mentale. D’autres sphères de vie (la famille, les relations sociales, les loisirs) peuvent jouer un rôle d’amortisseur. Elles offrent des espaces de respiration, des lieux où le sentiment d’utilité, de reconnaissance ou de plaisir demeure intact.
Quand plus rien ne fait contrepoids
Chez les agriculteurs, ce mécanisme protecteur semble largement fragilisé. Le travail agricole ne constitue pas un simple domaine de vie parmi d’autres : il façonne l’identité, structure le quotidien, envahit les temporalités et brouille les frontières entre l’espace professionnel et l’espace intime. La ferme est à la fois lieu de travail, lieu de vie et lieu de projection. Lorsque cet équilibre se rompt, il n’existe souvent aucun refuge extérieur.
C’est dans ce contexte que le burn-out peut glisser vers la dépression. Lorsque les difficultés s’accumulent et que plus aucun domaine de l’existence ne joue le rôle de contrepoids, la souffrance cesse d’être circonscrite. Elle devient transversale. « Quand les choses ne vont plus bien nulle part, ce qui guette, forcément, c’est la dépression », observe Moïra Mikolajczak.
Le risque s’aggrave encore lorsque cet état se prolonge. La chercheuse décrit alors ce qu’elle nomme un « tunnel suicidaire » : un processus progressif dans lequel disparaissent les dernières sources de lumière. Plus aucun espace n’offre de respiration, plus aucun rôle ne semble porteur de sens. Le sentiment d’impasse s’installe. La question qui surgit n’est plus celle de la fatigue ou de l’épuisement, mais celle de l’utilité même de continuer.
C’est à ce stade que les chiffres de l’étude prennent une dimension particulièrement préoccupante. Parmi les agriculteurs interrogés, plus de 18 % déclarent avoir eu des idées suicidaires au cours du mois écoulé, près d’un sur cinq. Un niveau exceptionnellement élevé, sans équivalent dans les populations professionnelles étudiées jusqu’ici par l’équipe de recherche. « C’est énorme », insiste la psychologue. « Tous les indicateurs sont au rouge ». Ces données ne sont pas interprétées comme des trajectoires individuelles isolées, mais comme le symptôme d’une souffrance systémique. Elles signalent une population exposée à un cumul de vulnérabilités, où les mécanismes de protection habituels semblent largement insuffisants. Pour Moïra Mikolajczak, le constat appelle une conclusion sans ambiguïté : « il faut s’occuper de cette population », tant le niveau de souffrance mis au jour apparaît massif.
Renverser le regard
Reste alors une question décisive, souvent posée à voix basse : une fois la souffrance rendue visible, encore faut-il que les chemins du soin soient réellement praticables pour celles et ceux auxquels ils s’adressent.
Car si l’enjeu est bien d’amener les agriculteurs à consulter, cette perspective ne peut être dissociée de l’offre elle-même. « On parle beaucoup de la réticence des agriculteurs à aller chez le psy, mais il faut aussi se demander si les psys sont prêts à aller vers eux », souligne Moïra Mikolajczak. Derrière cette remarque, une réalité très concrète : consulter suppose non seulement d’en avoir le désir, mais aussi le temps. Or, dans un métier sans horaires fixes, où l’exploitation est à la fois lieu de travail et lieu de vie, libérer un créneau pour se rendre en consultation relève parfois de l’impossible.
De la recherche à l’action
Conscientes des limites méthodologiques d’un mémoire universitaire, les chercheuses ont choisi de communiquer rapidement leurs résultats. L’échantillon n’est pas représentatif au sens statistique strict, mais les données sont cohérentes avec celles observées dans d’autres pays, notamment en France. Le travail a été présenté à la ministre Anne-Catherine Dalcq, les auteures et leur professeure ont rencontré la direction d’Agricall, acteur de terrain disposant d’un accès direct aux agriculteurs. Les outils développés dans le cadre du mémoire pourraient être utilisés pour suivre l’évolution de la situation et évaluer l’impact des politiques publiques, notamment sur la charge administrative.
Pour les deux étudiantes, ce travail dépasse largement le cadre académique. Il met des mots et des chiffres sur une souffrance qu’elles ont vue de près, parfois dans leur propre famille. L’enseignante tient toutefois à replacer ces résultats dans une perspective plus large. Certaines professions sont connues pour leur niveau élevé de détresse psychologique, les médecins, notamment, font depuis plusieurs années l’objet d’alertes répétées. Mais les chiffres mis au jour ici franchissent un seuil supplémentaire. « On sait que certaines populations vont mal. Mais là, on est face à une détresse extrêmement préoccupante », souligne Moïra Mikolajczak.
Préoccupante d’abord pour les personnes directement concernées qui constituent le cœur de l’enquête. Mais préoccupante aussi, plus largement, pour la société tout entière. Car cette souffrance n’est pas extérieure au reste du monde social, ni cantonnée à un secteur professionnel isolé. C’est précisément pour cette raison que l’équipe a souhaité rendre ces résultats publics. « Tous les jours, on mange », rappelle la psychologue. « Et si nous ne mangeons pas, nous mourons. Les agriculteurs, les éleveurs, sont ceux qui rendent ce geste quotidien possible. Ce sont eux qui nous nourrissent. Ne l’oublions pas ».
