Soigner le vivant, accueillir les fragilités

La santé mentale s’est imposée comme un enjeu central du débat public. Burn-out, épuisement professionnel, incapacités de travail de longue durée : les signaux d’alerte se multiplient. Dans le monde agricole, pourtant, cette prise de conscience est restée tardive, longtemps contenue dans le silence, comme si la souffrance psychique faisait partie du métier.
Or, être agriculteur figure parmi les professions les plus éprouvantes. Les contraintes s’y accumulent : journées sans limite claire, isolement, insécurité financière chronique, dépendance aux aléas climatiques, pression administrative croissante, instabilité des marchés. Lorsque ces exigences dépassent les capacités d’adaptation, elles peuvent conduire à une détresse profonde, à l’épuisement, parfois à des pensées suicidaires.
Cette réalité est désormais objectivée. Les chiffres sont éloquents. Une large majorité d’agriculteurs présente un déséquilibre marqué entre facteurs de risque, pression économique, perte de maîtrise sur l’exploitation, anxiété, isolement, et facteurs de protection comme le soutien social ou l’autonomie réelle dans le travail. Plus de trois quarts se trouvent ainsi en situation de souffrance psychologique, bien au-delà de ce que l’on observe dans le reste du monde salarié. Cette fragilité ne relève ni de cas isolés ni de trajectoires individuelles : elle dit quelque chose de profond sur l’état du secteur et sur la charge qu’il porte. Il y a là un paradoxe saisissant : alors que nombre d’agriculteurs sont eux-mêmes en situation de détresse psychique, ce sont eux qui, de plus en plus, accueillent à la ferme des citoyens en souffrance.
Cette réalité interroge directement notre responsabilité collective. Car la détresse agricole ne relève pas seulement de fragilités individuelles : elle est aussi le produit de cadres économiques, réglementaires et sociaux qui pèsent sur le quotidien des exploitations. La reconnaître, c’est accepter de regarder en face les conditions dans lesquelles nous demandons aux agriculteurs de produire, de s’adapter et de tenir. C’est dans ce contexte que l’agriculture sociale mérite d’être regardée avec attention. En accueillant des personnes fragilisées, en burn-out, en rupture sociale ou professionnelle, certains agriculteurs deviennent à leur tour des acteurs de lien et de reconstruction. Par le travail du vivant, par le rythme de l’exploitation par des gestes simples et répétés, la ferme cesse alors d’être uniquement un lieu de production pour devenir un espace de reconnaissance.
Reste une question centrale, éminemment politique : peut-on durablement confier aux agriculteurs un rôle social aussi exigeant sans leur offrir une reconnaissance claire, y compris matérielle ? La santé mentale ne peut reposer sur la seule bonne volonté ni sur l’épuisement silencieux. C’est à cette réalité, longtemps tue et désormais incontournable, que nous consacrerons une attention particulière au fil de nos prochaines éditions.





