Mesurer la détresse agricole : décryptage d’un outil inédit
Comment objectiver la santé mentale d’un secteur professionnel sans réduire des trajectoires complexes à une addition de symptômes ? Comment rendre visible une vulnérabilité diffuse, souvent silencieuse, sans la confondre avec une pathologie déclarée ou une crise ponctuelle ? C’est à ces questions qu’a tenté de répondre l’étude de l’UCLouvain, en proposant un outil méthodologique inédit pour appréhender la santé mentale dans le monde agricole.

Loin de se limiter à un constat chiffré, la recherche s’est attachée à construire un instrument centré sur l’équilibre entre facteurs de risque et facteurs de protection. Son ambition n’était pas d’ajouter une alerte de plus, mais d’offrir un cadre d’analyse permettant de comprendre comment contraintes et ressources s’articulent, au quotidien, dans la vie des agriculteurs.
Mesurer un équilibre plutôt qu’une crise
Un outil construit à partir du réel agricole
Pour élaborer l’outil, les auteures ont combiné revue de la littérature scientifique, analyse de la presse agricole et entretiens qualitatifs avec des agriculteurs et agricultrices belges francophones. Ce travail met rapidement en évidence les limites des questionnaires standardisés issus de la psychologie du travail, largement conçus pour des professions salariées.
Le métier agricole se caractérise par une forte imbrication entre vie professionnelle et vie privée, une solitude décisionnelle marquée et une dépendance accrue à des facteurs extérieurs, économiques, climatiques ou réglementaires. Appliquer des outils « clefs en main » aurait risqué de passer à côté de ces spécificités.
La balance entre facteurs de risque et facteurs de protection
C’est à partir de ce constat qu’a été conçue la « balance facteurs de risque/facteurs de protection ». L’outil repose sur une hypothèse simple : la santé mentale ne peut être comprise à partir d’un facteur isolé, mais à partir du rapport entre ce qui fragilise et ce qui soutient.
Concrètement, la balance se compose d’énoncés formulés en opposition. Chaque item met en regard un facteur de risque et son pendant protecteur. Les répondants se positionnent sur une échelle graduée allant de – 5 à +5, le point médian permettant d’exprimer une ambivalence. Ce dispositif évite les réponses binaires et rend compte de situations où ressources et contraintes coexistent sans s’annuler.
Des tensions structurelles au premier plan. Les items couvrent un large spectre de dimensions révélatrices du vécu agricole contemporain : instabilité réglementaire, pression microéconomique, charge administrative, difficultés d’investissement, problèmes de main-d’œuvre, image sociale dégradée du métier ou encore incertitudes liées à la transmission des exploitations.
La hiérarchie de ces facteurs met en évidence le poids des contraintes structurelles. Les dimensions économiques et administratives apparaissent comme des déterminants majeurs de l’équilibre psychique, au même titre que des facteurs plus personnels tels que l’anxiété ou le pessimisme. Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement individualisante de la souffrance agricole.
Charge administrative et perte de maîtrise
Parmi les facteurs identifiés, la charge administrative occupe une place singulière. Elle est vécue non seulement comme chronophage, mais aussi comme instable et éloignée du cœur du métier. La balance permet de relier cette surcharge à un sentiment plus profond : la perte de maîtrise sur l’activité professionnelle.
L’empilement des normes, des contrôles et des exigences réglementaires contribue à fragmenter la gestion quotidienne des exploitations et à renforcer l’impression de dépendre de décisions extérieures. Dans cette perspective, la simplification administrative apparaît non seulement comme un enjeu économique, mais aussi comme un levier potentiel de prévention en matière de santé mentale.
L’instrument comprenait initialement 26 items. Cinq ont été retirés après analyse statistique, leur corrélation avec les indicateurs de détresse psychologique s’étant révélée non significative. Ce travail de resserrement renforce la cohérence de la balance, conçue comme un outil empirique structuré plutôt que comme un inventaire exhaustif.
Pensée à l’origine comme un instrument de recherche, la balance n’est toutefois pas destinée à rester cantonnée au champ académique. Par sa structure simple et lisible, elle peut aussi constituer un outil de dialogue entre chercheurs, acteurs de terrain et décideurs publics. En objectivant des dimensions souvent évoquées de manière diffuse (pression administrative, perte de maîtrise, reconnaissance sociale) elle offre un langage commun pour décrire des réalités vécues sans les réduire à des situations individuelles.
À ce titre, la balance peut contribuer à mieux cibler les leviers d’action, qu’il s’agisse de prévention, d’accompagnement ou d’évaluation de politiques publiques, en rendant visibles des déséquilibres qui, jusqu’ici, échappaient largement à la mesure.
Un outil perfectible, mais structurant
Les auteures soulignent toutefois les limites de leur travail. L’échantillon ne permet pas une généralisation statistique exhaustive et la balance mesure un état d’équilibre à un moment donné. Elle ne retrace pas encore les trajectoires individuelles dans le temps long.
