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Agricall, un filet de sécurité renforcé

L’agriculture est aujourd’hui traversée par des tensions économiques, des contraintes administratives et un isolement professionnel souvent sous-estimé. Longtemps périphérique, la question de la santé mentale s’est progressivement imposée comme un angle d’analyse à part entière. Mené depuis plusieurs semaines, ce dossier explore ces fragilités à partir de témoignages de terrain et de l’analyse des dispositifs existants. Il nous a tout naturellement conduits à interroger la ministre Anne-Catherine Dalcq sur les leviers mobilisés par la Région et les chantiers encore ouverts.

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Encore récente, cette reconnaissance institutionnelle s’est matérialisée autour d’un signal jugé préoccupant par les pouvoirs publics : la montée en tension des dispositifs d’aide. Un indicateur discret, mais lourd de sens, dans un secteur où le recours à l’accompagnement reste souvent tardif. Chez Agricall, une liste d’attente a commencé à apparaître.

Quand les dispositifs d’aide arrivent à saturation

Un seuil que la ministre estime inacceptable. « Lorsqu’un agriculteur ne va pas bien et qu’il appelle, il doit être pris en charge immédiatement, pas trois jours plus tard ». Pour éviter toute rupture dans l’accompagnement, le Gouvernement wallon a approuvé, le 22 janvier dernier, le renouvellement de la convention liant la Région à l’Asbl Agricall. Malgré un contexte budgétaire contraint, la subvention annuelle accordée à l’association est augmentée de 14 % et atteint 1,604 million €.

Une hausse qui, au-delà du chiffre, agit comme un révélateur d’une situation sous tension. « Les besoins ont augmenté. Agricall nous a clairement dit qu’ils n’arrivaient plus à répondre à toutes les demandes sans moyens supplémentaires », observe la ministre. Le nouveau plan d’action 2026-2027 vise à renforcer l’accompagnement de proximité, à prévenir le mal-être et l’isolement, à soutenir la viabilité des exploitations, à faciliter la médiation et à apporter un appui dès l’apparition des difficultés.

Plusieurs priorités structurent ce plan : accompagnement individuel des exploitations, soutien administratif et financier, prévention psychosociale, médiation, information et développement de partenariats. La décision de sécuriser le financement à moyen terme, en préparant l’inscription des missions d’Agricall dans le Code wallon de l’agriculture, marque à cet égard une inflexion importante. À terme, le Gouvernement sera tenu de fixer tous les 5 ans le montant de la subvention, offrant à l’association une stabilité accrue. « Cela permet à Agricall de se projeter, de consolider ses équipes et de travailler dans la durée », insiste la ministre wallonne.

Objectiver la souffrance, stabiliser l’accompagnement

Si la reconnaissance politique progresse, le diagnostic demeure toutefois incomplet. « On manque encore de données solides sur la qualité de vie et la détresse des agriculteurs en Wallonie », reconnaît la ministre. Une lacune qui limite la capacité à mesurer finement l’ampleur du phénomène et à évaluer l’efficacité des politiques mises en place.

Dans ce contexte, la nouvelle convention confie à Agricall une mission supplémentaire : l’élaboration d’un baromètre de la santé mentale des agriculteurs wallons, en lien avec le monde universitaire. L’outil devra permettre d’objectiver les enjeux psychosociaux du secteur et d’adapter, dans le temps, les dispositifs de prévention et d’accompagnement. « J’ai donné cette mission dès le début de mon mandat », rappelle la ministre. « Il s’agit de sortir d’une approche ponctuelle pour disposer d’un suivi régulier et fiable ».

Une étude publiée en décembre dernier a amorcé ce travail de documentation. Largement commentée, elle présente toutefois certaines limites méthodologiques : 75 % des répondants étaient des éleveurs et l’enquête a été menée en pleine crise de FCO, à l’automne 2024. « Le contexte était particulièrement difficile », concède Anne-Catherine Dalcq. Mais, même replacés dans ces conditions, les résultats restent parlants : « Ils montrent qu’il existe un malaise réel en agriculture.». L’action publique ne se limite pas à l’intervention en situation de crise. Agricall conserve une mission centrale de prévention : sensibiliser aux signaux de décrochage, briser les tabous autour de la souffrance psychologique, encourager le recours à l’aide avant l’épuisement. Un travail de fond, souvent invisible, mais déterminant.

Agir sur les causes économiques du mal-être

Pour la ministre, la prévention ne peut toutefois être uniquement psychologique. « Il faut aussi agir sur les causes structurelles », souligne-t-elle. Rentabilité incertaine, pression administrative, isolement professionnel, difficulté à se projeter : autant de facteurs qui pèsent durablement sur la santé mentale sans relever directement du champ sanitaire.

D’où l’articulation revendiquée entre un soutien psychosocial immédiat et des leviers économiques plus larges. Anne-Catherine Dalcq plaide, au niveau européen, pour une meilleure protection des revenus agricoles et, au niveau régional, pour la structuration de filières offrant davantage de visibilité. Elle défend la création d’une « marque forte » destinée à rendre lisibles, pour les consommateurs, les initiatives garantissant une rémunération plus juste, ainsi que le développement de filières spécifiques (orge brassicole, céréales panifiables wallonnes) pour réduire la dépendance aux cours mondiaux. Sur le terrain de la santé mentale, un obstacle persiste : le rapport au soin. « Les agriculteurs ont souvent des difficultés à aller vers les psychologues », constate la ministre. D’où l’importance de dispositifs capables d’aller vers eux, en s’appuyant sur des acteurs déjà en lien avec les exploitations (comptables, conseillers, services financiers, vétérinaires) susceptibles de jouer un rôle de relais. Dans ce maillage, Agricall agit souvent en lien avec Finagri, porte d’entrée pour des agriculteurs en difficulté financière avant même que la souffrance psychologique ne soit formulée.

Cette approche transversale s’inscrit également dans une coopération interministérielle, notamment avec la Santé, autour du concept de « One Health », qui lie santé humaine, animale et environnementale. Une partie du financement d’Agricall relève d’ailleurs de la politique de santé mentale, soulignant le caractère désormais transversal de la question.

Entre urgence humaine et transformation structurelle, la politique wallonne avance ainsi sur une ligne de crête. La santé mentale des agriculteurs demeure un chantier fragile, dépendant autant des moyens alloués que de la capacité à agir sur les causes profondes du mal-être. « La passion est toujours là », résume la ministre. « Ce sont les conditions autour qui, parfois, font décrocher ».

Marie-France Vienne

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