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Voyage au bout d’une exploitation laitière sous tension

Produire sans jamais maîtriser ses revenus, investir pour répondre à des normes mouvantes, encaisser les chocs des marchés, puis voir l’équilibre se rompre. Nous avons rencontré, dans une exploitation laitière wallonne, un couple d’éleveurs dont le parcours met en lumière l’effondrement du prix du lait, la dénonciation des crédits, la chute financière et l’usure psychique qui s’ensuivent, dans un métier où le travail continue malgré tout, même lorsque les repères se brouillent. Une trajectoire ordinaire et pourtant extrême, suivie dans la durée, où l’accompagnement discret mais constant d’Agricall est devenu un point d’appui décisif

Temps de lecture : 12 min

L’histoire commence comme beaucoup d’autres, dans une exploitation laitière soumise à un empilement de contraintes économiques, techniques et administratives qui, prises isolément, paraissent gérables. Puis survient la rupture : le prix du lait s’effondre. Les repères sur lesquels reposaient les investissements, les remboursements et les projections volent en éclats. Ce qui devait permettre de tenir ne tient plus.

Une normalité sous tension

La ferme, pourtant, continue de fonctionner. Les animaux sont soignés, les bâtiments entretenus, les gestes répétés avec la même rigueur. À première vue, rien ne distingue cette exploitation de tant d’autres en Wallonie. Le travail se fait, les journées s’enchaînent, et la mécanique agricole tient.

Dans une exploitation laitière, le prix  du lait conditionne absolument tout :  les investissements possibles, les remboursements, le revenu du ménage, et  parfois la simple capacité à continuer.
Dans une exploitation laitière, le prix du lait conditionne absolument tout : les investissements possibles, les remboursements, le revenu du ménage, et parfois la simple capacité à continuer. - M-F V.

Ce qui se modifie, en revanche, est moins visible. L’incertitude s’infiltre dans les décisions, rétrécit les horizons, impose une attention constante à l’équilibre économique. Les choix deviennent plus prudents, plus contraints, souvent différés. Ce glissement progressif se lit dans les détails les plus ordinaires : des factures que l’on ouvre plus tard, des investissements que l’on ajourne, des arbitrages quotidiens que l’on effectue sans jamais être certain de leur pertinence. Rien de spectaculaire, rien qui se formule aisément, mais une fatigue qui s’accumule et finit par accompagner chaque geste du travail.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la trajectoire de Marc et Hélène (prénoms d’emprunt). Lui travaille à plein temps sur l’exploitation. Elle partage son temps entre la ferme et une activité à l’extérieur, tout en prenant en charge ce qui ne se voit pas : les chiffres, les échéances, les décisions à prendre lorsque les marges se réduisent. Ils racontent aujourd’hui ce qu’ils ont traversé sans colère apparente, avec une retenue qui surprend au regard de la violence de certaines situations évoquées. Ils ne parlent pas de malheur, mais d’un état de tension durable, d’une fatigue sourde qui s’installe lorsque le travail, même rigoureux, même acharné, ne suffit plus à préserver l’équilibre.

Le prix du lait comme horizon

Tout commence par un chiffre. Celui qui finit par s’imposer comme une boussole unique. Dans une exploitation laitière, il conditionne absolument tout : les investissements possibles, les remboursements, le revenu du ménage, et parfois la simple capacité à continuer. Lorsque l’exploitation se développe, au début des années 2000, les quotas laitiers existent encore. En 2003, une reprise familiale permet d’augmenter la production. Mais très vite, les normes européennes évoluent. Les bâtiments doivent être adaptés. Une nouvelle étable devient indispensable pour répondre aux exigences sanitaires et de bien-être animal.

L’investissement est lourd, structurant, engageant sur plusieurs décennies. À l’époque, les calculs sont faits sur la base d’un prix autour de 0,30 €/l, seuil en dessous duquel, expliquait déjà le banquier, « ça ne tient pas ». Le projet est validé. Rien n’a été improvisé. Il ne s’agit pas de parier, mais de durer, de transmettre, de rester dans le métier.

Puis arrive la crise laitière de 2008-2009. En quelques mois, ce repère s’effondre. Le prix chute à 0,18 €/l, soit presque la moitié du niveau nécessaire pour couvrir les charges. Et cette baisse n’est pas ponctuelle : elle s’inscrit dans la durée, ronge les marges, épuise les trésoreries. Il n’y a qu’une seule production, aucune diversification possible à court terme. Il faut continuer à produire chaque jour sans savoir à quel niveau sera payé le lait le mois suivant.

Cette incertitude permanente transforme ce chiffre en horizon indépassable : il ne structure plus seulement les comptes, mais conditionne les projections, les choix familiaux, et parfois même la capacité à se représenter l’avenir autrement qu’à très court terme.

« On travaille 7 jours sur 7, 365 jours par an, et le mois d’après, on vous annonce que le prix baisse. Et si vous n’êtes pas d’accord, tant pis, c’est comme ça », souffle Hélène. Les charges, elles, restent incompressibles : l’électricité, le mazout, les aliments pour le bétail, les assurances. « On paie aujourd’hui nos coûts de production bien plus cher qu’il y a 40 ans, mais on vend parfois moins cher », résume Marc. Ce qu’ils décrivent n’est pas seulement une crise conjoncturelle, mais une perte progressive de maîtrise sur leur propre travail. « C’est le seul métier où l’on peut vendre à perte sans que ce soit interdit », enchaîne son épouse.

Les vaches, elles, ne connaissent ni les marchés mondiaux ni les contrats à six mois. Elles doivent être traites, nourries, soignées, tous les jours, sans exception. « Les bêtes, on ne peut pas leur dire d’attendre que le prix remonte », renchérit Marc. Cette réalité très concrète structure le quotidien autant que les courbes de prix.

Quand l’équilibre se rompt

L’étable, l’éleveur en parle longuement. Elle est à la fois la fierté du travail accompli et le rappel constant de l’endettement. Elle a été construite parce qu’il le fallait, parce que les normes l’imposaient, parce que continuer sans s’y conformer n’était pas envisageable. Elle représente des échéances fixes, des remboursements qui ne connaissent ni crise ni baisse de prix. Lorsque les prix chutent, les réunions avec la banque se multiplient. On parle de reports, de crédits de soudure, de solutions temporaires. Rien ne s’inscrit dans le long terme. Puis, au tournant des années 2009-2010, tout bascule : les crédits sont dénoncés. Brutalement. « À partir de là, vous n’êtes plus un agriculteur. Vous devenez un numéro de dossier ».

Hélène s’interroge sur ce qu’ils transmettraient réellement à leur fils : un outil de travail, bien sûr,  mais aussi une charge mentale et une fragilité qu’ils connaissent trop bien.
Hélène s’interroge sur ce qu’ils transmettraient réellement à leur fils : un outil de travail, bien sûr, mais aussi une charge mentale et une fragilité qu’ils connaissent trop bien. - Ariane Citron - stock.adobe.com

Le vocabulaire change, lui aussi. On ne parle plus de production, mais d’arriérés. Plus de projets, mais de garanties. Plus de temps long, mais d’échéances immédiates. La relation se technicise, se durcit, laissant peu de place à ce qui ne rentre pas dans les cases.

Les échéances deviennent immédiates. Les lettres s’enchaînent. Le temps se contracte. Les enfants sont encore jeunes. Pour sécuriser un revenu, Hélène continue à travailler à l’extérieur. Marc s’enferme dans le travail, non par héroïsme, mais parce que c’est la seule chose qu’il sait faire pour ne pas sombrer. « Je me tuais au travail pour oublier. » La banque, racontent-ils, se retire précisément au moment où le temps aurait été nécessaire.

À cette pression financière s’ajoute une autre forme de violence, plus diffuse mais constante : le contrôle permanent. Sanitaire, environnemental, administratif, informatique. Tout est tracé, encodé, vérifié. Une erreur, un retard, un oubli, et les sanctions tombent automatiquement. « On n’a pas le droit à l’erreur. On n’a pas le droit d’être malade », dénonce Hélène.

Ils tentent un temps de reprendre un peu de maîtrise par la vente directe. Mais là encore, les normes s’accumulent, les investissements nécessaires se multiplient, les contrôles deviennent plus fréquents. Les inspections de l’Afsca sont vécues comme particulièrement éprouvantes, non dans leur principe, qu’ils comprennent, mais dans leur manière, parfois ressentie comme soupçonneuse, intrusive, humiliante. À force, ils renoncent à la vente directe à la ferme. Abandonner devient une stratégie de survie.

Chercher un appui

C’est dans ce moment de bascule qu’Hélène contacte Agricall, presque instinctivement, au cœur de la crise, autour de 2009. Non pour trouver une solution miracle, ni une issue rapide, mais quelqu’un capable de comprendre l’ensemble : les chiffres et ce qu’ils disent, les dettes et ce qu’elles produisent, les contraintes administratives et la manière dont elles s’accumulent, mais aussi ce que cela fait, psychiquement, de tenir sous une telle pression, jour après jour, sans horizon clair. À ce stade, il ne s’agit plus seulement de résoudre un problème précis, mais de reprendre pied dans une situation devenue illisible.

Au bout du fil, une écoute. Puis une première visite. Pas pour juger. Pas pour décider à leur place. Pour comprendre, d’abord. Ce qui frappe immédiatement, c’est la neutralité de la démarche. L’accompagnement se construit pas à pas, dans une temporalité qui tranche avec l’urgence permanente imposée par les créanciers et les échéances. Les dossiers sont repris un à un, les courriers relus, expliqués, contextualisés. Les réunions sont préparées avec eux, jamais sans eux. « Les représentants d’Agricall ne décident jamais pour nous. Ils demandent toujours notre avis », souligne Hélène. Cette manière de rester acteurs de leur propre trajectoire, même fragilisée, constitue déjà un premier point d’appui.

Agricall, comme une bouée de sauvetage dans la tempête

Peu à peu, l’Asbl devient un intermédiaire essentiel, capable de traduire des logiques qui jusque-là leur échappaient, d’anticiper certaines étapes, de ralentir là où tout semblait s’accélérer dangereusement. Lors des rencontres avec les médiateurs ou les créanciers, la simple présence d’un tiers change la dynamique. Marc et Hélène ne sont plus seuls face à des interlocuteurs rompus aux procédures et aux rapports de force. « Rien que le fait qu’ils soient là, ça changeait tout », rembobine Hélène. Les échanges se tendent moins. Le temps se réouvre.

Ce temps retrouvé n’est pas celui de la solution immédiate, mais celui de la compréhension. Comprendre les procédures, les marges de manœuvre, les étapes à venir. Et surtout, comprendre que la situation, aussi difficile soit-elle, n’épuise pas entièrement ce qu’ils sont ni ce qu’ils ont construit.

Lorsque le règlement collectif de dettes est mis en place, un dispositif long et éprouvant, qui marque durablement leur trajectoire et leur rapport à l’avenir, le choc est immense. Pour Hélène, c’est une blessure intime, presque une atteinte à l’image qu’elle se faisait d’elle-même. « Même si je savais rationnellement que ce n’était pas de notre faute, j’avais honte ». L’accompagnement joue alors un rôle décisif : expliquer ce que signifie réellement le dispositif, en déconstruire les représentations les plus culpabilisantes, rappeler qu’il ne s’agit ni d’un échec moral ni d’une faute personnelle. Mais aussi accueillir ce sentiment de chute sociale, de déclassement symbolique, que le dispositif charrie malgré lui.

Très vite, la dimension psychologique s’impose comme un axe central de l’accompagnement. Une psychologue intervient à domicile, gratuitement, sans jugement. Pas pour prescrire, ni pour accélérer un « retour à la normale », mais pour permettre de dire. Dire la peur, l’épuisement, la culpabilité de plonger dans une spirale dont on ne voit pas l’issue. Pour Hélène, ces rendez-vous deviennent un espace rare, presque vital. « La nuit, je pleurais. Le matin, je travaillais ». Ce suivi ne fait pas disparaître les difficultés, mais il aide à desserrer l’étau, à mettre des mots là où tout restait enfoui, à ne plus porter seule ce qui écrase.

Marc, lui, refuse le suivi psychologique. « Mes problèmes sont mes problèmes ». Le refus est respecté, sans insistance, sans interprétation. L’accompagnement s’adapte à sa manière d’être : le travail, le silence, la retenue. Les échanges prennent d’autres formes, plus concrètes, plus techniques parfois. Cela n’empêche pas que certaines phrases surgissent, à bas bruit. Il évoque les pensées noires, presque à distance. « J’y ai pensé. Mais j’avais mon épouse, mes enfants ». Là encore, la présence d’Agricall ne vise pas à forcer la parole, mais à rester là, disponible, lorsque les mots arrivent.

Tenir dans la durée

Le suivi ne s’arrête pas avec la fin de la crise. Il s’inscrit dans le temps long, presque obstinément : près de dix ans de règlement collectif de dettes, quinze ans d’accompagnement, dix-huit ans de contacts réguliers. Les mêmes personnes suivent le dossier, année après année, et cette continuité fait naître une relation de confiance, nourrie d’une connaissance fine de la trajectoire, de ses équilibres fragiles, de ses points de tension. Même après la sortie officielle du dispositif, en 2018, le lien ne se rompt pas. Aujourd’hui encore, il arrive qu’Hélène appelle Agricall, non pour résoudre un problème précis, mais pour ne pas rester seule face à une inquiétude diffuse, à une tension qui remonte sans prévenir. Depuis 2022, les prix ont connu un répit relatif, atteignant parfois 0,37 €/l, avant de redescendre à 0,26 €/l, puis de se stabiliser autour de 0,32 €/l. Un niveau toujours insuffisant pour offrir de la visibilité à long terme. « On vit de mois en mois », résume Marc, sans dramatisation. Dans ce contexte d’incertitude persistante, la question de la transmission s’impose, presque naturellement, comme une nouvelle ligne de fracture.

Leur fils envisage de reprendre. Cette perspective ne s’est pas imposée d’un coup, mais progressivement, au fil des années, sans décision tranchée ni calendrier précis. Marc et Hélène l’observent avec un mélange de fierté et d’inquiétude. Ils savent ce qu’il a vu en grandissant ici : le travail quotidien, la présence constante des bêtes, mais aussi les périodes de tension, les moments de doute, les silences lorsque l’avenir devenait trop difficile à formuler. Rien ne lui a été totalement épargné, et c’est précisément ce qui rend cette éventualité difficile à envisager sans réserve.

Marc mesure ce que cela engage aujourd’hui. Il pense aux investissements nécessaires, aux marges étroites, à cette incertitude devenue structurelle. Hélène, elle, s’interroge sur ce qu’ils transmettraient réellement : un outil de travail, bien sûr, mais aussi une charge mentale, une vigilance permanente, une fragilité qu’ils connaissent trop bien. Non par manque de confiance envers leur fils, « qui a le métier dans la peau », mais parce que la ferme n’est plus seulement un projet professionnel ; elle est devenue, au fil des années, un équilibre précaire à maintenir. Cette prudence n’efface ni l’attachement au métier ni la fierté du chemin parcouru. Elle dit simplement la conscience aiguë de ce que reprendre signifie aujourd’hui : non plus seulement produire, mais apprendre à composer durablement avec l’incertitude.

Marc et Hélène n’attendent ni compassion ni héroïsation. Ils demandent de la visibilité, des prix justes, la possibilité de travailler sans vivre constamment au bord du gouffre. Ils ont accepté de parler pour que cette fatigue ordinaire, silencieuse, ne reste pas invisible. Aujourd’hui, Hélène recommande sans hésiter de prendre contact avec Agricall, qui leur a offert, dans les moments les plus incertains, une présence durable et un soutien concret. Une écoute qui ne réduit jamais les situations à des chiffres, qui accompagne sans prescrire, et qui permet de tenir quand tout devient plus fragile. Dans un secteur où l’on apprend très tôt à encaisser, à continuer, à ne pas se plaindre, l’existence d’un tel appui change profondément la manière de traverser les crises. Elle ne supprime ni les contraintes ni les doutes, mais elle empêche l’isolement de s’installer. Et parfois, glisse Hélène, « cela suffit à rendre possible l’avenir »...

Marie-France Vienne

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