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Courrier des lecteurs : alors on danse, valse et tango d’un billet de 20 euros

Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, je ne me rappelle pas du tout de l’instant de ma naissance… Or donc, un beau matin (ou était-ce un après-midi ? En soirée ?), un beau matin vous dis-je, je me suis réveillé au milieu d’une liasse de cent feuillets identiques à moi : cent billets de 20 € ! Et je suis entré dans la danse…

Temps de lecture : 5 min

Excusez mon empressement : j’ai oublié de me décrire ! Ma couleur bleue évoque un ciel azuré, une nuance chaude et vibrante qui invite au lâcher-prise, libère l’esprit, favorise la sérénité, symbolise la beauté et la transparence. En héraldique, l’azur représente la justice, l’humilité, la douceur et la fidélité. Excusez mon manque de modestie, mais n’est-on pas mieux servi que par soi-même, quand il s’agit de se lancer des fleurs ? Car tous ceux qui me manipulent ne voient en moi qu’un vulgaire « biffeton de 20 balles », qu’un « putain rien qu’ça ! » disent les jeunes, dépensé le plus souvent à une vitesse V V’ !

Je suis bien autre chose ! Sans me pousser du col, je me vois comme une œuvre d’art sophistiquée ! Je suis de la série « Europa » : mon hologramme transparent intègre un portrait de la princesse Europe, laquelle, selon la mythologie grecque, fut séduite par Zeus déguisé en un magnifique taureau blanc (un Blanc Bleu Belge, sans doute ?). De leur union naîtra entre autres le Minotaure crétois. Mille excuses, voilà encore que je m’égare…

Si la divine Europe capte d’emblée les regards dans mon écrin d’azur, les fenêtres et portails représentés en style gothique sur mon recto sont censés symboliser l’esprit d’ouverture, d’accueil et de coopération qui règnent au sein de l’Union Européenne. Oups ! Mieux vaut lire ça que d’être aveugle… Sur mon verso, on découvre des ponts épurés, lesquels illustrent en théorie les liens qui unissent les peuples européens entre eux, ainsi que l’ouverture de l’Europe vers les autres continents.

Un billet de 20 balles, c’est tout un poème ! Ne trouvez-vous pas ? Un poème sécurisé par des éléments sophistiqués, comme mes numérotations personnalisées, verticale et horizontale, sans oublier ma « fenêtre portrait » et un nombre émeraude qui change de couleur selon l’angle de vision. Pas mal du tout ! Au nom de mes innombrables amis billets de 20 €, je revendique une forme de respect, et déplore le traitement cavalier qu’on nous inflige, qui nous afflige tout au long de notre existence…

Celle-ci n’a rien d’une valse viennoise, où l’on évolue avec grâce et respect dans les bras d’un élégant partenaire ! C’est plutôt le tango renversé qui nous attend entre les doigts poisseux qui nous triturent, nous plient en quatre puis nous froissent, nous jettent négligemment sur des comptoirs ou nous glissent fébrilement dans de gloutons avaleurs de billets qui rendent la monnaie. Au bout de quelques mois et de dizaines de portefeuilles visités, notre beauté extérieure est fanée, notre âme et nos symboles sont flétris sans espoir de rédemption.

Notre musique intérieure résonne alors d’une chanson des Drifters, « Save the last dance for me »(sauve la dernière danse pour moi), et de cette autre de Stromae, « Alors on danse » : « Qui dit taf te dit les thunes. Qui dit argent dit dépenses. Et qui dit crédit dit créance. Qui dit dette te dit huissier. Alors on danse… » « Et là tu te dis que c’est fini, car pire que ça ce serait la mort. Quand tu crois enfin que tu t’en sors : quand y en a plus et ben y en a encore ! Alors on danse, alors on danse… ».

J’ai vécu une telle vie… Mon premier propriétaire ne m’a fait danser qu’une demi-heure dans sa main moite, après m’avoir arraché au distributeur de billets. Il m’a jeté en pâture sur un bar imbibé d’éclaboussures de bière, et j’ai rejoint des billets de 5 et de 10 € dans un piteux état. J’étais tout beau tout lisse dans ma bleue nouveauté, mais de gros doigts dégoûtants (le gars venait d’aller aux toilettes), m’ont à nouveau saisi pour rendre la monnaie.

Une jeune dame parfumée m’a glissé dans son porte-monnaie, et le lendemain matin, elle m’a glissé sur le comptoir d’une odorante boulangerie-pâtisserie. Là, j’ai appris que je valais une tarte brésilienne + un pain blanc de 800 grammes.

Puis la valse a continué, s’est muée en rock & roll quand on m’a balancé à la banque. Là, mes 20 € ont été convertis en argent virtuel, et je suis resté sur le carreau, le temps de rejoindre un autre distributeur de billets, où un vieil homme m’a cueilli pour se rendre à un concert de musique, et me fourrer plié en huit dans une urne. Piano et violon m’ont ravi le temps d’une sonate. À moins qu’il ne s’agissait d’un concerto ? N’étant point mélomane, comment savoir ? J’ai en tout cas continué mon pas de deux en compagnie de menue monnaie, pour atterrir au final dans un coffret déposé à nouveau à la banque.

Décidément, c’est une manie ! Qu’y a-t-il d’autre en ce belge pays que des banques, des bars à bière et des boulangeries ? J’ai été avalé par une machine une antépénultième fois, puis un autre engin m’a recraché à l’intention d’une dame très digne, qui m’a utilisé pour payer son lait de vache et son fromage de brebis dans un petit commerce fermier.

Et là, dans ce paradis à taille humaine, je me pose, je me repose et je vous cause. Je vous raconte ma vie de billet de 20 balles, pas très folichonne, tout sauf emballante, en attendant d’être à nouveau emportée avec mes semblables par la valse et le tango de l’argent ! « Car les problèmes ne viennent pas seul. Qui dit crise te dit monde, dit famine, dit tiers-monde Alors, on danse. Alors on danse… »

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