Courrier des lecteurs : SOS, Save Our Soils
L’odeur d’égout est reconnaissable entre toutes : subtil mélange d’arômes d’eaux usées aux vagues relents de lessive, madeleine de Proust sans le « s » qui ne suscite guère l’envie de respirer et fait froncer le nez… On subit ses assauts quand il faut déboucher la fosse septique ou explorer le siphon d’un WC. On détecte ses miasmes en senteur de fond quand on déambule dans une grande ville ou aux abords de certaines rivières au sortir des villages. Mais au beau milieu de la campagne ? Impossible me direz-vous !

Et bien si ! Pas plus tard que le 1er mai, j’ai vécu cette rencontre olfactive du troisième type en me baladant en pleine nature, sur un bucolique chemin de campagne aux talus parsemés de fleurettes. Cette odeur particulière est venue assaillir mes narines, pas vraiment puissante, mais bien réelle, impossible à confondre avec un parfum de muguet ou d’aspérule odorante. Et je suis tombé sur ce qui restait d’un énorme tas de magma grisâtre. Un bull achevait de remplir à ras bord un épandeur cyclopéen. Celui-ci s’est empressé ensuite d’aller faire gicler ses rotors sur un vaste champ de culture. Un tracteur attelé d’une charrue à multiples socs labourait aussitôt derrière l’épandeur.
Ni vu ni connu je t’embrouille : c’est l’impression que ce spectacle m’a donné. L’agriculteur était certainement en ordre, et ses boues d’épuration avaient fort probablement fait l’objet d’analyses en bonne et due forme, mais tout de même ! Ça puait l’égout… Sans doute ai-je le nez trop fin, à défaut d’avoir une bonne vue ? Qu’en ont pensé les êtres microscopiques qui peuplent le sol de cette parcelle ? Pas que du bien, j’imagine… D’où la question : peut-on vraiment épandre tout et n’importe quoi sur nos terres, en guise d’amendement ?
Il est des odeurs bien pires, comme l’atroce pestilence dégagée par les fientes de poules ou les remugles inégalables du lisier et du purin ! Mais ces parfums-là sont naturels, tandis que les boues d’épuration… C’est pas pour dire, mais si le fermier a planté ensuite des pommes de terre, jamais je n’irai en acheter chez lui, c’est sûr ! Chacun fait comme il peut, et essaye de trouver des combines pour diminuer la facture de ses engrais. Puisque l’épandage de ces matières est autorisé, pourquoi se priver d’un amendement bon marché et efficace ?
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Mais ceux-ci, tout propres sur eux avec leurs formules NPK affriolantes, si faciles à épandre, sont-ils aussi inoffensifs que les vendeurs et les agronomes le prétendent ? Les engrais phosphatés, par exemple, sont responsables jusqu’à 80 % du cadmium incorporé dans les sols agricoles. Le cadmium est un métal lourd, toxique et cancérigène qui s’accumule dans les reins et les os. Et dans les terres…
L’Union Européenne a lanterné très longtemps avant de fixer des limites (60 mg par kilo de P2O5) dans une directive de 2019, seulement appliquée en 2022. Le cadmium a eu le temps de s’accumuler dans les sols depuis des décennies, et comme les carabiniers d’Offenbach, ces mesures arrivent un peu tard. Il en est de même avec les Pfas et d’autres molécules plus délicieuses les unes que les autres. Je me fais ici l’avocat du diable, et ne fustige en rien le comportement des agriculteurs qui ont épandu une foultitude de produits en toute innocence, parce que des gens censés être plus intelligents et mieux informés qu’eux, les ont mal conseillés. Nos pauvres sols n’en peuvent plus de perdre leur humus et se voir gaver de substances innommables aux doux parfums d’égout !
Alors je lance un SOS : Save Our Souls (sauvez nos âmes), ou plutôt Save Our Soils (sauvez nos terres)…





