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Une immersion dans l’agroécologie de Claude Henricot

À Corbais, au cœur du Brabant wallon, Claude Henricot incarne une agriculture en pleine métamorphose. Issu d’une lignée d’agriculteurs dont l’arbre généalogique plonge ses racines jusqu’aux années 1600, cet agriculteur et horticulteur a hérité de la terre autant que d’une insatiable curiosité. Entre intuition et science, il a transformé son exploitation de 110 ha en un laboratoire vivant d’agroécologie et d’agroforesterie, guidé par une fascination : la vie microscopique du sol.

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Dès ses premiers mots, Claude Henricot, 65 ans, explique que son rapport à la terre trouve ses racines dans son histoire familiale. « Des deux côtés de ma famille, nous sommes agriculteurs depuis plusieurs générations », affirme-t-il. Son parcours est formé de la coexistence entre l’agriculture de plaine d’un côté et l’attachement aux bois et aux forêts hérité de sa maman ardennaise de l’autre. C’est cette sensibilité aux arbres qui influencera fortement sa vision de l’agriculture et de leur rôle dans les paysages agricoles.

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De l’institut psychiatrique à la culture

Après des études secondaires à l’école horticole de Gembloux, il décroche son diplôme d’ingénieur industriel en agriculture à Huy en 1985. Pourtant, c’est dans un tout autre lieu que Claude va forger sa vision culturale et son expérience. Son enfance se déroule dans la ferme familiale qui jouxte l’institut psychiatrique de Beau Vallon, près de Namur. Le domaine s’étend sur une centaine d’hectares et contient un immense potager de 3,5 ha, géré par les Sœurs de la Charité de Gand, «presque toutes des filles ou des petites-filles de fermes, des gens qui savaient faire beaucoup avec trois fois rien», et par un chef jardinier, ancien maraîcher professionnel de Malines.

« À la ferme, on ne partait jamais en vacances mais ce n’est pas pour autant qu’on n’était jamais en congés ! Nos vacances, c’était la moisson, aller rechercher les vaches en prairies… », se souvient Claude. Lorsque le travail manquait, ses parents le déposaient alors à l’institut. «Nous jouions avec les enfants des médecins mais nous étions surtout dans le jardin », poursuit-il. Entre fabrication de terreau avec les feuilles d’arbres d’essences particulières et travaux dans le potager, il y a appris les bases de la culture. « Ce chef maraîcher nous passionnait ! »

Passionné par l’agriculture dans toute sa diversité, Claude souhaite transmettre sa curiosité à sa petite fille : « J’ai fabriqué une nursery avec des jeunes pousses d’arbres pour l’installer dans son école, sensibiliser les enfants et leur apprendre à les reconnaître ».
Passionné par l’agriculture dans toute sa diversité, Claude souhaite transmettre sa curiosité à sa petite fille : « J’ai fabriqué une nursery avec des jeunes pousses d’arbres pour l’installer dans son école, sensibiliser les enfants et leur apprendre à les reconnaître ». - A.B.

Passionné d’agriculture dans sa globalité

Fort de ce bagage et de ses expériences agricoles et maraîchères, Claude doit «tirer son plan » à la sortie de ses études. «Mon père exploitait la ferme familiale et avait encore d’autres enfants aux études. J’ai donc dû me débrouiller et trouver mon activité », détaille-t-il. En 1987, il construit alors une serre horticole de 120 m² pour la floriculture locale. Et en cinq ans à peine, il étend son réseau et son infrastructure qui atteint les 7.000m². « Au début de mon activité, ma vente était très locale. En me développant, je me suis inscrit dans les criées d’Aalsmeer, Wetteren, Alost, Bruxelles ou encore Gand».

En fréquentant les criées et les producteurs spécialisés, il découvre une immense diversité de systèmes agricoles et horticoles. Il explique que cette diversité a profondément nourri sa réflexion : «avoir pu observer toutes sortes de cultures, des légumes aux céréales en passant par le sapin de Noël, c’est ce qui m’a ouvert l’esprit. Je suis un passionné de l’agriculture dans sa super diversité ».

« Chaque jour reste une découverte », une philosophie qui guide encore aujourd’hui la soif d’apprentissage de l’agriculteur et horticulteur.
« Chaque jour reste une découverte », une philosophie qui guide encore aujourd’hui la soif d’apprentissage de l’agriculteur et horticulteur. - A.B.

Un tournant est pris avec le non-labour

À la fin des années 1990, son père tombe malade. Claude Henricot doit alors reprendre en parallèle de l’horticulture, les 110 ha de grandes cultures de la ferme familiale. « Du jour au lendemain, je me suis retrouvé avec un paquet de travail en plus… et avec des pics saisonniers identiques dans les deux activités». Sans main-d’œuvre supplémentaire et face à cette charge de travail, il cherche à gagner du temps.

«Un jour, je lis dans La France Agricole que des agriculteurs français pratiquent le non-labour». Intrigué, il traverse la frontière pour les rencontrer et observer leur technique. En hiver 1998-1999, Claude range définitivement la charrue. « La promesse de gain de temps et d’économies de carburant m’attirait énormément, mais c’est surtout la question de l’érosion des sols qui a véritablement motivé ma démarche. Toutes mes terres sont vallonnées, composées de limons et sablo-limons, donc particulièrement sensibles à l’érosion », précise-t-il.

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Mais les débuts sont difficiles. Aveuglément et sans avoir l’expérience nécessaire, l’agriculteur continue sur cette voie. « Les trois premières années étaient financièrement en perte», affirme-t-il. « La raison : une mauvaise pratique. Je faisais la grave erreur, que beaucoup font encore, de continuer à décompacter les sols en profondeur. Je pensais qu’il fallait les fissurer. C’était ridicule. Plus on bricole un sol mécaniquement, plus il reprend en masse après un certain temps. La fissuration naturelle du sol est la seul qui soit pérenne ».

Selon Claude, la clé du système pour garder une bonne structure du sol est de préserver son microbiote en parfait état. « Le non-labour, c’est une chose mais si on ne comprend pas pourquoi on le fait, il faut arrêter tout de suite », estime-t-il.

L’agriculteur comprend alors vite que le labour n’est qu’un outil, pas une finalité. « Je devais arriver à l’agroécologie. Il m’a fallu près de dix ans pour en comprendre les fondamentaux ».

Les mycorhizes, la clé de voûte du système

Claude s’instruit alors énormément. Lecture, podcast sur les grandes cultures américaines, il réalise que la vie du sol passe avant tout par les mycorhizes. L’objectif principal du non-labour est d’augmenter la matière organique des sols. Mais, selon l’agriculteur, cela ne passe pas par l’apport de matière organique morte, comme les composts. «Ce qu’il faut, c’est produire de la matière organique vivante», explique-t-il. Pour y parvenir, il mise sur des couverts végétaux semés en grande diversité, les plus développés et les plus volumineux possibles. « Ce que l’on voit au-dessus de la terre se retrouve aussi en dessous et chaque espèce a son propre système mycorhizien », résume-t-il.

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Le déclic se produit surtout grâce à un ami agronome chilien, qui le met en contact avec Carlos Crovetto, un pionnier de la conservation des sols au Chili. Ce dernier a réussi à stopper l’érosion sur des terrains propices et sujets aux coulées de boue. Claude change radicalement de modèle de culture. Il multiplie les couverts végétaux, en abandonnant les monocultures simplistes, tels que la moutarde ou la phacélie. Il nourrit la vie du sol par la photosynthèse. Selon lui, les plantes en croissance produisent des sucres via la photosynthèse. Une partie de ces sucres est ensuite libérée dans le sol sous forme d’exsudats racinaires. Ils nourrissent les micro-organismes, comme les bactéries et les champignons, qui en retour, synthétisent des glycoprotéines et des nutriments essentiels pour la plante.

Enfin, l’agriculteur cherche à préserver un maximum le réseau mycorhizien, en cessant tout labour, toute fissuration et tout usage intensif de la herse rotative. Il adopte un travail du sol exclusivement vertical pour éviter de détruire les filaments des champignons mycorhiziens. « Je réalise donc des saignées avec des inter-rangs assez larges ce qui permet de ne pas fragiliser le réseau mycorhizien », illustre-t-il.

Les haies comme un réservoir et un bouclier

Toujours dans sa soif d’apprentissage, Claude Henricot tombe sur le reportage d’Hervé Covès, un ingénieur agronome français. Ce dernier raconte qu’un vieil arbre au beau milieu des plaines champenoises pouvait « aider » les cultures qui l’entourent à lutter ou à se protéger des attaques de ravageurs. Des chercheurs se sont penchés sur la question et ont donc montré que des informations biochimiques de défense pouvaient être transmises d’un vieil arbre à une autre plante cultivée à plusieurs dizaines de mètres. « Un vieil arbre, ayant survécu à des années d’attaques de pathogènes, possède une sorte de bibliothèque interne, qu’il diffuse via le réseau mycorhizien pour aider les plantes voisines à épaissir leur cuticule cireuse, par exemple dans le cas d’une pression de pucerons», résume Claude.

Dans les parcelles de l’agriculteur, les plaines ayant été remembrées par le passé, l’arbre en était quasi absent. Il décide alors avec son fils de réintroduire des haies dans ses champs. « Seulement, les arbres que nous avons plantés étaient loin d’avoir l’expérience d’un vieil arbre centenaire, ni même un réseau micorhizien étendu. J’ai donc tenté d’inoculer les jeunes plants avec de la terre prélevée au pied d’arbres centenaires », se souvient Claude.

Les haies sont pensées comme des infrastructures agricoles à part entière et non comme de simples éléments du paysage.
Les haies sont pensées comme des infrastructures agricoles à part entière et non comme de simples éléments du paysage. - A.B.

Son intuition empirique s’affine avec le temps et il comprend que toutes les plantes ne partagent pas les mêmes mycorhizes. Ainsi, le réseau mycorhizien des premiers arbres plantés n’étaient pas forcément compatibles avec ses cultures. «C’est la famille des Rosacées qui partage un champ plus ou moins commun de mycorhizes avec les plantes cultivées ». L’agriculteur choisit donc soigneusement ses essences : pommiers et poiriers sauvages, aubépines, ronces… Un autre avantage de cette famille de plantes est leur floraison échelonnée qui offre un garde-manger continu aux insectes auxiliaires. « Qui dit fleur, dit nectar et qui dit nectar, dit insectes. Les haies proposent le gîte et le couvert aux insectes, qui sont dans de bonnes conditions pour se multiplier. Cela fait presque 10 ans que je n’ai plus appliqué le moindre insecticide sur mes céréales. Le système s’autorégule et les haies servent de réservoir biologique permanent», explique-t-il.

Claude Henricot privilégie les Rosacées dans ses haies. Celles-ci partageraient un large champ mycorhizien avec les cultures.
Claude Henricot privilégie les Rosacées dans ses haies. Celles-ci partageraient un large champ mycorhizien avec les cultures. - A.B.

Des insectes auxiliaires aux oiseaux migrateurs

«En agroécologie, on ne sait jamais, parce qu’on ne sait pas encore assez. Vous avez beau vous renseigner un maximum, chaque jour reste une découverte», rappelle Claude. Selon lui, sur une exploitation, tout est connecté : les haies, les couverts végétaux, le sol, la faune…

Claude installe des nichoirs au cœur de ses parcelles. Il offre aussi le gîte aux oiseaux, afin de favoriser le retour d'alliés précieux.
Claude installe des nichoirs au cœur de ses parcelles. Il offre aussi le gîte aux oiseaux, afin de favoriser le retour d'alliés précieux. - A.B.

Un exemple de cette interconnexion réside dans le rôle insoupçonné des oiseaux migrateurs. L’agriculteur a choisi de ne pas détruire les couverts durant l’hiver, en dehors du pâturage de ses moutons, ce qui donne un refuge aux oiseaux. « Des experts de Natagora et de l’Institut royal des sciences naturelles viennent régulièrement y observer des espèces devenues rares dans les plaines, à l’instar du vanneau huppé, totalement absent des sols nus et labourés», exemplifie-t-il. Il poursuit : «les oiseaux migrateurs apportent leur lot de champignons mycorhiziens exogènes, qui proviennent d’autres territoires sur lesquelles ils se sont posés et où ils se sont nourris. C’est un brassage naturel dans un système qui fonctionne ».

Les haies plantées sur l’exploitation jouent à la fois un rôle contre l’érosion, de refuge pour les auxiliaires et de support biologique pour les cultures.
Les haies plantées sur l’exploitation jouent à la fois un rôle contre l’érosion, de refuge pour les auxiliaires et de support biologique pour les cultures. - A.B.

Claude résume que l’importance des haies dans son système est multiple : « elles servent d’hôtel et de gîte pour les insectes auxiliaires et pour les oiseaux, elles développent des mycorhizes dans le sol, elles préservent les parcelles de l’érosion… ». Pour pérenniser ces nombreuses fonctions, il utilise ses serres horticoles de manière originale: lorsqu’elles sont vides, il sème des plantes sauvages récoltées au bord des champs après floraison pour les repiquer dans ses haies. «En faisant l’exercice tous les mois, je parviens à garantir une floraison continue sur l’ensemble de l’année, une ressource indispensable pour nourrir les insectes auxiliaires ».

Au-delà des tendances, penser la haie de manière fonctionnelle

Très critique envers une vision purement esthétique ou politique de l’écologie, l’horticulteur apporte une réflexion supplémentaire : «Penser l’agroforesterie comme on en parle dans les médias ou au niveau politique, sans prendre en compte ses caractéristiques fonctionnelles, l’explication n’est jamais bonne. Et puis, une fois la haie plantée, on est marié avec. Il faut l’entretenir, la tailler tous les ans… Cela demande du temps et représente un coût annuel à la charge exclusive de l’agriculteur. Les pouvoirs locaux, nationaux ou même européens devraient prévoir une aide et une intervention pour l’entretien de ces haies qui sont utiles à la société ».

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«Je pourrais encore parler pendant des jours », termine Claude. «Mais si je devais conclure, je dirais que l’arrivée de l’arbre m’a encore fait changer ma vision de l’agroécologie. Selon moi, la ferme idéale serait un système agro-sylvo-pastoral, où cultures, arbres et animaux fonctionnent ensemble dans un même équilibre. Tout est lié : les racines, les champignons du sol, les insectes, les oiseaux, les haies… ». Une vision globale et profondément inspirante qui prouve que, face aux crises de demain, la résilience de nos campagnes passera inévitablement par la réconciliation de la science et du vivant.

Astrid Bughin

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