Accueil Brésil

Dans la vallée de l’Araguaia, la recherche agronomique prépare la prochaine étape du développement agricole du Mato Grosso

À première vue, la vallée de l’Araguaia ne ressemble pas aux grandes régions agricoles qui ont fait la réputation du Mato Grosso. Située à l’est de l’État, cette vaste région est longtemps restée à l’écart des principaux pôles de développement agricole brésiliens. « La terre des oubliés », comme la surnomment encore certains habitants. Pourtant, derrière cette image périphérique, l’Araguaia est aujourd’hui considérée comme l’une des nouvelles zones d’expansion de l’agriculture brésilienne.

Temps de lecture : 7 min

C’est à Água Boa, qu’Aprosoja Mato Grosso, l’organisation représentant les producteurs de soja de l’État, a créé l’un de ses plus récents centres technologiques. Son objectif : mieux comprendre les sols limoneux qui caractérisent une grande partie de la région et fournir aux agriculteurs les connaissances nécessaires pour transformer durablement des pâturages en terres cultivées.

Une région différente du reste du Mato Grosso

« Lorsque les premiers agriculteurs sont arrivés ici il y a trente ou quarante ans, ils ont tenté de reproduire les systèmes qu’ils connaissaient dans le sud du Brésil », explique André Altavilla Sommerville, responsable du centre de recherche de l’Araguaia (Ctecno).

Mais les conditions locales se sont rapidement révélées très différentes. La saison des pluies commence plus tard que dans le reste du Cerrado et se concentre sur une période relativement courte. Les températures sont élevées, l’altitude plus faible et les sols présentent des caractéristiques particulières qui compliquent la conduite des cultures.

Selon André Altavilla Sommerville, les variétés Ogm  ont surtout transformé la gestion des mauvaises herbes. Leur impact direct sur les rendements reste plus difficile à isoler des autres facteurs agronomiques.
Selon André Altavilla Sommerville, les variétés Ogm ont surtout transformé la gestion des mauvaises herbes. Leur impact direct sur les rendements reste plus difficile à isoler des autres facteurs agronomiques. - A.B.

« Face à ces contraintes, l’élevage bovin s’est imposé comme l’activité dominante », raconte le chercheur. Aujourd’hui encore, d’immenses pâturages couvrent la région. Mais les perspectives évoluent rapidement.

Selon les responsables agricoles locaux, plusieurs millions d’hectares de pâturages pourraient être valorisés différemment dans les années à venir, sans qu’il soit nécessaire d’ouvrir de nouvelles zones forestières. Une évolution qui s’inscrit dans une stratégie plus large défendue par les organisations agricoles du Mato Grosso.

Produire davantage sans défricher

Le discours est désormais récurrent chez les représentants du secteur agricole brésilien : la croissance future de la production doit provenir de l’intensification des terres déjà exploitées.

Ils soulignent que, malgré son statut de premier État agricole du Brésil, le Mato Grosso consacre moins de 15 % de sa superficie aux cultures. À l’échelle nationale, les organisations agricoles rappellent également que la majorité du territoire brésilien demeure couverte par sa végétation naturelle.

Selon elles, les réserves de croissance se trouvent avant tout dans les pâturages existants. Une partie de ces surfaces pourrait être progressivement convertie vers des systèmes agricoles plus intensifs ou vers des modèles intégrés associant cultures et élevage.

Cette approche est également présentée comme une réponse aux contraintes réglementaires. Les producteurs doivent conserver une partie importante de leurs propriétés en réserve légale. Pour mémoire, au minimum 20 % de la surface, 35 % dans le Cerrado et jusqu’à 80 % dans les zones amazoniennes. Les responsables agricoles rappellent régulièrement que ces obligations sont contrôlées par des systèmes de surveillance satellitaire particulièrement développés.

Dans ce contexte, la capacité à augmenter les rendements devient un enjeu central.

Le défi des sols limoneux

C’est précisément sur ce point que le centre technologique de l’Araguaia concentre ses efforts. « Contrairement aux sols argileux présents dans d’autres régions agricoles du Mato Grosso, les sols limoneux demeurent relativement peu étudiés. Les seules connaissances que nous en avons sont essentiellement basées sur l’expérience pratique du terrain que les agriculteurs locaux ont accumulé. Situés à mi-chemin entre le sable et l’argile, ces sols présentent un comportement particulier qui influence directement les performances des cultures », informe André Altavilla Sommerville. Il poursuit : « Pendant des années, les producteurs nous disaient que les recommandations techniques élaborées ailleurs ne fonctionnaient pas ici ».

Moins profonds et plus complexes à gérer que les sols argileux du centre du Mato Grosso,  les sols limoneux constituent l’un des principaux défis agronomiques de la vallée de l’Araguaia.
Moins profonds et plus complexes à gérer que les sols argileux du centre du Mato Grosso, les sols limoneux constituent l’un des principaux défis agronomiques de la vallée de l’Araguaia. - A.B.

Les recherches ont notamment montré que de nombreux sols limoneux de la région sont beaucoup moins profonds qu’on ne l’imaginait. « Quand nous sommes arrivés, les agriculteurs locaux nous disaient que sur ces sols, les plantes souffraient du manque d’eau. Nous pensions que c’était dû au limon lui-même. Pourtant, en théorie, les sols limoneux sont censés retenir plus d’eau », se souvient-il. Dans certains secteurs, la couche exploitable ne dépasse pas 20 à 50 cm avant d’atteindre la roche mère.

Cette faible profondeur limite la capacité de stockage de l’eau et rend les cultures particulièrement sensibles aux épisodes de sécheresse qui peuvent survenir même pendant la saison des pluies.

Le comportement mécanique du sol constitue un autre défi. Les fenêtres d’intervention sont très courtes : lorsque le sol est trop humide, les machines ne peuvent pas circuler ; lorsqu’il sèche, les conditions peuvent rapidement devenir défavorables au semis.

Construire des références locales

Face à ces spécificités, les agriculteurs ont eux-mêmes demandé la création d’un centre de recherche dédié à la région.

Aprosoja a ainsi acquis une propriété de 275 ha en 2021. Aujourd’hui, une équipe d’une douzaine de personnes y mène des dizaines d’essais agronomiques qui se concentrent sur 66 ha.

Sur le terrain, les chercheurs testent différentes variétés de soja, évaluent les dates et les densités de semis, comparent plusieurs stratégies de fertilisation et analysent l’impact du chaulage ou des amendements du sol.

L’objectif est simple : produire des données locales capables de répondre aux questions concrètes des agriculteurs.

Les chercheurs évaluent plusieurs dizaines de variétés de soja afin d’identifier celles qui offrent le meilleur compromis entre rendement, précocité et  adaptation aux conditions locales.
Les chercheurs évaluent plusieurs dizaines de variétés de soja afin d’identifier celles qui offrent le meilleur compromis entre rendement, précocité et adaptation aux conditions locales. - A.B.

Faut-il appliquer davantage de phosphore ? Le potassium est-il réellement nécessaire ? Quelle variété de soja s’adapte le mieux aux conditions de l’Araguaia ? À quelle date faut-il semer pour maximiser les rendements ?

Autant de questions auxquelles les producteurs souhaitent obtenir des réponses fondées sur des résultats scientifiques plutôt que sur des recommandations générales élaborées pour d’autres régions.

L’enjeu stratégique de la deuxième récolte

Parmi tous les sujets étudiés figure la seconde culture, aussi appelée « safrinha ». Dans une grande partie du Mato Grosso, les producteurs enchaînent une culture de soja pendant la saison principale puis une seconde récolte de maïs après la moisson. Mais dans l’Araguaia, la fenêtre climatique est plus étroite. « Si la plantation est retardée, les cultures risquent de subir un stress hydrique ».

Après la récolte du soja, les agriculteurs implantent  une seconde culture, généralement du maïs.  Dans la vallée de l'Araguaia, le succès  de cette « safrinha » dépend fortement  de la date de semis et des conditions climatiques.
Après la récolte du soja, les agriculteurs implantent une seconde culture, généralement du maïs. Dans la vallée de l'Araguaia, le succès de cette « safrinha » dépend fortement de la date de semis et des conditions climatiques. - A.B.

Les essais conduits par le centre montrent à quel point le calendrier est déterminant. Une plantation réalisée quelques jours trop tard peut entraîner des pertes de rendement importantes. Ainsi, lors d’un essai récent, les chercheurs ont observé qu’un retard de quinze jours dans le semis du maïs faisait chuter la production de près de moitié. Leurs calculs indiquent qu’un simple jour de retard peut représenter une perte moyenne de 2,6 sacs par ha, ce qui correspond à environ 150 kg.

Ces résultats expliquent pourquoi une part importante des recherches porte sur les variétés précoces de soja, capables d’être récoltées plus rapidement afin de laisser davantage de temps à la seconde culture.

Intégrer cultures et élevage

Au-delà des performances individuelles des cultures, les chercheurs travaillent également sur les systèmes de production dans leur ensemble. L’un des axes majeurs concerne donc les rotations culturales et l’intégration entre agriculture et élevage.

« L’objectif consiste à alterner différentes productions sur une même parcelle afin d’améliorer la fertilité du sol, de réduire certaines pressions parasitaires et d’optimiser l’utilisation des ressources disponibles. Nous voulons être capables de conseiller les agriculteurs sur telle ou telle rotation qui bénéficie aux rendements », précise le chercheur de Ctecno.

De plus, après une culture de soja, les producteurs peuvent par exemple implanter du maïs associé à des graminées destinées au pâturage. Une fois la récolte terminée, le bétail valorise la couverture végétale avant le retour des cultures.

Selon les responsables du centre, ces systèmes pourraient jouer un rôle majeur dans la conversion progressive des pâturages vers des modèles agricoles plus intensifs tout en maintenant une activité d’élevage.

Une recherche pilotée par les producteurs

L’une des particularités du centre de l’Araguaia réside dans son mode de fonctionnement.

Contrairement à de nombreux instituts publics, les programmes de recherche sont directement définis à partir des demandes des agriculteurs.

Les producteurs financent le dispositif via leurs cotisations à Aprosoja et soumettent eux-mêmes les problématiques qu’ils souhaitent voir étudiées.

Gestion des sols, lutte contre les mauvaises herbes résistantes, choix des variétés, nutrition des plantes ou encore rentabilité des investissements : toutes les thématiques sont sélectionnées en fonction des besoins du terrain.

Dans une région où plusieurs millions d’hectares pourraient progressivement changer d’usage au cours des prochaines décennies, l’enjeu est considérable. L’avenir agricole de l’Araguaia ne dépendra pas uniquement de nouvelles terres disponibles, mais de la capacité des producteurs à mieux comprendre les sols qu’ils cultivent déjà. C’est précisément cette connaissance que les chercheurs tentent aujourd’hui de construire, hectare après hectare.

Astrid Bughin

A lire aussi en Brésil

Voir plus d'articles