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L’agriculture brésilienne racontée par Antônio Cabrera

L’ancien ministre brésilien de l’agriculture, Antônio Cabrera a présenté les grandes évolutions du modèle agricole brésilien. Croissance spectaculaire de la production, performances environnementales, enjeux logistiques et bataille autour de l’image du secteur : le Brésil entend aujourd’hui défendre sa place parmi les principales puissances agricoles mondiales.

Temps de lecture : 8 min

« Le Brésil est une terre d’opportunités pour la production alimentaire et pour la durabilité ». C’est sur ces mots qu’Antônio Cabrera commence sa présentation. Vétérinaire de formation, il a été ministre de l’agriculture et de la réforme agraire entre 1990 et 1992. Ensuite, secrétaire à l’agriculture et à l’approvisionnement de l’État de São Paulo entre 1995 et 1996, il est également président du groupe familial qui porte son nom. Ce groupe Cabrera est au premier plan dans le secteur de l’agro-industrie brésilienne, en étant actif dans la production du soja, des céréales (maïs) et de canne à sucre, dans l’élevage et l’exportation de bétail vivant ou encore dans la production de béton préfabriqué et l’énergie solaire.

Fort de son expérience et de ses connaissances dans le domaine, il nous livre un large aperçu de l’agriculture au Brésil, pays dans lequel l’État a une intervention très forte dans l’économie.

Une production céréalière multipliée par six en 35 ans

Il y a 35 ans, le Brésil était le quatrième plus gros importateur alimentaire mondial. « Nous avons changé cette situation, engagé des réformes et nous sommes devenus un des plus grands exportateurs mondiaux de viande, par exemple », affirme Antônio Cabrera. À côté du secteur de la viande bovine, ce sont les filières du soja, du maïs et de la canne à sucre qui ont aussi été développées.

C’est dans les années 90 que le Brésil a ouvert son économie. « Pour vous donner une idée, à cette époque, la production totale de céréales était d’environ 58 millions de tonnes (Mt). Aujourd’hui, elle approche les 360 à 370 Mt ». En effet, le climat permet deux récoltes par an et des améliorations de la productivité par hectare ont été réalisées au cours de ces années. L’ex-ministre de l’agriculture ajoute : « En 1950, une ferme pouvait nourrir 60 personnes. Aujourd’hui, une seule ferme le peut pour environ 200 à 210 personnes dans le monde. La production est non seulement destinée pour notre marché intérieur, mais elle est aussi envoyée vers de nombreux autres pays ».

Grâce aux gains de productivité et à la double récolte, le Brésil affirme avoir multiplié sa production agricole tout en limitant l'extension des surfaces cultivées.
Grâce aux gains de productivité et à la double récolte, le Brésil affirme avoir multiplié sa production agricole tout en limitant l'extension des surfaces cultivées. - A.B.

Toutefois, les agriculteurs brésiliens ne produisent pas uniquement des denrées alimentaires. Ils disent produire les cinq F : « Food, Feed, Fiber, Fuel and Forest », ce qui signifie nourriture, alimentation animale, fibres, énergie et forêt. L’ensemble de ces secteurs contribue énormément à l’économie du pays.

« Personne ne peut produire des protéines animales aussi bon marché »

L’orateur poursuit : « Quand je parle du Brésil, les premières remarques sont toujours : vous avez d’immenses exploitations agricoles ». À titre d’exemple, il n’est pas rare de voir travailler 90 moissonneuses-batteuses sur une grande exploitation. Seulement pour lui, ce n’est pas ce qui est le plus important : « Notre indice de durabilité est très bon ! ». Il compare alors la production de soja brésilien avec celle de la Chine. Cette dernière est deux fois mois abondante sur la même surface de terre cultivée. « Le Brésil est une puissance agricole certaine ! ».

Concernant le soja, le rendement brésilien à l’hectare est de 4 t. « Plus que les États-Unis, l’Europe et l’Asie. Personne ne produit comme nous, c’est une réalité », détaille Antônio Cabrera. « Si nous avions gardé la même productivité qu’en 1990, cela voudrait dire que nous aurions besoin de 75 millions d’ha supplémentaires ».

Il donne ensuite les chiffres concernant les quantités de soja par aliment d’élevage. Selon lui, pour chaque kilo de volaille, de bœuf et d’œuf, près d’un demi-kilo de soja est nécessaire. « Rendez-vous compte à quel point le soja est indispensable pour le marché intérieur brésilien. Nous ne sommes pas un pays riche, avec la 87e place mondiale en revenu par habitant. Par contre, nous sommes le quatrième plus grand pays consommateur de poulet et de viande bovine au monde et le septième d’œufs. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, personne ne peut produire des protéines animales aussi bon marché ».

Le développement du soja et du maïs a renforcé les filières bovine, porcine et avicole, permettant au Brésil de devenir l’un des principaux producteurs mondiaux de protéines animales.
Le développement du soja et du maïs a renforcé les filières bovine, porcine et avicole, permettant au Brésil de devenir l’un des principaux producteurs mondiaux de protéines animales. - A.B.

Le modèle agricole brésilien entre productivité et durabilité

D’un point de vue durable, le Brésil semble encore une fois imbattable… L’ex-ministre compare les émissions de l’industrie du poulet, en Grande-Bretagne : « Même lorsque notre poulet brésilien arrive dans les rayons au Royaume-Uni, nos émissions restent inférieures à celle du pays. Plusieurs aspects rentrent en jeu dans ce contexte, comme par exemple, les deux récoltes sur l’année. Beaucoup d’éléments qui rendent notre agriculture plus durable ».

De plus, les agriculteurs brésiliens pratiquent le semis direct et la restauration des stocks de carbone. Selon plusieurs études universitaires, il ressort que certaines exploitations agricoles captent plus de carbone qu’une forêt naturelle. Dans le Mato Grosso, environ 93 à 95 % des exploitations choisissent le semis direct : « Cela signifie qu’environ 42 millions d’ha ne sont plus labourés ». Le Brésil développe également l’agriculture régénératrice. « Nous sommes réellement préoccupés par nos quatre grands patrimoines : le sol, l’eau, l’air et la biodiversité. L’agriculture régénératrice signifie de changer nos habitudes et la manière dont nos grands-pères travaillaient la terre, pour produire le plus efficacement possible avec le moins d’impact sur l’environnement ».

La législation brésilienne impose la préservation d'une partie des exploitations agricoles ainsi que des zones riveraines, présentées comme des éléments clés de la stratégie environnementale du pays.
La législation brésilienne impose la préservation d'une partie des exploitations agricoles ainsi que des zones riveraines, présentées comme des éléments clés de la stratégie environnementale du pays. - A.B.

Ensuite, la législation environnementale au Brésil est assez importante, notamment en termes de déforestation. « En tant qu’agriculteur, nous ne cultivons pas 100 % des terres. Nous préservons une partie des exploitations », explique Antônio Cabrera. Seulement 8 % du territoire brésilien serait consacré aux cultures agricoles. À cela s’ajoute l’élevage qui représente à lui seul entre 12 et 17 %. « Nous avons de nombreuses réserves forestières qui parsèment le pays. Un exemple : toutes nos rivières sont bordées de végétation car notre loi impose la préservation des berges », complète-t-il.

Enfin, Antônio Cabrera présente aussi les infrastructures de transport qui manquent considérablement dans l’Etat de Mato Grosso. « La Mato Grosso a une superficie comparable à celle de la France et de l’Allemagne réunies, qui disposent ensemble d’environ 70.000 km de voie ferrées. Le Brésil en compte seulement 3.000 km, dont 200 km pour le Mato Grosso. Nous sommes situés dans le centre du pays et très éloignés des ports. Le transport représente donc la plus grande partie de nos émissions ».

Jusqu’à quatre récoltes par année

Le climat brésilien avec l’absence de période hivernale fait de cette région un endroit propice à l’agriculture. « Dans certaines contrées, il est possible d’avoir deux, trois et même quatre récoltes sur une même année », illustre l’ex-ministre. « Nous avons une expression au Brésil : ici, l’agriculture ne s’arrête jamais ».

C’est d’ailleurs pour cette raison que le Brésil est l’une des plus grandes puissances agricoles mondiales. Le coton est un exemple frappant car le pays en est devenu l’année passée le premier exportateur mondial. « Entre 1992 et 2020, notre production de coton a augmenté de 330 %, alors même que la surface cultivée a diminué de 60 %. Aujourd’hui, la problématique de la pollution créée par le plastique est au cœur des débats. Pourtant 70 % de nos vêtements en contiennent. Revenir à des fibres naturelles, comme le coton, est une solution ».

Une bataille pour son image

L’agriculture se présente donc comme un acteur central du modèle brésilien, à la fois pour l’économie nationale mais aussi pour la transition énergétique. L’un des exemples les plus mis en avant est l’utilisation du biodiesel issu du soja. Certaines machines agricoles fonctionnent désormais avec 100 % de biodiesel, permettant, selon les producteurs, de réduire jusqu’à 99 % des émissions par rapport au diesel fossile. « Grâce au biodiesel de soja, à l’éthanol de canne à sucre et à l’hydroélectricité, près de 46 % de l’énergie consommée au Brésil est renouvelable, contre une moyenne mondiale d’environ 13 % », soutient Antônio Cabrera.

Le Brésil cherche également à démontrer les performances environnementales de son agriculture. « Le programme Pro Carbono, qui réunit universités, entreprises privées et agriculteurs, montre que les producteurs participants émettent jusqu’à 69 % de moins que la moyenne mondiale pour la production de soja ». Ces résultats s’expliqueraient notamment par le semis direct, les doubles récoltes annuelles et une meilleure gestion des sols. Les mêmes tendances seraient observées pour le maïs et le coton.

Cependant, les agriculteurs brésiliens dénoncent un manque de reconnaissance de ces efforts, aussi bien à l’international qu’au sein même du pays. Selon l’orateur, « la désinformation constitue l’un des principaux défis du secteur. Une étude menée pendant trois ans sur les manuels scolaires brésiliens révèle que 60 % des références à l’agriculture nationale sont négatives, alors que seulement 3,5 % des affirmations reposeraient sur des bases scientifiques ». Pour les représentants agricoles, la « bataille de l’image » se joue désormais dans les écoles et dans l’opinion publique.

Économiquement…

Un autre aspect de la production de soja au Brésil est son impact sur la société. Cette culture améliore considérablement la richesse de la population dans les campagnes et a révolutionné d’autres secteurs, notamment celui de l’élevage de poulet, de bœuf et de porc.

Sur le plan économique, l’agriculture est dès lors présentée comme un moteur essentiel du développement régional. Des villes agricoles comme Sinop ou Dourados ont vu leur niveau de richesse fortement progresser en vingt ans, jusqu’à atteindre des niveaux proches de grandes métropoles comme São Paulo. Le Brésil met également en avant un modèle moins dépendant des subventions publiques que celui de l’Union européenne, des États-Unis ou de la Chine. « Parce que lorsqu’une agriculture a besoin de subventions massives, cela signifie souvent qu’elle n’est pas suffisamment efficace. Si nous nous soucions réellement de la planète et de la meilleure durabilité possible, alors nous devrions être contre les subventions excessives », déclare Antônio Cabrera.

Enfin, le pays insiste sur sa singularité géographique et climatique. Grâce à son immense territoire, le Brésil est capable de produire du soja dans les deux hémisphères, permettant des récoltes presque continues tout au long de l’année. Pour les représentants du secteur, cette combinaison entre ressources naturelles, capacité de production et marché intérieur place le Brésil parmi les grandes puissances agricoles mondiales de demain.

Astrid Bughin

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