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Les Belges aiment leur agriculture, mais achètent d’abord le prix

Présenté chez Belpasta, à Braine-le-Comte, le 16 juillet dernier, l’Observatoire CBC Agri 2026 révèle toute l’ambivalence des Belges à l’égard de leur agriculture. Si la confiance envers les producteurs et la qualité des produits n’a jamais semblé aussi forte, le prix demeure le principal arbitre des décisions d’achat. Un paradoxe qui éclaire les défis auxquels sont confrontés le secteur agricole, les distributeurs et les pouvoirs publics.

Temps de lecture : 8 min

Le principal enseignement de l’enquête tient dans un paradoxe : jamais l’agriculture belge n’a bénéficié d’une image aussi favorable. Pourtant, lorsque vient l’heure de passer en caisse, le prix continue de l’emporter sur les intentions affichées, reléguant souvent au second plan l’origine des produits ou le soutien aux producteurs. « Je crois le Belge largement disposé à soutenir notre agriculture mais le prix, ou le rapport qualité-prix, reste néanmoins l’élément prépondérant au moment où il effectue ses achats alimentaires », résume Fabian Wathelet, directeur commercial Agri Business chez CBC Banque.

Réalisée par le bureau d’études Ipsos auprès d’un échantillon représentatif de 1.000 Belges âgés de 18 à 75 ans, l’enquête dresse un portrait nuancé des attentes des consommateurs, de leur perception du métier d’agriculteur et des défis auxquels le secteur est confronté. Elle met surtout en lumière le décalage persistant entre le regard favorable que les Belges portent sur leur agriculture et les arbitrages qu’ils opèrent au moment de leurs achats alimentaires.

Une agriculture qui inspire confiance

Premier constat : l’alimentation demeure une préoccupation majeure des ménages belges. Sept consommateurs sur dix déclarent être attentifs à la composition des produits alimentaires qu’ils consomment, une vigilance qui traverse pratiquement toutes les catégories d’âge. Lorsqu’il s’agit de choisir un produit alimentaire, deux critères dominent très largement tous les autres : la qualité, citée par 82 % des répondants, et le prix, mentionné par 80 %. Arrivent loin derrière le respect de la saisonnalité, le mode de production ou encore la proximité géographique des produits.

Pour M. Wathelet, ces résultats témoignent d’une exigence croissante des consommateurs, davantage soucieux de ce qu’ils mettent dans leur assiette. Mais ils révèlent aussi un arbitrage économique devenu incontournable dans un contexte d’inflation persistante. Autrement dit, les réponses recueillies entre le 20 et le 26 mai ne traduisent pas uniquement des préférences alimentaires ; elles reflètent également les inquiétudes économiques d’une population confrontée à l’érosion de son pouvoir d’achat. Cette prudence budgétaire n’empêche toutefois pas une remarquable confiance envers la production nationale.

9 Belges sur 10 considèrent que l’agriculture de notre pays fournit des produits fiables et de qualité, tandis que 93 % déclarent avoir une opinion positive du secteur dans son ensemble. Peu de secteurs économiques peuvent aujourd’hui se prévaloir d’un tel niveau de confiance. Aux yeux des citoyens, l’agriculture demeure avant tout synonyme d’effort, de travail et de sécurité alimentaire. Les répondants associent spontanément le métier d’agriculteur à une profession exigeante, indispensable à l’autonomie alimentaire du pays et au maintien d’une production de proximité. En revanche, les notions de cohésion sociale, de savoir-faire ou encore de protection de l’environnement arrivent nettement derrière dans les représentations collectives.

Le paradoxe du consommateur belge

C’est précisément à ce stade qu’apparaît l’une des contradictions majeures révélées par l’Observatoire. Interrogés sur leurs critères d’achat, seuls un quart des Belges placent la proximité géographique parmi leurs priorités. Pourtant, lorsqu’on leur demande plus directement quelle importance ils accordent à l’origine des produits, 42 % affirment acheter en priorité des produits belges ou locaux et un quart supplémentaire déclare le faire lorsque le prix reste attractif.

Le consommateur semble ainsi partager deux convictions parfois difficiles à concilier : soutenir l’agriculture nationale apparaît souhaitable, mais cette volonté s’efface rapidement dès lors que l’écart de prix devient trop important. Autrement dit, le soutien au monde agricole demeure largement un principe… jusqu’au moment où il doit être traduit en acte d’achat.

Cette tension se retrouve dans les réponses concernant le soutien au monde agricole. Alors que seuls 14 % des répondants citent spontanément le soutien aux producteurs parmi leurs principaux critères d’achat, une majorité estime pourtant que le meilleur moyen d’aider les agriculteurs consiste précisément à acheter davantage de produits belges, à privilégier les circuits courts et, pour une partie d’entre eux, à accepter de payer un prix plus élevé. L’étude révèle ainsi une forme de décalage entre les intentions affichées et les comportements réels. Les consommateurs expriment une solidarité évidente envers les producteurs, mais celle-ci reste largement conditionnée par leurs contraintes économiques personnelles.

Cette difficulté apparaît également lorsqu’il est question de l’identification de l’origine des aliments. Plus d’un Belge sur trois reconnaît éprouver des difficultés à déterminer le pays de provenance des produits qu’il achète. Dès lors, trois répondants sur quatre se déclarent favorables à la création d’un label officiel permettant d’identifier clairement l’origine des produits alimentaires. Plus étonnant encore, les citoyens privilégient majoritairement un label national plutôt qu’un système régional ou européen, signe que la notion d’agriculture belge demeure, dans l’imaginaire collectif, un repère fort et fédérateur.

Une opinion publique consciente de la fragilité du secteur

L’enquête ne se limite pas aux habitudes de consommation. Elle explore également la manière dont les Belges perçoivent la situation économique de leur agriculture. Et là encore, les résultats surprennent. Près de 6 personnes sur 10 estiment que le secteur agricole n’est pas suffisamment soutenu. Cette perception dépasse largement la seule question des aides financières : elle englobe le soutien politique, les contraintes réglementaires, la reconnaissance du métier et, plus largement, la place accordée à l’agriculture dans la société.

« C’est le citoyen que nous avons consulté, pas l’agriculteur », rappelle Fabian Wathelet. « Si nous avions posé les mêmes questions aux agriculteurs, nous aurions probablement obtenu les mêmes priorités, même si les pourcentages auraient été différents ». Longtemps perçu comme éloigné des réalités agricoles, le grand public semble aujourd’hui partager une partie des préoccupations exprimées depuis plusieurs années par les professionnels du secteur. Les Belges identifient ainsi trois leviers prioritaires pour renforcer l’agriculture nationale : encourager la consommation de produits belges, simplifier les démarches administratives et instaurer des règles de concurrence équitables avec les produits importés.

Cette dernière préoccupation renvoie directement aux débats qui agitent aujourd’hui le monde agricole européen. Les accords commerciaux internationaux, l’importation de denrées produites selon des normes moins exigeantes ou encore la concurrence de pays tiers apparaissent désormais comme des sujets parfaitement identifiés par l’opinion publique. Pour Fabian Wathelet, ce rapprochement entre les préoccupations citoyennes et celles du terrain est particulièrement révélateur.

Entre reconnaissance et méconnaissance

L’Observatoire révèle toutefois une contradiction plus subtile. Si les Belges expriment une profonde estime pour les agriculteurs, ils semblent encore mal mesurer l’ampleur des transformations engagées par le secteur depuis plusieurs décennies. Une très large majorité considère que le métier est physiquement et mentalement exigeant et qu’il joue un rôle essentiel pour la société. En revanche, beaucoup estiment que les exploitants ne prennent pas suffisamment de mesures pour protéger l’environnement ou limiter les nuisances envers les riverains.

« Étant dans cette fonction depuis un certain nombre d’années, je m’aperçois que le secteur a énormément évolué. Les agriculteurs ont réalisé d’importants efforts pour être à la pointe des évolutions techniques, environnementales et réglementaires. Mais ces progrès ne sont manifestement pas suffisamment perçus par le consommateur » s’étonne Fabian Wathelet.

Cette observation dépasse largement la question environnementale. Elle traduit un déficit de visibilité du travail accompli dans les exploitations agricoles. Entre les investissements destinés à réduire les intrants, les évolutions des pratiques culturales, les exigences croissantes en matière de bien-être animal ou les contraintes administratives, le quotidien des agriculteurs demeure largement méconnu du grand public. Le paradoxe est frappant : jamais les citoyens n’ont accordé autant de crédit à leur agriculture, mais ils peinent encore à mesurer les adaptations profondes qu’elle a déjà entreprises.

Préserver le modèle familial

Lorsque les répondants sont invités à regarder vers l’avenir, leurs inquiétudes rejoignent une nouvelle fois celles exprimées par les organisations agricoles. La disparition progressive des exploitations familiales apparaît comme la principale crainte. Les Belges redoutent que les fermes soient progressivement absorbées par de grands groupes financiers ou industriels, faisant disparaître un modèle agricole qu’ils associent à la proximité, au savoir-faire et à l’ancrage territorial.

Viennent ensuite les conséquences de la concurrence étrangère, largement perçue comme une menace pour la rentabilité des exploitations belges. Cette préoccupation rejoint directement les résultats d’une autre question de l’enquête. Un Belge sur deux considère que la concurrence internationale constitue aujourd’hui le principal obstacle à la rentabilité des exploitations agricoles, devant le coût de l’énergie et les marges captées par les différents intermédiaires de la chaîne alimentaire.

À l’inverse, les enjeux souvent mis en avant dans le débat public, le bien-être animal, les normes environnementales ou encore le risque de pénurie alimentaire, apparaissent moins présents dans les inquiétudes exprimées par les citoyens. Cette hiérarchie des préoccupations témoigne d’une évolution sensible du regard porté sur l’agriculture. Les enjeux économiques prennent désormais le pas sur les seuls débats environnementaux.

La confiance à l’épreuve du panier

La dernière question de l’Observatoire apporte une note résolument optimiste. Près de 8 Belges sur 10 déclarent qu’ils accepteraient l’installation d’une exploitation agricole à proximité de leur domicile. Un résultat qui tranche avec les nombreux conflits locaux suscités ces dernières années par certains projets agricoles ou de diversification. Cette réponse confirme que l’agriculture bénéficie aujourd’hui d’un important capital de sympathie. Les consommateurs reconnaissent sa contribution à la sécurité alimentaire, saluent la qualité de ses productions et souhaitent préserver un modèle composé d’exploitations familiales.

Reste une interrogation essentielle : cette confiance pourra-t-elle se traduire durablement dans les comportements d’achat ? C’est toute la portée de cet Observatoire. Derrière des résultats globalement favorables au monde agricole se dessine une tension qui dépasse largement les frontières du secteur. Les consommateurs souhaitent défendre une agriculture de proximité, rémunérer plus justement les producteurs et préserver la souveraineté alimentaire du pays. Mais ces aspirations se heurtent encore aux contraintes du pouvoir d’achat et aux arbitrages quotidiens imposés par l’inflation.

Marie-France Vienne

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