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Libramont : Les 100 prochaines années commencent aujourd'hui

À l’heure où l’agriculture et la forêt affrontent des défis inédits, changement climatique, volatilité des marchés, transition écologique, renouvellement des générations, la Foire de Libramont a choisi de célébrer son centenaire non pas comme l’aboutissement d’une histoire, mais comme le point de départ d’un nouveau siècle. Les interventions qui ont rythmé la séance inaugurale ont dessiné une vision commune : celle d’un monde rural appelé à se réinventer par l’innovation, la coopération et la confiance dans les femmes et les hommes qui le font vivre.

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100 ans d’existence pourraient inviter à la nostalgie. À Libramont, c’est tout l’inverse qui s’est produit. Dès les premiers mots de la séance inaugurale, le regard s’est porté vers l’avenir bien davantage que vers le passé. Certes, l’anniversaire de la Société royale « Le Cheval de trait ardennais », organisatrice de la Foire depuis 1926, constituait un moment symbolique. Mais il ne s’agissait pas tant de célébrer une réussite que de s’interroger sur ce que seront les cent prochaines années.

« Ce matin, des animaux ont été nourris, des cultures soignées, des forêts parcourues. Demain, ces mêmes gestes recommenceront ». En quelques phrases, Léonard Théron a rappelé une évidence que l’on oublie parfois : l’agriculture ne se mesure ni au rythme des cycles politiques ni à celui de l’actualité. Elle avance au tempo des saisons, du vivant, des familles qui se succèdent sur les exploitations et des femmes et des hommes qui, chaque matin, accomplissent les mêmes gestes essentiels.

M. Théron s’est gardé de toute tentation triomphaliste. Si Libramont a traversé un siècle, a-t-il souligné, c’est parce que des générations d’agriculteurs, d’éleveurs, de forestiers et de bénévoles lui ont donné un sens. Les organisateurs ne sont pas les héros de cette histoire ; ils en sont les passeurs. Cette humilité irrigue d’ailleurs l’ensemble de son propos. À ceux qui imaginent pouvoir dessiner seuls l’agriculture de demain, il oppose une invitation à observer avant d’affirmer, à écouter avant de juger, à expérimenter avant de conclure. La diversité des exploitations et des modèles n’est pas un handicap ; elle constitue au contraire une réserve d’expériences dans laquelle le secteur devra puiser pour répondre aux crises qui s’annoncent.

Cette philosophie a servi de fil conducteur à toute la matinée. Aucun des intervenants n’est venu défendre une solution miracle. Tous ont, à leur manière, illustré une même conviction : face à l’accumulation des défis économiques, climatiques et sociétaux, les réponses naîtront moins de la confrontation que de la coopération.

Redonner du pouvoir aux éleveurs

Le premier exemple est venu de l’élevage. Jean-François Heymans, président du Cercle Élevage, a choisi de mettre en lumière une initiative qui, en quelques années, est devenue emblématique d’une nouvelle manière d’organiser les filières : la coopérative « En direct de mon élevage ». Fondée en 2018, elle réunit aujourd’hui quelque 150 éleveurs wallons autour d’une idée simple : rendre aux producteurs la maîtrise d’une partie de leur destin économique.

Dans un contexte où les éleveurs ont longtemps eu le sentiment de subir les prix plutôt que de les construire, cette démarche marque une rupture. Elle vise à garantir une rémunération plus juste aux producteurs tout en proposant aux bouchers partenaires des prix compétitifs et des viandes dont l’origine est parfaitement identifiée.

Invité à présenter cette expérience, Nicolas Perreaux, responsable exécutif de l’atelier de transformation de la coopérative, est revenu sur les raisons qui ont conduit les éleveurs à s’organiser. « Nous ne voulions plus laisser le marché décider seul de notre avenir », a-t-il expliqué en substance. Pendant de nombreuses années, la négociation commerciale s’est essentiellement jouée entre les grandes enseignes et les grossistes, reléguant les producteurs au rang de simples fournisseurs. Beaucoup se sont découragés. Certains ont cessé leur activité. D’autres ont choisi de reprendre collectivement l’initiative.

La coopérative repose précisément sur cette volonté de rééquilibrer les rapports de force. Grâce à son atelier de transformation, elle permet aux éleveurs de participer eux-mêmes à la construction de leur offre commerciale, de dialoguer directement avec les distributeurs et de répondre à une demande croissante des consommateurs pour des produits locaux, traçables et issus de circuits courts. L’évolution de la distribution joue d’ailleurs en faveur de ce modèle. Nicolas Perreaux observe que les magasins franchisés cherchent désormais davantage à s’entourer de producteurs locaux afin de se différencier et de renforcer leur ancrage territorial. Cette proximité constitue une opportunité nouvelle pour les éleveurs, à condition qu’ils disposent d’une structure capable d’assurer la transformation, la logistique et l’organisation commerciale. C’est précisément le rôle que joue aujourd’hui la coopérative.

Aux côté de Jean-François Heymans (à g.), Nicolas Perreaux a souligné que grâce à son atelier de transformation,  la coopérative «En direct de mon élevage» permet aux éleveurs de participer eux-mêmes  à la construction de leur offre commerciale.
Aux côté de Jean-François Heymans (à g.), Nicolas Perreaux a souligné que grâce à son atelier de transformation, la coopérative «En direct de mon élevage» permet aux éleveurs de participer eux-mêmes à la construction de leur offre commerciale. - M-F V.

Au-delà des chiffres, c’est un changement culturel qui s’opère. Les producteurs ne souhaitent plus seulement vendre des animaux ; ils veulent participer pleinement à la création de valeur, dialoguer avec les consommateurs et retrouver une forme d’autonomie économique. Le modèle coopératif apparaît ainsi comme une réponse concrète à un sentiment largement partagé dans le monde de l’élevage : celui d’avoir longtemps été le maillon le plus fragile de la chaîne alimentaire.

Nicolas Perreaux a également tenu à souligner le rôle joué par la Foire de Libramont dans cette évolution. En ouvrant davantage ses espaces de restauration aux produits issus de la coopérative, la manifestation offre une vitrine exceptionnelle à cette nouvelle manière de produire et de commercialiser. Un geste qui, selon lui, démontre que les transitions peuvent aussi commencer par des décisions très concrètes.

Adapter l’agriculture à un monde plus incertain

Le troisième temps de la séance inaugurale a déplacé le regard vers les grandes cultures. Caroline Devillers, présidente du Cercle agricole, a choisi d’aborder une question qui traverse aujourd’hui l’ensemble des exploitations : comment continuer à produire dans un environnement où le climat, les marchés et les attentes sociétales deviennent de plus en plus imprévisibles ?

Pour nourrir cette réflexion, elle avait convié Bernard Haspeslagh, directeur de Hesbaye Frost, filiale belge du groupe Ardo, acteur majeur de la transformation de légumes en Europe. L’entreprise travaille depuis plusieurs décennies avec des centaines de producteurs wallons et constitue un observatoire privilégié des mutations agricoles.

En introduction, Caroline Devillers a rappelé que les agriculteurs vivent déjà ces transformations dans leurs champs. Les épisodes climatiques extrêmes se succèdent, les rendements deviennent plus irréguliers et les attentes de la société en matière d’environnement ne cessent de croître. À ces défis s’ajoute la nécessité de maintenir des exploitations économiquement viables. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les démarches engagées par Hesbaye Frost et le groupe Ardo pour accompagner les producteurs, notamment à travers une réduction progressive de l’usage des produits phytosanitaires, le développement de nouvelles pratiques culturales et un dialogue renforcé avec les exploitants.

«Voir naître un veau, observer une culture grandir,  planter un arbre dont on ne verra peut-être jamais  la pleine maturité : voilà des joies rares qui donnent  du sens à une vie », a rappelé Jean-François Piérard.
«Voir naître un veau, observer une culture grandir, planter un arbre dont on ne verra peut-être jamais la pleine maturité : voilà des joies rares qui donnent du sens à une vie », a rappelé Jean-François Piérard. - M-F V.

Pendant près d’un demi-siècle, a rappelé Bernard Haspeslagh, l’agriculture européenne s’est construite autour d’un objectif clair : produire davantage. Les progrès génétiques, techniques et agronomiques ont permis une augmentation régulière des rendements, parfois de l’ordre de 2 % par an. Une progression discrète à l’échelle d’une campagne, mais spectaculaire lorsqu’on l’observe sur plusieurs décennies. Or cette dynamique semble aujourd’hui s’inverser. Les conséquences du changement climatique deviennent visibles dans les parcelles. Les épisodes de sécheresse alternent avec des précipitations intenses, les saisons perdent leur régularité et les rendements deviennent beaucoup plus fluctuants.

À cette instabilité climatique s’ajoutent les bouleversements géopolitiques et les exigences environnementales. Pour Bernard Haspellagh, il ne s’agit nullement d’opposer production et écologie. Les objectifs environnementaux sont légitimes, mais ils ne sont pas sans conséquences économiques. Réduire les moyens de protection des cultures, modifier les pratiques ou développer de nouvelles techniques représente un coût qui ne peut être supporté par les seuls agriculteurs. Si la société souhaite une agriculture toujours plus durable, elle devra aussi accepter d’en partager l’effort financier et les risques.

Le responsable d’Hesbaye Frost a également insisté sur la nécessité de préserver une agriculture européenne forte. Les crises récentes ont rappelé combien la souveraineté alimentaire demeurait un enjeu stratégique. Dépendre de productions venues de pays soumis à des règles différentes reviendrait, selon lui, à déplacer les problèmes plutôt qu’à les résoudre. La transition devra donc s’appuyer sur l’innovation variétale, l’adaptation des itinéraires techniques, une contractualisation plus équilibrée entre industriels et producteurs et une meilleure répartition des risques tout au long des filières.

« N’ayez pas peur »

Au terme d’une matinée consacrée aux défis qui attendent l’agriculture et la forêt, Jean-François Piérard a choisi de conclure sur une note de confiance. Sans nier les difficultés (dérèglement climatique, incertitudes économiques, exigences environnementales ou tensions géopolitiques) le président de la Foire a rappelé que l’agriculture s’est toujours adaptée au fil de ses dix mille ans d’histoire. Les formes qu’elle prendra demain restent à inventer, mais il ne doute pas de la capacité des femmes et des hommes du terrain à relever ces défis. La Foire de Libramont, a-t-il assuré, continuera d’être à leurs côtés pour accompagner ces transitions.

Son message aux agriculteurs tenait finalement en quatre mots : « N’ayez pas peur. » Une formule simple, mais lourde de sens. Confiance dans leur intelligence, leur savoir-faire et leur capacité d’innovation. Une manière aussi de faire écho aux interventions qui l’avaient précédé, toutes tournées vers la recherche de nouveaux modèles plutôt que vers la défense des anciens.

Le président s’est ensuite adressé à la jeunesse, à laquelle est consacré le thème de cette 90ᵉ édition, « Cultive ton flow ». Face au recul des vocations et aux difficultés de transmission des exploitations, il a invité les jeunes à oser ces métiers exigeants mais profondément porteurs de sens. « Voir naître un veau, observer une culture grandir, planter un arbre dont on ne verra peut-être jamais la pleine maturité : voilà des joies rares qui donnent du sens à une vie », a-t-il rappelé. Dans le même esprit, il a tenu à rendre hommage aux agricultrices, saluant leur rôle essentiel dans les exploitations et la confiance qu’elles insufflent à l’agriculture de demain.

Cette inauguration avait aussi une dimension personnelle. Après 40 années d’engagement au service de la Foire, Jean-François Piérard présidait sa dernière séance inaugurale. Ému, il a remercié les administrateurs, les équipes et les bénévoles qui ont contribué à faire grandir Libramont, rappelant qu’une telle institution ne se construit jamais seul mais se transmet de génération en génération.

C’est peut-être cette idée qui résume le mieux ce centenaire. Plus qu’un hommage au passé, la Foire de Libramont a choisi d’ouvrir son deuxième siècle en affirmant une conviction : l’avenir de l’agriculture ne s’écrira ni dans la nostalgie ni dans le renoncement, mais dans la capacité de ses acteurs à coopérer, à innover et à transmettre.

Marie-France Vienne

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