Libramont : «Construire l’avenir passe aussi par la forêt»
À l’heure où les impératifs climatiques, énergétiques et économiques imposent de repenser les modèles de production et d’aménagement du territoire, la filière forêt-bois entend faire entendre sa voix. Lors de la séance inaugurale de la Foire de Libramont, Benoît Helsemans, président du Cercle Forêt-Bois, et Philippe Hébert, cofondateur de la coopérative Hellow, ont défendu une vision ambitieuse : faire du bois local non seulement un matériau d’avenir, mais aussi un levier de développement territorial, d’innovation et de résilience collective.

La transition écologique ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires, les centres de recherche ou les grandes conférences internationales. Elle se construira aussi dans les territoires, au plus près des ressources naturelles et des femmes et des hommes qui les valorisent. C’est cette conviction qu’a défendue la filière forêt-bois lors de la séance inaugurale de la Foire de Libramont, en revendiquant une place centrale dans les transformations économiques et environnementales qui s’annoncent.
À travers les interventions de Benoît Helsemans, président du Cercle Forêt-Bois, et de Philippe Hébert, cofondateur de la coopérative Hellow, un même message s’est progressivement dessiné : la forêt ne doit plus être considérée comme un simple patrimoine naturel ou une réserve de matière première. Elle constitue désormais un véritable outil de transition, capable de répondre simultanément aux enjeux climatiques, économiques, industriels et sociétaux.
La forêt, un capital stratégique pour les transitions
En ouverture de cette séquence, Benoît Helsemans a rappelé quelques chiffres qui donnent la mesure de l’enjeu. La forêt wallonne couvre près de 500.000 ha, soit environ un tiers du territoire régional. Une superficie considérable qui témoigne de l’importance de cette richesse naturelle, souvent perçue avant tout comme un espace de promenade ou de biodiversité.
Or, cette vision apparaît aujourd’hui trop restrictive. La forêt remplit simultanément de nombreuses fonctions. Elle abrite une biodiversité remarquable, participe à la régulation des cycles de l’eau, protège les sols, constitue un important puits de carbone et offre des espaces de détente de plus en plus recherchés. À cela s’ajoute une fonction productive essentielle : chaque année, elle fournit quelque 4,2 millions de m³ de bois, une ressource naturelle, renouvelable et locale appelée à jouer un rôle croissant dans la décarbonation de l’économie.
Pour Benoît Helsemans, le bois est appelé à devenir un matériau stratégique. À mesure que les politiques climatiques cherchent à réduire le recours aux matériaux fortement émetteurs de gaz à effet de serre, il apparaît comme une solution capable de conjuguer stockage du carbone, faible empreinte environnementale et production locale. Plus son utilisation progressera dans la construction, l’aménagement ou l’industrie, plus elle contribuera à accélérer les transitions écologique, énergétique et climatique.

Mais la richesse forestière ne se résume pas aux arbres. Elle repose aussi sur une chaîne humaine particulièrement dense. Le président du Cercle Forêt-Bois a tenu à rappeler le rôle des quelque 20.000 femmes et hommes qui, en Wallonie, assurent quotidiennement la gestion des peuplements forestiers, leur renouvellement, leur exploitation, leur transformation et leur valorisation.
Cette succession de métiers constitue une véritable chaîne de valeur, depuis les propriétaires et gestionnaires forestiers jusqu’aux entrepreneurs de travaux forestiers, scieries, entreprises de transformation, menuisiers, charpentiers ou fabricants de matériaux de construction. Autant d’activités qui créent de l’emploi, maintiennent un savoir-faire industriel et participent au dynamisme économique des territoires ruraux.
À ceux qui opposeraient systématiquement protection de la nature et exploitation économique, Benoît Helsemans répond par une logique de complémentarité. « Il n’y a pas d’opposition entre les enjeux environnementaux et la production de bois », a-t-il affirmé. Selon lui, une gestion durable des forêts permet précisément de concilier préservation de la biodiversité, stockage du carbone, renouvellement des peuplements et création de valeur ajoutée locale.
Le responsable de la filière a également insisté sur une autre condition essentielle : renforcer la coopération. Coopération entre les différents maillons de la filière, mais aussi entre secteurs. Agriculture et forêt partagent aujourd’hui de nombreux défis : adaptation au changement climatique, évolution des attentes sociétales, nécessité d’innover tout en préservant les ressources naturelles. À ses yeux, les deux mondes gagneront à construire davantage de solutions ensemble qu’à évoluer chacun de leur côté.
Construire autrement grâce au bois et à la coopération
La coopérative développe ainsi des habitations évolutives et réversibles, capables de s’adapter aux besoins de leurs occupants tout au long de leur vie. Ces bâtiments cherchent également à mieux articuler les flux d’énergie, d’eau, de matériaux et de ressources afin de réduire significativement leur impact environnemental tout en améliorant le confort des habitants. Dans cette approche, le bois apparaît comme un matériau particulièrement pertinent. Disponible localement, renouvelable, performant sur le plan structurel comme sur le plan thermique, il permet de réduire le recours aux matériaux les plus énergivores tout en stockant durablement du carbone. Il offre également un confort apprécié des utilisateurs et participe à une architecture davantage tournée vers les ressources du territoire.
Mais Philippe Hébert a surtout insisté sur le fait que la transition ne relève pas uniquement d’une question technique. Elle suppose aussi une évolution profonde des modèles économiques et de gouvernance. L’innovation, selon lui, ne consiste pas simplement à inventer de nouveaux procédés constructifs ; elle réside également dans la manière de produire collectivement les projets, d’associer les habitants, les collectivités et les entreprises et de partager la valeur créée.

La coopérative Hellow s’appuie ainsi sur une démarche de coopération territoriale où les collectivités locales, les citoyens, les artisans et les entreprises participent ensemble au développement de nouvelles solutions. Chaque projet est évalué au regard de trois exigences : la durabilité profonde, la résilience collective et la transformation culturelle.
Cette philosophie conduit également à s’interroger sur la notion même de suffisance. Produire davantage n’est pas nécessairement la réponse. L’enjeu consiste plutôt à construire juste, avec les ressources nécessaires, en limitant le gaspillage et en privilégiant des matériaux dont la valeur dépasse leur simple prix de marché.
L’entrepreneur reconnaît toutefois que ces initiatives demeurent encore largement celles de pionniers. Le véritable défi réside désormais dans le passage à l’échelle. Pour que ces pratiques deviennent la norme plutôt que l’exception, il estime indispensable de développer un véritable écosystème associant économie sociale, économie circulaire et coopération territoriale.
À l’horizon 2030, Hellow ambitionne ainsi de structurer une chaîne de valeur couvrant l’ensemble du processus de construction, de la conception au financement, en passant par la réalisation et la maintenance, afin que des logements durables, accessibles et performants ne soient plus réservés à quelques initiés, mais bénéficient au plus grand nombre.
Au terme de cette séquence inaugurale, un constat s’impose. Les représentants de la filière forêt-bois ne sont pas venus défendre un secteur économique parmi d’autres. Ils ont proposé une vision du territoire dans laquelle la forêt devient un élément structurant des politiques climatiques, industrielles et sociales. Le bois n’y apparaît plus seulement comme une matière première, mais comme le support d’une économie de proximité, créatrice d’emplois, d’innovation et de coopération.
Dans une édition de la Foire de Libramont tournée vers les cent prochaines années de son histoire, cette intervention aura finalement rappelé que les transitions ne pourront se construire sans une meilleure valorisation des ressources locales. Derrière les arbres, c’est bien un projet de société qui s’est dessiné : celui d’une économie davantage enracinée dans les territoires, capable de concilier compétitivité, responsabilité environnementale et solidarité entre les générations.





