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À bout de résilience…

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Il suffit parfois d’un chiffre pour donner la mesure d’un malaise. En France, un responsable syndical agricole estimait récemment que 50.000 agriculteurs pourraient « jeter l’éponge » d’ici à la fin de l’année, sous l’effet conjugué des difficultés économiques, de la sécheresse et des incendies. La Wallonie n’est pas la France et toute transposition serait hasardeuse. Mais le chiffre mérite que l’on s’y arrête : combien de mauvaises années une exploitation peut-elle successivement absorber ?

L’agriculture a toujours vécu avec les caprices du ciel. Une pluie trop abondante, quelques semaines sans eau ou un gel tardif pouvaient compromettre une récolte. L’aléa faisait partie du métier. Ce qui change aujourd’hui est moins la nature de ces difficultés que leur fréquence et, surtout, leur accumulation. La Wallonie en fait à nouveau l’expérience cet été. Les prairies ont cessé de produire au moment où elles auraient dû nourrir les troupeaux, certaines cultures accusent des pertes de rendement et la chaleur a pesé sur les animaux. Des éleveurs ont même dû entamer des réserves fourragères destinées à l’hiver. Aucun de ces phénomènes, pris isolément, n’a de quoi surprendre un agriculteur. C’est leur succession qui, peu à peu, change la nature même du risque. Car une mauvaise campagne ne s’achève pas avec la récolte. Elle se prolonge dans les comptes, les stocks et les investissements reportés. Lorsque le fourrage engrangé pour décembre est distribué en août, il faudra le reconstituer ou l’acheter. Lorsque les rendements diminuent, les charges, elles, ne suivent pas le même chemin. Et plusieurs années difficiles finissent par réduire dangereusement les marges de sécurité.

Depuis quelques temps, un mot s’est imposé : la résilience. L’agriculture doit être plus résiliente, ses sols mieux retenir l’eau, ses cultures mieux résister aux sécheresses, ses pratiques s’adapter. Les agriculteurs n’ont d’ailleurs pas attendu qu’on leur en fasse la leçon pour modifier leurs façons de travailler. La résilience a pourtant ceci de trompeur qu’elle semble ne jamais devoir s’épuiser. Comme si, à force d’avoir traversé les crises, les agriculteurs avaient acquis une capacité sans limite à encaisser la suivante. Or s’adapter demande du temps, de l’argent et une visibilité suffisante pour investir. Précisément ce que les mauvaises années finissent par entamer. C’est peut-être ainsi qu’il faut le comprendre : le symptôme d’une fragilité qui ne connaît guère les frontières. Lorsque continuer ne va plus de soi, la question cesse d’être seulement agricole. Elle devient économique, alimentaire, territoriale et touche, inévitablement, à la transmission. Les fermes, d’ailleurs, ne disparaissent pas toujours avec fracas. Le plus souvent, elles s’effacent.

L’été 2026 passera et les prairies reverdiront. Mais la parenthèse ne se refermera pas pour autant : au-delà de sa capacité à s’adapter au changement climatique, c’est désormais le temps laissé à l’agriculture pour y parvenir qui est en jeu. Et ce temps-là, lui aussi, pourrait venir à manquer.

Marie-France Vienne

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