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Les Fagnes en feu : le monde agricole en première ligne

Lorsque les Fagnes se sont embrasées, les agriculteurs de la région n’ont pas attendu pour se mobiliser. Tracteurs, tonneaux à lisier, citernes, camions, matériel de chantier, chauffeurs et mécaniciens ont tous convergé vers la zone sinistrée. Une mobilisation impressionnante, qui a permis d’alimenter les pompiers en eau et de contenir le feu. Mais cette intervention a également mis en lumière les failles de l’organisation et la nécessité de mieux préparer les prochaines crises. Nous avons rencontré Jean-Luc Evrard, directeur de l’entreprise Evrard-Sprimat, dont l’équipe est intervenue sur les lieux, 24h sur 24 durant plusieurs jours.

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« Nous sommes à la fois concessionnaires et entreprise agricole. Nos activités sont donc doubles : nous entretenons notre propre matériel, mais aussi celui de nos clients », présente Jean-Luc Evrard.

Le vendredi 14 août, vers 14 heures, alors que la colonne de fumée était visible depuis l’entreprise, la commune prend contact avec l’entrepreneur. « La bourgmestre me demande ce que j’ai comme matériel disponible et si nous pouvons intervenir. » Trois tonneaux à lisier, une de 26.000 l et deux de 29.000 l, ainsi que des conteneurs de 90 et 50 m³ peuvent être mis à disposition pour servir au stockage de l’eau.

La question délicate de la réquisition

De par son expérience vécue lors des inondations de 2021, où son entreprise était intervenue sur une base volontaire, Jean-Luc Evrard souhaite cette fois-ci obtenir un cadre officiel. « Mon assureur m’avait clairement dit que si nous intervenions volontairement et qu’il y avait un sinistre, cela pouvait être entièrement à notre charge », explique l’entrepreneur. Une situation d’autant plus délicate que certaines machines sont en leasing et ont une valeur importante.

Après le coup de fil de la bourgmestre, le concessionnaire reste dans l’attente d’une commande, d’une réquisition ou d’un ordre officiel. Vers 19h, un échevin contacte finalement l’entreprise et les premiers véhicules prennent la direction des Fagnes. « On y va, mais je voulais que les choses soient officialisées. »

La réquisition n’arrivera pourtant que plusieurs jours plus tard. Entre-temps, l’entreprise a engagé ses tracteurs, ses tonneaux à lisier et d’autres véhicules, ainsi que du personnel, dans une opération qui sort largement du cadre habituel de son activité. « Nous avions plusieurs millions d’euros de matériel engagés, sans compter le personnel. Cela dépassait même mes plafonds habituels de responsabilité civile. »

Pour Jean-Luc Evrard, cette expérience doit donc pousser les autorités à mieux anticiper ce type de mobilisation. « Il faudrait pouvoir pré-réquisitionner les entreprises volontaires, les recenser et savoir exactement quel matériel elles peuvent mettre à disposition. » Un dispositif qui permettrait de mobiliser rapidement les moyens disponibles, tout en sécurisant les entreprises et leurs travailleurs.

Du 24/24 pendant une semaine

Dans l’entreprise Evrard-Sprimat, la mobilisation est importante. Sur environ 40 personnes, chauffeurs et techniciens, que compte la concession, six hommes au total se relaient sur le terrain. Les rotations se font en continu, avec des équipes qui se succèdent jour et nuit.

Sur la gauche de l’écran, on peut constater l’ampleur de la mobilisation avec un ravitaillement en eau quasiment 24h sur 24 pendant plusieurs jours pour les tonneaux de l’entreprise Evrard-Sprimat.
Sur la gauche de l’écran, on peut constater l’ampleur de la mobilisation avec un ravitaillement en eau quasiment 24h sur 24 pendant plusieurs jours pour les tonneaux de l’entreprise Evrard-Sprimat. - Evrard-Sprimat

Parmi cette mobilisation, une camionnette avec deux mécaniciens est maintenue sur place afin d’intervenir rapidement sur les machines.

Filtres de cabine colmatés par les fumées, radiateurs à souffler et nettoyer, petites pannes, problèmes de pompes… Les interventions sont nombreuses. « C’est là que notre rôle de concessionnaire a pris toute son importance. Il fallait être capable de remettre rapidement les machines en état et de dépanner celles qui avaient des problèmes », ajoute Jean-Luc Evrard.

Malgré le contexte, aucun accident majeur n’est heureusement à déplorer. Quelques tuyaux ont été endommagés, mais les tracteurs et les principaux équipements ont été préservés. « J’ai demandé à mon équipe de rester calme et prudente, d’éviter de s’énerver. Il fallait tenir sur la longueur, ce n’était pas un sprint mais plutôt un marathon », précise-t-il.

Il poursuit : « Mes hommes ont l’habitude du travail saisonnier : très intense sur certaines périodes. Ce sont des gens d’expérience qui ont pris cela comme une mission, comme un travail. Pour eux, ne pas y aller, c’était aussi ne pas participer à cet élan de solidarité. Je les vois comme des guerriers, fiers d’avoir contribué à la gestion de l’incendie ».

Une solidarité agricole impressionnante

Au-delà des entreprises directement sollicitées, c’est tout un secteur qui s’est mobilisé.

« Vendredi, j’ai rapidement été ajouté à un groupe WhatsApp créé à l’origine par une trentaine d’agriculteurs pour anticiper d’éventuels incendies dans la région et sur leur exploitation », raconte Jean-Luc Evrard. Ce groupe, crée depuis le 25 juillet et baptisé « Entraide aux pompiers », avait déjà permis un premier échange sur les éventuels risques d’incendies.

« Quels matériels étaient à leur disposition ? Faudrait-il des tuyaux supplémentaires ? Que faire si cela arrive ? Remplissons nos tonneaux pour être prêts si cela arrive… » Autant de questions que les fermiers se posaient, sachant que personne n’était réellement à l’abri d’une telle catastrophe. Après le départ du feu dans les Fagnes, cette discussion rassemble rapidement près de 150 personnes.

Face aux flammes, les agriculteurs ont répondu présents. Tracteurs, tonneaux à lisier et citernes ont assuré pendant plusieurs jours l’approvisionnement en eau des services de secours.
Face aux flammes, les agriculteurs ont répondu présents. Tracteurs, tonneaux à lisier et citernes ont assuré pendant plusieurs jours l’approvisionnement en eau des services de secours. - Evrard-Sprimat

Sur le terrain, plus de 60 agriculteurs se sont mobilisés ainsi que des entrepreneurs agricoles, dont tous ceux de la région, des entreprises de travaux publics, des sociétés de construction, des citernes à béton, des transporteurs de lait… chacun propose ce qu’il peut mettre à disposition.

La mobilisation a rapidement dépassé le secteur agricole.
La mobilisation a rapidement dépassé le secteur agricole. - Evrard-Sprimat

« Certains proposaient des tonneaux supplémentaires, d’autres des tracteurs ou des pompes. Des entreprises de construction sont venues avec des équipements qui n’avaient rien à voir avec l’agriculture au départ, mais qui pouvaient servir au transport d’eau. »

« Nous avons eu de la chance »

L’alimentation en eau s’est faite à partir de plusieurs points d’approvisionnement situés à proximité du front d’incendie. Les barrages de Robertville, de la Gileppe, de Butgenbach et, dans une moindre mesure, celui de la Vesdre à Eupen, ont ainsi permis de disposer de volumes d’eau importants.

Les barrages de Robertville, de la Gileppe, de Butgenbach et de la Vesdre ont fourni d’importants volumes d’eau.
Les barrages de Robertville, de la Gileppe, de Butgenbach et de la Vesdre ont fourni d’importants volumes d’eau. - Evrard-Sprimat

« Ces différents points étaient finalement assez bien localisés. Entre la Gileppe et le lieu du feu, il y avait une dizaine de kilomètres. Avec de grandes routes, le ravitaillement pouvait être assez rapide », détaille Jean-Luc Evrard.

Via ses applications, Jean-Luc Evrard pouvait suivre et contrôler le déplacement de ses tonneaux qui osccillaient entre les barrages et le lieu de l’incendie.
Via ses applications, Jean-Luc Evrard pouvait suivre et contrôler le déplacement de ses tonneaux qui osccillaient entre les barrages et le lieu de l’incendie. - Evrard-Sprimat

Les tracteurs et les tonneaux assuraient alors les rotations, tandis que des conteneurs permettent de constituer des réserves d’eau à proximité du chantier. Un système simple, mais particulièrement efficace. « À partir du dimanche, des camions chargés de diesel routier et agricole ont été mis à disposition des intervenants. De quoi assurer le ravitaillement des nombreux véhicules engagés dans les rotations entre les points d’eau et le front d’incendie », se rappelle-t-il.

Plusieurs facteurs ont joué en faveur des secours, selon l’entrepreneur. D’abord, la disponibilité de l’eau en quantité et à proximité, via les barrages. Ensuite, l’incendie s’est déclaré « le bon week-end ». Il s’explique : « Si l’incendie avait eu lieu le week-end précédent, durant lequel est organisé le Gileppe Trophy qui rassemble plus d’un millier de sportifs, suivi d’une semaine entière de soleil brûlant, la situation et l’accès au barrage auraient pu être complètement différents ». Enfin, le retour de la pluie qui est arrivée le dimanche soir. « Nous avons finalement reçu environ 45 mm sur toute la semaine. Cela a vraiment calmé l’incendie et sa propagation. »

Un secteur laitier, un avantage supplémentaire

« Une autre chance est d’avoir eu ce sinistre dans un secteur principalement laitier », affirme Jean-Luc Evrard. En effet, l’Est de la Belgique possède une importante capacité de transport de liquide liée à son activité agricole, à savoir la production de lait et l’élevage sur caillebotis.

Pour beaucoup, cette mobilisation signifie mettre leur propre exploitation entre parenthèses. Les animaux, les travaux des champs et, notamment, la récolte des fourrages ou du maïs passent temporairement au second plan.

« Ils ont tout mis de côté, leur ferme, leurs champs, leurs familles. Ils ont tout balayé pour aller aider. C’était impressionnant et en même temps totalement inconscient. Ils avaient une mentalité de battant ! »

Une organisation qui doit être améliorée

Si la solidarité a fonctionné, l’organisation officielle a, elle, montré certaines limites.

L’un des principaux problèmes relevés par Jean-Luc Evrard concerne la communication entre les différents intervenants. Les agriculteurs disposaient de leurs propres groupes de communication tandis que les pompiers fonctionnaient selon d’autres circuits.

« À certains moments, les consignes n’étaient pas les mêmes. Les agriculteurs recevaient une indication et, de l’autre côté, les pompiers en donnaient une autre. On pouvait alors se retrouver avec trois pompiers face à trois tracteurs dans un endroit où il était impossible de se croiser. »

Une mobilisation qui a réuni les moyens de secours officiels et ceux du monde agricole mais une communication encore perfectible entre les différents intervenants.
Une mobilisation qui a réuni les moyens de secours officiels et ceux du monde agricole mais une communication encore perfectible entre les différents intervenants. - Evrard-Sprimat

La cartographie constitue également un problème. Les secteurs utilisés par les agriculteurs ne correspondent pas nécessairement au découpage utilisé par les services de secours.

« La Fagne est divisée en zones, mais la cartographie des agriculteurs et celle des services de secours n’étaient pas identiques. Quand on parle d’une zone, tout le monde ne parle donc pas forcément de la même chose. »

Pour les prochaines interventions, une cartographie commune et des itinéraires clairement définis paraissent indispensables pour l’entrepreneur.

Des raccords qui ne s’emboîtent pas

Autre difficulté, beaucoup plus terre à terre mais particulièrement bloquante : les raccords.

Les équipements utilisés par les pompiers wallons, flamands et allemands ne sont pas toujours compatibles. Il a donc fallu fabriquer ou adapter certains raccords en urgence.

« C’est un petit détail auquel on ne pense pas forcément, mais lorsqu’il faut transférer de l’eau immédiatement, cela devient un énorme problème. Les Allemands avaient leurs raccords, les Flamands les leurs et nous avions encore autre chose. »

Selon Jean-Luc Evrard, une solution simple serait de constituer des stocks de raccords compatibles dans les zones de secours, afin que les agriculteurs et les entrepreneurs puissent se connecter directement aux équipements des pompiers.

Et à plus long terme, une standardisation des raccords serait évidemment préférable.

Un inventaire national du matériel disponible ?

« L’idée est simple : plutôt que de laisser les autorités découvrir dans l’urgence les moyens disponibles, pourquoi ne pas établir à l’avance un inventaire des entreprises susceptibles d’intervenir ? », propose Jean-Luc Evrard

Tracteurs, tonneaux à lisier, citernes, pompes, camions, engins de terrassement, équipements de levage… le monde agricole et les entreprises locales disposent d’une quantité considérable de matériel mobilisable en cas de catastrophe.

« Avec les moyens technologiques actuels, il serait relativement simple de demander aux entreprises de renseigner leurs véhicules, leurs capacités et leurs disponibilités. Et, au besoin, de prévoir à l’avance le cadre de leur réquisition. »

Cette logique pourrait d’ailleurs dépasser les seuls cas d’incendies. Inondations, tempêtes, épisodes neigeux ou autres catastrophes naturelles pourraient bénéficier du même système.

« La protection civile ne doit peut-être pas investir des sommes énormes dans du matériel qui reste stocké une grande partie du temps. Elle pourrait aussi s’appuyer sur les moyens déjà présents dans les entreprises locales », estime-t-il.

Une reconnaissance qui va au-delà de l’indemnisation

La question de la rémunération des interventions reste évidemment ouverte. Le coût pour les entreprises et les exploitations est réel : carburant, heures de travail, usure du matériel, entretien, travail agricole reporté… Mais, pour l’entrepreneur, l’enjeu dépasse le simple remboursement.

« Bien sûr qu’il faut couvrir les frais et éviter que ceux qui sont intervenus y perdent de l’argent. Mais ce que les agriculteurs demandent surtout, c’est de la reconnaissance et une meilleure considération de leur rôle. »

L’incendie aura en tout cas changé le regard d’une partie de la population.

« Des gens viennent nous voir dans les fêtes de village et nous disent : « Merci les agriculteurs. » C’est quelque chose qui marque. »

Dans la région, des pancartes de remerciement fleurissent le long des routes. Une reconnaissance plus que méritée.
Dans la région, des pancartes de remerciement fleurissent le long des routes. Une reconnaissance plus que méritée. - Evrard-Sprimat

Cette reconnaissance est peut-être l’un des enseignements les plus importants de l’événement. L’agriculteur n’est pas seulement producteur de nourriture. Dans une situation exceptionnelle, il peut aussi devenir chauffeur, transporteur d’eau, logisticien, mécanicien ou auxiliaire des services de secours. « Les politiques doivent prendre conscience qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher loin ce dont nous avons besoin. Une indemnisation ne sera pas mal venue mais je pense qu’il faudrait leur proposer autre chose et revoir notre politique agricole pour un meilleur soutien et accompagnement de nos agriculteurs », termine Jean-Luc Evrard.

Une réserve de moyens à ne pas négliger

L’incendie des Fagnes a finalement été maîtrisé sans provoquer les dégâts que certains redoutaient. La disponibilité de l’eau, la météo, la configuration des lieux et surtout la mobilisation humaine ont joué un rôle déterminant.

Mais le constat est clair : la prochaine catastrophe ne bénéficiera peut-être pas des mêmes conditions.

« Si nous avions eu encore deux ou trois jours de forte chaleur, cela aurait pu devenir incontrôlable. Nous avons eu beaucoup de chance. »

Cette expérience constitue donc un avertissement autant qu’un motif de satisfaction.

Selon Jean-Luc Evrard, la solidarité était là, le matériel était là, les hommes étaient là. Mais il faut désormais transformer cette mobilisation spontanée en véritable capacité d’intervention organisée.

Recenser les moyens disponibles, clarifier les procédures de réquisition, harmoniser les communications, établir une cartographie commune, prévoir des raccords compatibles et définir à l’avance les responsabilités : autant de chantiers qui permettraient, demain, de gagner un temps précieux.

Car dans un incendie de cette ampleur, chaque détail compte et peut faire la différence.

Les agriculteurs l’ont une nouvelle fois démontré : lorsqu’il faut être là, ils savent répondre présents.

Astrid Bughin

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