Accueil Au vert

Les rapaces, indicateurs de la santé d’une exploitation

Organisé par la LPO France et Terre de Liens dans le cadre de leur partenariat en faveur de la biodiversité agricole, le webinaire « Accueillir les rapaces sur sa ferme » (voir Le Sillon Belge des 1er et 8 octobre) ne s’est pas limité à présenter les connaissances scientifiques sur ces oiseaux emblématiques ou les techniques permettant de favoriser leur installation. Les participants ont découvert un exemple concret à travers le témoignage de la ferme Les Paniers de Saison, dans l’Yonne, terroir bourguignon situé au sud-est de Paris. Cette exploitation a montré qu’en redonnant une place à la nature, il est possible de faire de la biodiversité une alliée quotidienne du travail agricole.

Temps de lecture : 7 min

Il existe des fermes où la biodiversité ne se limite pas à quelques haies préservées ou à une bande enherbée en bordure de champ. Des exploitations où elle devient peu à peu une composante du projet agricole lui-même, au même titre que les rotations culturales, les choix agronomiques ou la qualité des productions. La ferme Les Paniers de Saison, intégrée au réseau Terre de Liens, appartient à cette catégorie. Désormais affranchie du statut de simple curiosité, la présence des rapaces incarne une nouvelle manière d’habiter la terre. L’agriculture y quitte sa posture d’enclave pour retrouver son ancrage au sein d’un écosystème élargi. À la lumière de ce témoignage, une évidence émerge : préserver l’habitat des rapaces s’inscrit bien au-delà du simple aménagement de nichoirs. C’est accepter de regarder autrement son exploitation, de considérer qu’une ferme est aussi un lieu où se croisent des oiseaux, des insectes, des petits mammifères, des arbres anciens, des prairies et des haies, autant d’éléments qui interagissent en permanence. Cette approche rejoint pleinement la philosophie défendue par Terre de Liens, qui voit dans le foncier agricole non seulement un outil de production, mais également un patrimoine vivant dont dépend une part essentielle de notre biodiversité.

Une ferme qui laisse une place au vivant

Le récit des exploitants tranche avec l’image parfois idéalisée ou, au contraire, très technique de l’agriculture durable. Les aménagements ont été réalisés progressivement, en observant les besoins des espèces et les possibilités offertes par le site. Préserver un vieux bâtiment agricole plutôt que de condamner toutes ses ouvertures, maintenir des arbres offrant des cavités naturelles, conserver les haies qui structurent les parcelles, installer des nichoirs adaptés aux espèces locales, limiter les dérangements pendant la période de reproduction : chacune de ces décisions paraît modeste lorsqu’on l’envisage isolément. Ensemble, elles finissent pourtant par transformer profondément les conditions d’accueil de la faune sauvage.

Cette démarche demande avant tout du temps. Les oiseaux ne répondent pas à un calendrier fixé par l’homme. Certains nichoirs demeurent inoccupés plusieurs saisons avant qu’un couple ne décide enfin de s’y installer. D’autres sont investis dès la première année. Cette part d’incertitude est pleinement assumée par les exploitants. Leur objectif n’est pas de provoquer artificiellement le retour des rapaces, mais de créer un environnement suffisamment favorable pour qu’ils choisissent eux-mêmes de revenir.

Voir tournoyer un rapace (ici, une buse variable) insuffle l'effet d'un diagnostic écologique de son exploitation.
Voir tournoyer un rapace (ici, une buse variable) insuffle l'effet d'un diagnostic écologique de son exploitation. - Ludovic Lanfumey.

Les rapaces, témoins d’un équilibre retrouvé

L’un des enseignements les plus intéressants de ce témoignage tient au regard que les exploitants portent désormais sur les oiseaux eux-mêmes. Les rapaces ne sont plus seulement envisagés pour le rôle qu’ils peuvent jouer dans la régulation des populations de campagnols. Leur présence raconte quelque chose de plus large : elle renseigne sur l’état du milieu dans lequel ils évoluent. Qu’une effraie des clochers revienne nicher dans un bâtiment agricole, qu’un faucon crécerelle s’installe dans un nichoir ou qu’une chevêche retrouve les vieux arbres d’un verger signifie que les conditions nécessaires à leur présence sont réunies. Car ces oiseaux ne s’établissent pas dans un paysage par hasard. Pour s’y nourrir, chasser et se reproduire, ils ont besoin d’insectes et de petits mammifères en quantité suffisante, de prairies diversifiées, de zones de chasse accessibles, mais aussi de refuges et de sites de nidification préservés. Derrière la silhouette d’un rapace se dessine ainsi tout un réseau d’espèces et d’habitats, souvent beaucoup moins visibles. C’est sans doute là que leur présence prend tout son sens : elle permet de lire, presque en creux, la vitalité écologique d’une exploitation. Le témoignage invite dès lors à dépasser une conception de la biodiversité réduite à un simple inventaire d’espèces. Celle-ci réside aussi, et peut-être surtout, dans la richesse des relations qui les relient entre elles et à leur milieu. Situés au sommet de cette chaîne, les rapaces en deviennent en quelque sorte les sentinelles : lorsqu’ils trouvent à nouveau leur place dans les fermes, c’est souvent le signe que, sous leurs ailes, tout un monde plus discret a lui aussi retrouvé la sienne.

Une philosophie qui dépasse largement la question des nichoirs

Au cours du webinaire, plusieurs interventions avaient déjà largement montré que les rapaces rendent de précieux services en consommant chaque année plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de campagnols selon les espèces. Le témoignage des Paniers de Saison vient compléter cette démonstration sous un autre angle. Les exploitants ne cherchent jamais à faire des rapaces une solution technique supplémentaire dans la lutte contre les ravageurs. Ils refusent cette vision utilitariste qui consisterait à mesurer leur intérêt uniquement à l’aune des campagnols capturés.

Leur présence possède une valeur bien plus large. Elle participe à restaurer des équilibres écologiques progressivement fragilisés par l’évolution des paysages agricoles. Elle rappelle également que la nature offre des mécanismes de régulation complexes, dont les rapaces ne constituent qu’un maillon parmi d’autres aux côtés des renards, des mustélidés, des chauves-souris ou encore de nombreux insectes auxiliaires. Cette manière d’envisager la biodiversité marque une évolution profonde du regard porté sur l’agriculture. Il ne s’agit plus seulement de protéger quelques espèces emblématiques, mais de reconstruire progressivement un fonctionnement écologique capable d’accompagner durablement les systèmes de production.

Un témoignage qui trouve un écho en Wallonie

Si cette expérience est menée dans l’Yonne, elle résonne avec une particulière acuité de l’autre côté de la frontière. En Wallonie également, les paysages agricoles ont profondément changé au cours des dernières décennies. Le remembrement, l’agrandissement des parcelles, la disparition de nombreuses haies, la rénovation des bâtiments agricoles ou encore le recul des vieux vergers ont progressivement réduit les habitats disponibles pour de nombreuses espèces. Les rapaces nocturnes, notamment l’effraie des clochers ou la chevêche d’Athéna, figurent parmi les oiseaux qui ont le plus directement subi ces transformations. Dans le même temps, un mouvement inverse s’est progressivement dessiné. Les programmes de plantation de haies, les projets de restauration du bocage, les mesures agro-environnementales, les initiatives portées par les parcs naturels ou les associations de protection de la nature traduisent une volonté croissante de réintroduire davantage de biodiversité au sein des exploitations agricoles.

Les rapaces reviennent lorsque toute une ferme choisit de leur faire une place, notamment en installant  des perchoirs.
Les rapaces reviennent lorsque toute une ferme choisit de leur faire une place, notamment en installant des perchoirs. - Salomé Boudier.

Le témoignage des Paniers de Saison montre que cette ambition n’a rien d’utopique. Les solutions présentées restent accessibles à de nombreuses fermes, qu’elles soient situées en Bourgogne, en Champagne, dans l’Yonne ou au cœur des campagnes wallonnes. Elles reposent moins sur des investissements lourds que sur une autre manière de penser l’organisation des espaces agricoles.

Une agriculture qui produit aussi du paysage

Le témoignage met en lumière une réalité essentielle : une exploitation agricole engendre bien plus que des denrées alimentaires. Elle façonne également un paysage. Elle décide de conserver ou de supprimer une haie, de restaurer une prairie, de maintenir un vieux bâtiment ouvert aux chouettes, de préserver un arbre creux ou de planter un alignement d’arbres qui servira demain de corridor écologique. Toutes ces décisions, parfois anodines à l’échelle d’une parcelle, dessinent progressivement le visage d’un territoire. C’est précisément cette dimension paysagère qui confère toute sa portée au témoignage présenté lors du webinaire. Les rapaces deviennent alors bien davantage que des auxiliaires de culture. Ils incarnent la capacité d’une agriculture moderne à renouer avec les équilibres naturels sans renoncer à sa vocation productive. En refermant cette séquence consacrée à la ferme Les Paniers de Saison, une conviction demeure. Les oiseaux de proie ne reviennent pas parce que quelques nichoirs ont été installés. Ils reviennent lorsque toute une ferme choisit de leur faire une place. Derrière ce choix se dessine une vision de l’agriculture où la performance ne se mesure plus seulement au rendement des cultures, mais aussi à la richesse du vivant qu’elles parviennent encore à accueillir. C’est là l’un des messages les plus inspirants de ce webinaire : la biodiversité ne s’oppose pas à l’agriculture, elle peut en devenir l’une de ses plus précieuses partenaires.

Marie-France Vienne

A lire aussi en Au vert

La transition , un condensé de financement, évaluation, sensibilisation…et paradoxes

Economie La transition… Un mot que l’on retrouve sur de nombreuses lèvres, au sein des fermes mais aussi dans le discours de celles et ceux qui gravitent autour. Ce concept ne peut toutefois se résumer à une simple évolution des pratiques agricoles. Derrière le changement, se pose la question de son financement, du rôle de la distribution, du soutien des consommateurs… et, plus largement, de la cohérence des politiques européennes qui encadrent notre agriculture et, parfois, la fragilisent.
Voir plus d'articles