À l’écoute du seigneur des forêts ardennaises
C’est un rituel immuable qui revient chaque année avec l’automne… De mi-septembre à mi-octobre environ, le brame du cerf s’élève des forêts ardennaises, faisant résonner cette période particulière qu’est la saison des amours. Quel cerf parviendra, grâce à ses cris rauques et puissants, à battre le rappel auprès des biches ? Ce spectacle aussi intense que mystérieux s’offre aux promeneurs nocturnes qui sauront se montrer discrets…

Impressionnant et majestueux, le cerf s’impose comme le seigneur des forêts d’Ardenne. Encore plus en automne, quand débute une des trois grandes étapes qui rythment chaque année de sa vie. Mais avant de devenir ce mâle puissant qui se fait entendre dans la nuit noire, à l’occasion du rut, le cerf n’est d’abord qu’un daguet. Ce jeune mâle porte deux dagues, des pointes droites et sans ramification dont la taille dépend de sa génétique et de l’étendue du territoire dans lequel il vit. À ce moment, pas question de se mesurer aux mâles dominants !
Une couronne symbole de puissance
Petit à petit, l’animal grandit, de même que ses bois, et devient cerf. Ses premiers bois n’impressionnent pas encore car l’animal est jeune. Mais au fur et à mesure qu’il les perd, entre fin février et fin avril, et qu’ils repoussent, jusqu’à fin juillet, les bois prennent de l’ampleur et de la prestance. Les ramifications se font plus nombreuses, couronnant sa seigneurie. Les bois atteignent ainsi plusieurs kilos.
Si la perte et la repousse des bois constituent deux étapes majeures dans la vie du cerf, le brame en est bien la troisième. Durant cette période de reproduction, l’animal émet un cri rauque et puissant, traversant la forêt. Il s’impose auprès de ses rivaux. Les biches se rendent alors sur la place du brame pour se faire saillir et donner naissance à un faon après huit mois de gestation.
Le brame permet au mâle dominant de conserver sa position. Il n’est que rarement suivi d’un combat. En effet, lorsque deux mâles se rencontrent, ils se jugent d’abord, tant sur les plans visuels qu’auditifs. Après analyse de l’adversaire, le mâle fait face à deux possibilités. Soit il estime que son concurrent est potentiellement plus faible ou plus vieux et combat. Soit il quitte les lieux et cherche un autre potentiel rival à combattre en vue, in fine, de se reproduire.
Les combats ne représenteraient qu’entre 15 à 20 % du brame. Mais ils peuvent se solder par des blessures graves, voire mortelles, pour les adversaires.
Écouter le cerf, au cœur des forêts ardennaises
Partir à l’écoute du brame du cerf permet de vivre un moment fort de la vie de la forêt. Ce spectacle attire un public toujours plus large, mais requiert de respecter la quiétude des animaux. Il suppose aussi de bien connaître le terrain, de choisir un poste d’écoute adapté et de ne jamais chercher à s’approcher des mâles en rut. Silence, prudence et respect sont donc de mise pour profiter de cette ambiance unique.
Pour profiter pleinement de cette expérience, plusieurs acteurs ardennais organisent des sorties forestières, souvent précédées d’un exposé sur la vie de la biche et du cerf. Parmi eux, le restaurant L’Épisode et les Lodges de la Vierre, situés au cœur du Domaine de Waillimont (Herbeumont, à quelques kilomètres de Bertrix). Trois fois par semaine, le chef, Jordan Boreux, et son épouse, Gaëlle Dedeurwaerder, proposent une formule complète, mêlant gastronomie et expédition nocturne.
La soirée débute autour d’un dîner aux saveurs automnales, dans une ambiance feutrée et chaleureuse. Pour celles et ceux qui le souhaitent, il pourra être précédé d’un apéritif, pris au coin du feu. L’heure est à la déconnexion totale, afin de profiter pleinement du moment. Une immersion que Jordan prolonge en racontant volontiers l’histoire des lieux.
Patricia et Michel Boreux, les parents du chef, ont fait l’acquisition du Domaine de Waillimont en 2018. Celui-ci, d’une superficie de 14 ha, comprend un étang sur lequel la famille a fait construire quatorze lodges, ouverts depuis 2021. Quant au restaurant, il prend place dans la superbe bâtisse de pierre surplombant les lieux. « Son nom témoigne de son origine. L’Épisode ne devait être qu’un restaurant éphémère, créé durant la pandémie de Covid-19, après le premier déconfinement. Les lieux permettaient de conserver la distanciation sociale requise à l’époque. Après le second confinement, nous avons rouvert les portes du restaurant, mais définitivement cette fois », se souvient le chef.
Mais revenons à table. Dans les assiettes, Jordan fait la part belle aux produits locaux (dernières tomates, filet de canette, champignons, pommes…) et aux récoltes du jardin potager situé devant le restaurant. « Mes différents stages en cuisine m’ont inspiré dans la conception de ce jardin. Ici, nous cultivons plus de 100 plantes et fleurs aromatiques et comestibles. Après récolte, le tout sèche dans les caves du restaurant et est utilisé au fur et à mesure de l’année. Cela nous permet d’échapper à la standardisation des herbes et aromates. » Depuis quatre ans, le jardin inspire également l’équipe pour la conception de boissons sans alcool « maison ». Infusions, kéfirs, kombuchas… sont créés pour s’accorder au mieux avec le menu, sans chercher à imiter une boisson alcoolisée.

Une fois le repas terminé, la soirée se poursuit avec une présentation d’un guide nature. Tous les secrets de la vie du cerf et des biches sont ainsi révélés, à renfort de photos. Des bois permettent également de comparer le cerf avec le brocard et le chevreuil, mais aussi de se rendre compte du poids et de la robustesse de l’ensemble.
Vers 22 h, tous en camionnette… et place à la magie. Le guide nature emmène les curieux à l’écoute du brame, entre Waillimont et Herbeumont. Une fois la camionnette garée, silence ! Tout le monde en sort discrètement et les oreilles se tendent. Le seigneur se fera-t-il entendre ? Soudain, un bruit rauque résonne. Le cerf est bien au rendez-vous, mais au loin. Alors, direction un second poste d’écoute. Là, le mâle dominant est bien plus proche. Son cri se fait entendre distinctement, déchirant la nuit. Le spectacle, sous un ciel étoilé, est fascinant.
Une fois la soirée terminée, il est possible de profiter de l’un des quatorze lodges. Le calme s’y prolonge, à l’écoute des bruits de la nuit… Sans la moindre voiture. Chaque logement est, en effet, équipé de son propre cuistax pour se déplacer au cœur du domaine, lové dans la forêt ardennaise. De quoi renforcer le sentiment d’immersion et profiter d’une parenthèse bienvenue.
Explorer la nature sous toutes ses facettes
L’expérience peut également se vivre à Rochehaut où Patricia et Michel Boreux ont imaginé une formule regroupant diverses activités. Le séjour (trois jours, en semaine) intègre ainsi une promenade avec un guide nature. Au programme : introduction à l’histoire de Rochehaut, découverte du panorama sur le village de Frahan et plongée dans le massif forestier. Au détour des sentiers, Daniel Manant, le guide, raconte la nature : les champignons, lorsque la météo leur est propice, mais aussi les affleurements de schiste, le comportement des animaux, les feuillus et résineux… Rien ne semble pouvoir l’arrêter tant l’envie de transmettre sa passion est présente. De quoi accrocher les promeneurs !

L’expérience proposée à l’Auberge de Rochehaut est donc davantage tournée vers la découverte et l’observation. Elle se prolonge d’ailleurs à travers une visite du parc animalier, lequel permet d’observer des biches et cerfs, mais pas uniquement…
Sur une surface de 40 ha, Arnaud, l’aîné des enfants Boreux, héberge une quarantaine d’espèces d’Ardenne et d’ailleurs, qu’ils s’agissent d’animaux de la ferme, de gibiers des forêts ou de races plus exotiques. À bord d’un petit train, les visiteurs découvrent les animaux les uns après les autres. Sangliers, cerfs et biches, chèvres, bisons, ânes, moutons roux ardennais, autruches et… dromadaires se dévoilent aux visiteurs. Certains s’approchent même des voyageurs, surtout si le chauffeur du petit train leur a réservé quelques petites friandises… Et de nouvelles espèces devraient prochainement intégrer le parc animalier : loups, rennes des forêts ou encore capybaras.
Le voyage permet également de découvrir les porcs plein air, élevés sous le label Porc Qualité Ardenne, et l’élevage de cervidés. La formule proposée par Patricia et Michel est donc nettement plus visuelle, avec la possibilité d’observer les cerfs et biches au plus près. Mais le couple n’a pas pour autant oublié de faire vivre l’intensité du brame.
La journée se prolonge, en effet, au sein de l’Abri des biches. Là, un film est projeté et, comme à l’Épisode, un guide spécialisé dévoile tous les secrets de la vie des cerfs et des biches.
Enfin, le soir, après le repas, le charme peut opérer. L’équipe de l’Auberge conduit les visiteurs au cœur des forêts environnantes pour écouter le brame. Et, une nouvelle fois, les mâles en rut sont au rendez-vous et se font entendre. Un moment hors du temps, durant lequel la nature offre une fois encore aux visiteurs un spectacle aussi sauvage qu’inoubliable.

S’en suite une petite expédition nocturne dans le parc animalier, pour regagner l’Abri des biches. Les animaux se montrent, attirés par les friandises que leur donne Michel Boreux. Avec un peu de chance, le mâle dominant se fera également entendre, à quelques mètres seulement des participants. L’approche est différente que dans la forêt, mais elle permet de découvrir le comportement de la harde et du cerf. En toute sécurité, bien sûr !
Éphémère, l’expérience du brame peut encore se vivre jusqu’à mi-octobre environ… ou inspirer une escapade automnale l’an prochain.





