Hauts-de-France, une puissance agricole, un élevage en recul
Première région française pour de nombreuses productions végétales, les Hauts-de-France n’échappent pas à l’érosion de leurs activités d’élevage. Devant l’intergroupe du parlement consacré à l’élevage durable, Marie-Sophie Lesne, vice-présidente de la région, et Laurent Degenne, président de la Chambre régionale d’agriculture, ont présenté un manifeste pour la prochaine Pac. Leur revendication porte sur un meilleur soutien des territoires agricoles productifs, y compris lorsqu’ils ne souffrent d’aucun handicap naturel.

La puissance agricole d’un territoire ne le met pas nécessairement à l’abri du déclin. C’est tout le paradoxe que les représentants des Hauts-de-France sont venus exposer devant les eurodéputés. Dans cette région du nord de la France, où les grandes cultures côtoient historiquement les productions animales, les capacités de production demeurent considérables. Pourtant, l’élevage recule, les exploitations spécialisées disparaissent et les infrastructures qui permettent de transformer les produits agricoles s’affaiblissent progressivement.
Leur démarche s’inscrit dans la préparation de la Pac 2028-2034. Élaboré conjointement par la Région et la Chambre d’agriculture, leur manifeste défend une conception de la souveraineté alimentaire fondée non seulement sur le maintien des exploitations, mais aussi sur la préservation des capacités de production à long terme.
Complémentarité entre le végétal et l’animal
Mais sa force ne repose pas uniquement sur les rendements ou la diversité des cultures. Elle tient aussi à la complémentarité historique entre productions végétales et animales. Dans les systèmes de polyculture-élevage, les animaux valorisent les coproduits végétaux, contribuent à la fertilité des sols et permettent de diversifier les revenus des exploitations. Les effluents d’élevage participent à la fertilisation des cultures, tandis que les surfaces fourragères et les prairies trouvent leur place dans des rotations agricoles plus diversifiées. Cette complémentarité constitue, aux yeux des représentants régionaux, un atout économique autant qu’agronomique. Sa disparition progressive pourrait fragiliser l’ensemble du système productif.
Un tiers des exploitations spécialisées en élevage a disparu
Les chiffres présentés à Strasbourg illustrent l’ampleur de cette transformation. Entre 2010 et 2020, le nombre d’exploitations spécialisées dans l’élevage est passé d’environ 7.500 à 4.900 dans les Hauts-de-France, soit une diminution de 35 % en dix ans. Le recul ne concerne pas seulement le nombre d’agriculteurs. Il s’accompagne d’une contraction des cheptels, qui touche plusieurs productions animales. Selon les données présentées par la délégation régionale, les effectifs de bovins, de vaches laitières, de porcins et d’ovins ont tous diminué depuis 2010, à des rythmes variables.
Or, la disparition d’un atelier d’élevage ne se résume pas à une modification de l’orientation économique d’une exploitation. Elle entraîne des conséquences sur l’ensemble de la filière : collecte, abattage, transformation, services vétérinaires, approvisionnement et emplois agroalimentaires. À mesure que les volumes diminuent, les infrastructures deviennent plus difficiles à rentabiliser. Leur disparition accroît à son tour les contraintes pesant sur les éleveurs encore en activité. La région observe ainsi des déséquilibres entre ses capacités de production, ses besoins de consommation et ses outils d’abattage. Une situation qui alimente les inquiétudes quant au maintien de filières animales suffisamment structurées. Pour Marie-Sophie Lesne, l’enjeu dépasse donc la seule évolution du nombre d’exploitations. Il s’agit de déterminer si l’Europe conservera les moyens matériels, humains et économiques de produire son alimentation dans les décennies à venir.
Le paradoxe des régions de plaine
C’est sur la répartition des soutiens agricoles que les représentants des Hauts-de-France ont formulé l’une de leurs critiques les plus précises. Ils ne contestent pas le principe de l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN), destinée à soutenir les exploitations situées dans des territoires où les conditions de production sont défavorables. Ils reconnaissent au contraire la nécessité de maintenir cet instrument pour les zones de montagne et les autres régions concernées.
Mais ils estiment que la Pac doit également prendre en considération une autre forme de vulnérabilité : celle des élevages implantés dans des territoires à fort potentiel agricole. Dans les plaines fertiles des Hauts-de-France, les prairies entrent directement en concurrence avec les cultures de vente. Le maintien d’un troupeau suppose des bâtiments, du matériel, des surfaces fourragères et une disponibilité quotidienne de main-d’œuvre, alors que certaines productions végétales peuvent offrir des perspectives économiques jugées plus attractives. À cette concurrence s’ajoutent la pression foncière liée à l’urbanisation et la raréfaction de certains services indispensables aux éleveurs. La rentabilité d’un élevage peut ainsi devenir insuffisante alors même que les conditions naturelles permettraient de maintenir une production importante. Pour la délégation régionale, les instruments de soutien actuels ne reconnaissent pas suffisamment cette réalité.
Un soutien européen distinct de l’ICHN
La principale proposition du manifeste consiste à créer un dispositif européen spécifique en faveur des élevages productifs, complémentaire des aides destinées aux territoires soumis à des handicaps naturels. Il pourrait bénéficier aux exploitations maintenant un cheptel significatif, contribuant directement à la production alimentaire et s’inscrivant dans des systèmes de polyculture-élevage capables de valoriser les coproduits végétaux. Les représentants régionaux demandent notamment le maintien et le renforcement des aides couplées, avec une attention particulière aux paiements calculés en fonction des UGB.
Leur objectif est de faire reconnaître la contribution économique et productive de l’élevage, au-delà des seuls critères de surface ou de localisation géographique. Cette approche traduit une conception assumée de la politique agricole : les aides publiques doivent certes compenser les difficultés, mais éga
Investir pour conserver la capacité de produire
Le deuxième grand axe du manifeste concerne l’investissement. Pour les représentants des Hauts-de-France, la pérennité de l’élevage ne saurait reposer exclusivement sur des soutiens annuels au revenu. Elle suppose également la possibilité de moderniser les bâtiments, d’améliorer les conditions de travail, de réduire les charges et d’adapter les systèmes de production aux nouvelles contraintes climatiques. Marie-Sophie Lesne a insisté sur la nécessité de disposer d’un budget européen suffisamment ambitieux pour financer ces transformations.
L’enjeu est particulièrement important dans les élevages, où les investissements sont souvent lourds, difficilement réversibles et amortis sur de longues périodes. Sans perspective de rentabilité, les agriculteurs hésitent à engager les dépenses nécessaires, tandis que les établissements financiers deviennent plus réticents à accompagner leurs projets. Le risque est alors celui d’un cercle vicieux : faute d’investissements, les exploitations perdent en compétitivité, leurs revenus se dégradent et leur transmission devient plus incertaine. À l’inverse, un soutien public bien orienté peut contribuer à sécuriser les projets, à mobiliser les financements privés et à préserver les capacités productives.
L’eau, condition de la compétitivité future

Le changement climatique pourrait, selon leur analyse, modifier profondément la géographie des productions agricoles. Certaines régions aujourd’hui fortement productives risquent de voir leurs capacités diminuer, tandis que d’autres pourraient conserver des conditions relativement favorables. Dans cette perspective, les Hauts-de-France entendent faire reconnaître leur potentiel comme un atout stratégique pour l’UE. Leur message aux institutions européennes est que la Pac ne doit pas seulement soutenir les territoires confrontés à des difficultés immédiates. Elle doit également anticiper les besoins alimentaires futurs en préservant les régions capables de maintenir une production importante. Une telle orientation suppose de dépasser une lecture strictement compensatoire des aides agricoles pour intégrer davantage les enjeux de production, de transmission et d’investissement.
Devant le parlement, Marie-Sophie Lesne et Laurent Degenne ont ainsi défendu une politique agricole qui ne se contente pas d’accompagner les mutations en cours, mais cherche à éviter la disparition de capacités productives difficiles à reconstituer. Car lorsqu’un élevage ferme, ce ne sont pas seulement des animaux qui quittent une exploitation. Ce sont parfois des bâtiments qui perdent leur usage, des savoir-faire qui disparaissent et des filières locales qui s’affaiblissent. Autant de pertes dont les conséquences ne se mesureront pleinement que dans les années à venir.





