Michaël Nélisse, profession: «débardeur au cheval»

Marco, mené au cordeau par son unique meneur dans une deuxième éclaircie d'épicéas.
Marco, mené au cordeau par son unique meneur dans une deuxième éclaircie d'épicéas. - V.M.

D ans les traces de son grand-père puis de son père Raymond, Michaël Nélisse arpente les parcelles de résineux avec un cheval de débardage depuis l’âge de 8 ans. Dès qu’il eut atteint l’âge de travailler, il fit du débardage au cheval sa profession. D’abord en tandem avec son père avec qui il parfait les rouages du métier, il bâtit son expérience en côtoyant les acteurs du milieu duquel il est indispensable de tirer les ficelles. Jusque l’année dernière, son père Raymond l’accompagnait encore derrière les palonniers avant de prendre définitivement sa retraite dans la maison familiale d’Ochamps.

Une entreprise solide qui fait vivre plusieurs familles

Aujourd’hui en pleine force de l’âge, Michaël s’est construit une vie professionnelle solide. Sa réputation, son sérieux et son professionnalisme ne sont plus à faire et lui permettent de compter sur des chantiers récurrents de débusquage de résineux que plusieurs donneurs d’ordres lui assurent. La majorité des chantiers lui viennent principalement d’un exploitant forestier qui fait appel à lui de longue date, comme il le faisait déjà avec son père. Cette confiance et cette fidélité réciproque n’ont jamais été rompues.

Les écuries sont composées de six chevaux de travail. Quatre d’entre eux s’alternent au débusquage de bois en long et les deux autres, d’âge avancé, sont en retraite mais utilisés en réserve. Trois tracteurs de débardage et un débusqueur forestier constituent le matériel mécanisé pour l’acheminement, en complément avec les chevaux, des troncs jusqu’aux chemins d’enlèvement. Michaël Nélisse procure du travail à deux collaborateurs occupés avec lui à temps plein et deux autres qui viennent en renfort occasionnel.

Trait Belge, Trait Ardennais et Boulonnais sont les races de chevaux utilisées actuellement dans l’entreprise. D’autres races comme les Comtois ont aussi été utilisées dans le passé. « Je n’ai pas de préférence pour une race plutôt qu’une autre. » indique le débardeur, qui ajoute : « Ce qui est le plus important à mes yeux c’est la propreté des membres et la largeur des épaules du cheval. La propreté des membres se retrouve la plupart du temps chez les chevaux qui ont les jambes relativement fines. Je n’achète jamais des chevaux qui ont des membres comme des poteaux. »

Concours de Libramont 2018: toute la volonté de Michael Nélisse  et de son cheval Marco à l'épreuve de force.
Concours de Libramont 2018: toute la volonté de Michael Nélisse et de son cheval Marco à l'épreuve de force. - V.M.

Fléau naturel, gestion publique inadaptée et loi bafouée

Comme toute la profession, Michaël Nélisse subit aujourd’hui les conséquences des épicéas scolytés qui arrivent en excès dans les exploitations forestières. Les scolytes sont des insectes coléoptères qui se nourrissent du bois et dont les larves boivent la sève des arbres affaiblis par un manque hydrique. Les résineux dessèchent et meurent sur pied. La législation oblige les propriétaires à abattre et vendre les résineux atteints de ce fléau mais à des prix nettement inférieurs aux prix normaux. Un surplus d’épicéas arrive ainsi sur le marché. Ces coupes sont souvent réalisées à blanc, donnant accès aux machines et rendant inutile l’utilisation du cheval. Pour les débardeurs au cheval comme pour l’ensemble de la filière, ce fléau naturel n’est pas dédommagé par une quelconque prime octroyée par les pouvoirs publics.

Ce que déplore surtout Michaël Nélisse, ce sont les cloisonnements injustifiés dès la première éclaircie dans les parcelles domaniales de résineux où une ligne d’arbres est systématiquement éliminée toutes les sept lignes. « C’est un véritable gaspillage car 15 % de la parcelle sont ainsi inutilisés, ce qui représente plusieurs dizaines de mètres cubes de bois potentiels non valorisés. Le jeune bois prélevé lors des cloisonnements n’a aucune valeur. » Explique Michaël. D’un point de vue écologique cette aberration est d’autant plus grande que ces coupes font disparaître un important puit de carbone. Cette politique de gestion de nos forêts publiques a pour but de permettre le passage des engins motorisés de débusquage et de débardage dans les parcelles et relègue les chevaux de trait aux écuries et aux abattoirs. Libre d’accès, la machinerie lourde, elle, détruit le biotope et compacte le sol alors que le cheval évite le tassement et respecte l’intégrité de la végétation en se faufilant entre les jeunes plantations.

Il faut souligner que les exploitants forestiers eux-mêmes, en tant que propriétaires privés, ne réalisent pas ces cloisonnements systématiques en première éclaircie dans leurs parcelles. Seules quelques coupes de passage y sont réalisées toutes les 20-25 lignes. Chevaux et tracteurs y trouvent suffisamment d’espace pour évoluer ensemble et évacuer le bois. Ces propriétaires privés garantissent ainsi la maximalisation des volumes prélevés et des rendements de leurs parcelles au moment des mises à blanc.

Un autre fléau, lourd de conséquences pour l’équilibre forestier et la pérennité du cheval en forêt, est le manque d’autorité politique à faire respecter la législation en vigueur dans les forêts domaniales. En effet, alors ministre régional, Benoît Lutgen avait émis la circulaire 2686 du 26/12/2006 qui instruit l’administration compétente sur l’obligation de débusquer au cheval 30 % des résineux de moins de 70 cm de circonférence (mesuré à 1,5m). Seules quelques rares communes appliquent ces instructions mais bon nombre d’entre elles les ignorent. De toute évidence, la hiérarchie de l’administration compétente ferme les yeux sur le non-respect de cette législation et le ministère en charge de cette matière semble manquer d’autorité à son égard.

Puisse la profession de débardeur au cheval retrouver rapidement les couleurs éclatantes du fragile coquelicot.

Valère Marchand