Je n’aurais pas dû, mais j’ai ri quand j’ai lu cette glorieuse tirade de Gaia. Le Groupe d’Action dans l’Intérêt des Animaux s’est lancé dans une de ses énièmes croisades, cette fois contre la filière laitière. « Pas ta mère, pas ton lait ! », renchérit l’association de défense des animaux, « la voix des sans-voix ». Je n’aurais pas dû rire, car il est vrai qu’un tas de gens méconnaissent cette vérité fondamentale, à savoir qu’un mammifère doit mettre un petit au monde pour que ses glandes mammaires sécrètent du lait. Ensuite, on sépare « brutalement» (sic) le jeune de sa mère pour traire la vache, la brebis ou la chèvre. Retirer l’enfant à sa maman, quel scandale : du pain béni pour Gaia !
Ces gens-là voudraient nous donner des leçons et n’ont jamais vêlé une vache, ni agnelé une brebis ! Les éleveurs laitiers prennent le plus grand soin des nouveau-nés, les couchent dans un douillet berceau de paille, les sèchent soigneusement, les placent sous une lampe chauffante quand la température est fraîche. Ils sont dorlotés, protégés, et non traînés sauvagement comme Gaia le suggère dans ses clips vidéo. Ensuite, on trait pour eux du colostrum, donné au biberon avec une grande douceur, pour ne pas qu’ils avalent de travers. Les veaux moins vigoureux sont nourris plusieurs fois par jour, caressés, cajolés. À l’un d’entre eux, prématuré, ma fille enfila un soir d’hiver quatre longs bas norvégiens, car elle trouvait que les petits sabots de ses pattes restaient glacés ! Elle entoura son cou d’une écharpe et coiffa sa tête d’un gros bonnet de laine. Elle l’aurait pris volontiers dans son lit, sous sa couette, mais bon… Comment ne pas aimer les jeunes animaux, quand ils vous regardent de leurs grands yeux innocents ?
J’aimerais vous dire « non », définitivement « non », mais je mentirais en affirmant que tous les agriculteurs sont aussi gentils que nous avec leurs veaux, vaches, cochons, couvées. Dans toutes les couches de la société, il existe des sadiques, des psychopathes, des brutes insensibles : pourquoi ne serait-ce pas le cas dans le milieu agricole ? Les images diffusées par Gaia proviennent de ces très rares fermes où les animaux vivent un enfer. Oui, elles existent, et ce n’est pas neuf.
À mes tout débuts de correspondant du Sillon Belge, j’ai proposé le texte suivant en 2003 :
Du pain maudit pour Gaia.
La nausée : abominable, horrible, pitoyable, révoltant… Les épithètes me manquent pour qualifier le reportage diffusé ce dimanche 23 mars 2003 au « Jardin extraordinaire
La nausée : des animaux domestiques innocents immolés à petit feu sur l’autel de la déchéance humaine. Mes yeux n’en ont pas cru leurs oreilles ! Quel degré d’avilissement a-t-il pu induire une situation aussi dégradante, une telle veulerie ? Il ne nous appartient pas d’émettre un quelconque jugement, dans l’ignorance des tenants et aboutissants. Mais le voisinage ? La police ? L’inspection vétérinaire ?
Ce dimanche 23 mars 2003 coïncidait pile poil avec le septantième anniversaire de l’inauguration de Dachau, le premier camp de concentration installé par le régime nazi. Le diable en rit encore ! La voilà, mon image choc : une ferme-Dachau, Ravensbrück, Mauthausen… : du pain maudit pour Gaia !
Rien n’est jamais ni tout noir, ni tout blanc. L’association de défense des animaux diffuse en pagaille des vidéos pas gaies ; Gaia pagaie à toute vitesse sur ses torrents d’images choquantes sans prendre le temps d’investiguer dans les exploitations agricoles à taille humaine. Gaia chasse précisément là où elle sait qu’elle trouvera des comportements monstrueux, et c’est réellement déplorable. À nos yeux, elle perd ainsi une bonne partie de sa crédibilité et de sa pertinence en lâchant des absurdités, lorsqu’elle orchestre de cette façon ses campagnes de sensibilisation.
Dommage… Nous non plus ne comprenons pas qu’on fasse souffrir des animaux domestiques, et nous nous offusquons devant les conditions d’élevage des fermes usines, là où les volailles s’entassent par dizaines de milliers, où les vaches par centaines ne sortent plus brouter, où les cochons dépressifs par milliers se mangent la queue l’un à l’autre par ennui…
Du pain béni pour Gaia… Mais « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » écrivit Blaise Pascal dans ses Pensées. Mieux vaut donc faire la bête, brave et stupide, et continuer à bien soigner nos animaux !
