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Entregreffages, sur-greffages et doubles greffages: des techniques qui ont leur intérêt au verger

Si les fruitiers de nos vergers se composent le plus souvent d’un sujet porte-greffe auquel est greffée une variété fruitière, il arrive également que l’on ait recours à un entregreffe. Ce dernier permet, notamment, d’améliorer la compatibilité, de modifier la vigueur de la ramure ou encore d’adapter les arbres à un sol peu favorable. Le sur-greffage, lui, fait intervenir d’autres méthodes. Sur des arbres déjà en place, il permet de changer plus rapidement la charpente et la variété productrice de fruits.

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La plupart des arbres fruitiers greffés sont composés de deux individus différents : un sujet porte-greffe (SPG) qui constitue le système radiculaire et parfois une partie du tronc, et une variété fruitière qui forme la charpente et la ramure. Ils appartiennent le plus souvent à la même espèce mais aussi parfois à deux espèces différentes, botaniquement proches, comme les poiriers greffés sur cognassier, les fruits à noyau greffés sur d’autres Prunus, ou les agrumes.

Dans certains cas, un troisième individu que l’on appellera « l’entregreffe » sera placé entre le sujet porte-greffe et la variété fruitière pour différentes raisons utiles et bien précises, puisqu’un tel arbre demandera généralement davantage de temps et de soins pour être produit en pépinière. Et lorsqu’une variété fruitière déçoit ou ne présente plus d’intérêt commercial, il est possible de sur-greffer une autre variété plus intéressante sur sa ramure ; dans ce cas l’arbre sera aussi constitué de trois individus différents.

Un grand nombre d’autres techniques de greffage existent, en raison d’une particularité de l’arbre comme la présence chez les noyers d’une moelle abondante dans la tige, ou afin de corriger certaines erreurs (une vigueur insuffisante des arbres, un boutonnement insuffisant) ou encore de réparer certains dégâts d’animaux… La liste n’est pas close !

L’affinité : condition essentielle de réussite

La réussite de tous les greffages suppose qu’il existe une compatibilité suffisante entre les individus accolés. Différentes méthodes ont été proposées afin de formuler un pronostic de réussite.

À l’École d’horticulture de Vilvoorde, Edmond van Cauwenberghe s’est basé sur la dureté du bois. Selon lui les variétés à bois tendre se soudent bien à d’autres variétés à bois tendre, et les variétés à bois dur sur d’autres variétés à bois dur. La soudure d’une variété à bois tendre sur une variété à bois dur est un peu moins bonne, et la soudure d’une variété à bois dur sur une variété à bois tendre donne généralement des résultats médiocres. Les variétés à bois tendre ont une vigueur plus forte que les variétés à bois dur. La pression de la sève ou des tests sérologiques sont d’autres paramètres qui ont été utilisés pour apporter une réponse à cette question.

En pratique, c’est aussi grâce à l’expérience acquise chez les pépiniéristes qui ont effectué de nombreux essais d’entre-greffage et chez les arboriculteurs qui ont réalisé des sur-greffages en vue de moderniser leur entreprise que l’on connaît les combinaisons où la soudure est bonne.

Sur les deux pommiers situés à gauche, on retrouve un entre-greffe ; la flèche indique le deuxième point de greffage.
Sur les deux pommiers situés à gauche, on retrouve un entre-greffe ; la flèche indique le deuxième point de greffage.

Un sujet porte-greffe et la variété qui lui est greffée exercent l’un sur l’autre une série d’influences (Le Sillon Belge du 13 janvier 2022). Lorsqu’un autre individu est placé en position intermédiaire, les influences réciproques deviennent plus complexes encore et le pronostic d’obtenir les effets désirés plus hasardeux. L’expérience acquise par la pratique n’en devient que plus précieuse.

De nombreux ouvrages techniques décrivent en détail les méthodes classiques de greffage des plantes ligneuses : greffes de bourgeons (écussonnage et chip-budding) ou de portions de rameaux (à l’anglaise, en fente, en incrustation ou en couronne). Plus rares sont celles qui abordent les diverses greffes spéciales utilisées en raison de particularités de la plante (la présence de moelle) ou afin de réparer des dégâts (de gel, de gibier) ou des anomalies (manque de vigueur, de boutons ou de ramifications).

L’ouvrage de référence dont nous faisons usage est une publication anglaise : « The Grafter’s Handbook » réalisé par R.J. Garner (Ed. Faber et Faber, London) publié à partir de 1947, mis à jour, complété et réédité plusieurs fois depuis lors. L’auteur fut le responsable de l’unité de multiplication des plantes à la Station de recherches fruitières d’East-Malling pendant près d’un demi-siècle.

Pourquoi recourir à une entregreffe ?

La production d’un jeune arbre à entregreffe requiert le plus souvent une série d’opérations techniques complémentaires et un séjour plus long en pépinière. Cela engendre un coût légèrement supplémentaire de l’arbre, qui ne se justifie que par les avantages que l’on peut en retirer. Ils sont nombreux, comme nous allons le voir.

Quand au sur-greffage d’arbres qui sont en place depuis plusieurs années, il est pratiqué afin de changer plus rapidement la charpente et la variété productrice de fruits. Les méthodes de greffage utilisées dans ces deux cas sont différentes puisque le diamètre des branches est différent.

  Améliorer la compatibilité entre SPG et greffon

L’entregreffe est souvent une autre variété de la même espèce, ou d’une autre espèce botaniquement proche (chez les fruits à noyau, par exemple), ce qui résout, pense-t-on, la question de l’affinité. Mais chez les poiriers, les sujets porte-greffe nanisants les plus utilisés sont des cognassiers, qui appartiennent à un autre genre botanique : Cydonia. Chez les agrumes, il en va de même, avec Poncirus trifoliata .

  Modifier la vigueur de la ramure

Cultiver des arbres en petites formes se réalise le plus souvent en recourant à un sujet porte-greffe nanifiant. Lorsqu’il n’en existe pas, il est éventuellement possible de placer une entregreffe faible entre ce SPG et la variété fruitière, afin de réduire le volume de la couronne.

Chez les pommiers, la prévention du puceron lanigère a été pratiquée autrefois en greffant sur la série des ‘Merton’s Immune’, SPG qui confèrent à l’arbre une résistance à ce fléau, mais qui sont tous très vigoureux, et dès lors on réduisait la vigueur des arbres grâce à une entregreffe de ‘Malling 9’. Ces SPG sont actuellement remplacés par la série des ‘Malling Merton’, moins vigoureux et aussi résistants au puceron, spécialement ‘MM 106’, ‘MM 104’ et ‘MM 111’, sans qu’une entregreffe soit nécessaire.

  Adapter les arbres à un sol peu favorable

Si la qualité du sol ne convient pas aux sujets porte-greffe faibles en usage, il est possible d’utiliser un SPG plus vigoureux qui y est adapté, sur lequel on placera en entregreffe un sujet nanifiant puis la variété fruitière. C’est le cas, par exemple, pour les cerisiers à fruits doux dont les SPG faibles ne supportent pas un sol très humide, même temporairement, et pour les pommiers et poiriers s’ils sont plantés dans un sol à pH trop élevé pour les SPG traditionnels.

  Prévenir les maladies du collet

Certaines variétés de pommier, comme ‘Cox’s Orange Pippin’ greffées directement sur un SPG faible comme ‘Malling 9’ ou moyennement faible comme ‘Malling Merton 104’, peuvent dépérir rapidement suite au développement du champignon Phytophthora cactorum au niveau du collet et de la greffe. De l’humidité et une touffe de plantes adventices favorisent la maladie par temps chaud : l’écorce se détache du bois et une pourriture brun-rouge se développe. Le feuillage de l’arbre se décolore, puis l’arbre dépérit. Il est possible de lutter par badigeonnage d’un enduit riche en cuivre à appliquer deux fois par an sur la zone sensible.

Préventivement, une entregreffe longue de 50 cm d’une variété résistante comme ‘Bellefleur double’ ou ‘Dubbele Zoete Aagt’ permet d’éviter ces infections et dispense d’effectuer un badigeonnage.

  Former un tronc de bonne qualité

Lors de l’achat d’arbres-tige, l’aspect du tronc doit retenir l’attention de l’acheteur. C’est lui qui portera l’arbre toute sa vie ! On lui demandera d’être bien droit, solide, exempt de plaies, avec des points de greffe sains (signes de bonne compatibilité) et bien cicatrisés, résistant aux coups de soleil en été et aussi en hiver (gélivure) lorsque les arbres seront plantés à 10-12 m d’écartement en verger et non plus à forte densité comme en pépinière.

Selon le cas, le tronc peut être formé par le sujet porte-greffe, par la variété fruitière, ou par une entregreffe. Dans ce cas, le choix de la variété fruitière ne devra se faire que lorsque la formation du tronc sera terminée, c’est-à-dire trois (ou quatre) ans après son greffage sur le SPG.

Changer rapidement de variété fruitière avec le sur-greffage

Lorsque l’on veut remplacer une variété peu intéressante par une autre, ou introduire une variété nouvelle qui semble prometteuse dans le verger, ou encore apporter une solution à un manque de pollinisateurs, planter un nouvel arbre est la réponse la plus logique, mais aussi la plus lente. Il faut attendre que le nouvel arbre soit formé et qu’il fleurisse. En basse-tige, cela demande 3, 4 ou 5 ans selon l’espèce fruitière, et en haute tige, plusieurs années de plus. Le sur-greffage de quelques rameaux de la variété à introduire permet d’apporter beaucoup plus rapidement une réponse au problème.

Dans l’Entre-deux-guerres, on a constaté qu’une partie importante de l’assortiment variétal des vergers belges haute-tige ne répondait plus à la demande et que sa rentabilité était devenue faible ou nulle. Il était urgent de l’adapter à la demande. Arracher les arbres et replanter un assortiment « moderne » allaient pendant une dizaine d’années et créer un « trou » dans notre production fruitière, avec tous les risques commerciaux que cela présente. Il fut donc proposé de sur-greffer les arbres dont la longévité potentielle était encore suffisante pour justifier un tel travail : des arbres en bon état, plantés à bonne distance, avec une couronne équilibrée… qui seraient à nouveau productifs après trois ans seulement. Les revues techniques de l’époque ont publié de nombreux articles à ce sujet.

Mais au même moment, une tendance à intensifier les vergers en plantant à faible écartement des arbres basse-tige greffés sur SPG faibles et qui entrent en production rapidement a fait renoncer aux sur-greffages.

Par contre, pour des jardins dont la superficie est réduite, le sur-greffage permet aux amateurs de diversifier l’assortiment. On ne peut qu’espérer que les exemples qui suivent donneront à certains des idées ! Et que l’imagination de chacune et chacun en fera naître d’autres !

  Pour des poiriers palissés en palmette Verrier à 4 branches verticales ou en candélabre à 4 branches, on conserve intactes les 2 branches extérieures et on sur-greffe les deux branches intérieures avec une variété dont la vigueur doit être un peu plus faible. Ainsi, les quatre axes verticaux seront en équilibre.

  Pour des arbres adultes des diverses espèces formés en buisson avec plusieurs étages de charpentières, si la variété est suffisamment vigoureuse, on conserve intactes les 3 ou 4 charpentières inférieures, puis sur le tronc on sélectionne deux groupes de 3 ou 4 charpentières et un prolongement de l’axe central. Il est possible dans ce cas de sur-greffer 3 variétés : une de vigueur moyenne par groupe de charpentières et une de vigueur plus faible sur le prolongement.

  Pour des arbres jeunes de variétés suffisamment vigoureuses à former en buisson, on créera en plusieurs années des étages de charpentières : le premier avec la variété initiale, puis les autres avec des variétés de vigueur décroissante, qui formeront un arbre bien équilibré.

Les méthodes de greffage à utiliser

Plusieurs techniques de greffage peuvent être utilisées en vue de sur-greffer des arbres fruitiers. Le choix dépend principalement de la nature et du diamètre des bois de greffe (un œil ou une portion de rameau) et du diamètre du rameau qui reçoit ce greffon.

Les greffes d’un œil se pratiquent en août : écussonnage ou chip-budding ; les greffons sont prélevés au moment même et conservés au frais pour éviter leur dessèchement. Pour les greffes de rameaux, s’ils sont de même diamètre et au maximum de 8 mm, on greffera à l’anglaise.

Si le rameau récepteur est plus gros que le greffon, ce qui est généralement le cas en sur-greffage d’un arbre, on utilisera la greffe en fente, en demi-fente, en incrustation ou en couronne. Ces greffages se pratiquent au tout début du printemps ; les greffons sont prélevés pendant l’hiver, lorsque la végétation est arrêtée (dans les anciens manuels, il est dit : « entre Noël et Nouvel-An »), et conservés en jauge dans un endroit frais, ou en frigo jusqu’au moment du greffage.

Les greffes en fente et demi-fente sont les plus faciles et rapides à exécuter ; la cicatrisation est parfois problématique. La greffe en incrustation est plus difficile et plus lente à pratiquer mais elle est plus solide et sa cicatrisation est meilleure. Enfin, la greffe en couronne est facile et rapide à exécuter, mais la soudure peut se révéler fragile par temps venteux.

  Production d’un jeune arbre basse-tige à entregreffe :

– août année 1 : écussonnage de l’entregreffe sur le SPG,

– printemps + été année 2 : croissance de l’entregreffe,

– août année 2 : écussonnage ou greffe à l’anglaise de la variété fruitière,

– année 3 (+ 4 ?) : croissance du scion (et ramification).

  Production d’un arbre haute- ou demi-tige à entregreffe :

– août année 1 : écussonnage de l’entregreffe sur le SPG,

– années 2-3-4 (+… ?) : formation du tronc,

– année 5 : début du printemps : sur-greffage en tête de la variété fruitière,

– années 5 + 6 (+… ?) : printemps + été : formation de la ramure.

  Sur-greffage d’un arbre adulte :

– hiver année 1 : taille de préparation de l’arbre : choisir les charpentières à sur-greffer et les raccourcir à un tiers de leur longueur, conserver intacts quelques petites branches qui serviront de tire-sève, et, enfin, se procurer des greffons de la variété à sur-greffer et les conserver en jauge ou frigo.

– début du printemps 1 : par une journée de beau temps : rafraîchir la coupe des charpentières à sur-greffer, réaliser le greffage selon les « règles de l’art », ligaturer soigneusement et enduire de mastic à greffer et poser un arceau de protection pour les oiseaux.

– printemps + été 1 : surveiller l’évolution des greffes, veiller à éviter les étranglements par les ligatures.

– hiver année 2 : formation de la nouvelle couronne : tailler les ramifications des greffons selon leur croissance (longueur et orientation) et enlever les tire-sève.

La greffe « Nicoline » : un chef-d’œuvre réservé aux « experts »

Afin d’améliorer la compatibilité de deux bois que l’on greffe entre eux, nous avons dit que le placement d’une entregreffe compatible avec les deux individus permet de résoudre la question. Cette entregreffe est généralement une portion de rameau.

La greffe « Nicoline », mise au point dans les années 1950, est un double écussonnage d’été où l’on viendra placer une fine lamelle (épaisseur : 1,5 mm) de bois de l’entregreffe entre le sujet porte-greffe et l’écusson. Sa réussite suppose que la forme et les dimensions de cette lamelle correspondent exactement à celles de l’écusson, en choisissant idéalement l’endroit où elle est prélevée ! Plus vite dit que fait !

Après s’être exercé à faire des coupes convenables dans du bois de dureté moyenne, la difficulté est de ligaturer l’ensemble SPG + tranche d’entregreffe + écusson en les tenant bien en place.

Schémas de greffe Nicoline et double greffe.
Schémas de greffe Nicoline et double greffe.

D’autres doubles greffages peuvent aussi être pratiqués avec des branches minces (8 mm) de poirier : par exemple pour ‘Bon Chrétien Williams’ dont la compatibilité avec les SPG cognassiers laisse à désirer.

Pendant l’arrêt de végétation hivernal, au mois de mars, on greffe à l’anglaise sur table une portion de bois d’un an de ‘Bon Chrétien’ portant trois yeux sur une portion de bois d’un an de l’intermédiaire ‘Beurré Hardy’. Après ligature et apport de mastic, les pièces greffées sont placées à la verticale dans de la tourbe humide sans enterrer la greffe, dans une ambiance chaude et humide pendant quelques semaines. Le cognassier SPG doit avoir été mis en place en pépinière l’année précédente et être bien enraciné ; on y greffe la pièce ‘Bon Chrétien’ + ‘Beurré Hardy’.

Une autre méthode permet de hâter d’un an le retour en production. Elle consiste à associer aux greffons à 3 yeux qui formeront la nouvelle charpente, une série de greffons longs de bois d’un an.

L’année du greffage, ils formeront sur toute leur longueur des boutons qui fructifieront dès l’année suivante. Il convient de les attacher afin d’éviter leur décollement. Après quelques années, ils sont enlevés pour laisser de l’espace aux nouvelles charpentières.

Ir. André Sansdrap

Wépion

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