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Deux poids, deux mesures

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Deux accords négociés depuis 20 ans. Deux accords « historiques » selon ses signataires. Deux accords attendus par de nombreux pans de l’industrie européenne. Deux accords paraphés coup sur coup, le 17 janvier avec les pays du Mercosur et dix jours plus tard avec l’Inde. Et pourtant, deux traitements bien différents, voire diamétralement opposés, de notre agriculture…

Le traité signé avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) a provoqué l’ire des agriculteurs européens. Blocages autoroutiers, manifestations à Bruxelles et dans bien d’autres capitales, sensibilisation des députés européens et autres actions symboliques se sont enchaînés… Sans pour autant bloquer la conclusion de l’accord, dont l’application est toutefois retardée, le temps que la Cour de justice européenne procède à un contrôle juridique approfondi de celui-ci.

Les discussions conduites avec l’Inde, actant la création d’une zone de libre-échange regroupant près de 2 milliards de personnes, n’ont pas suscité la même vague d’inquiétude. Que du contraire… Sur le plan agroalimentaire, le texte a même reçu le blanc-seing du Copa-Cogeca, qui représente les agriculteurs et coopératives agricoles. Ce dernier estime même que l’accord UE-Inde montre « qu’une politique commerciale ambitieuse peut être compatible avec la protection de secteurs agricoles sensibles ». Car contrairement à l’accord conclu avec les pays du Mercosur, ce texte protège pleinement les secteurs agricoles européens dits « sensibles » que sont la viande bovine, la viande de poulet, le riz et le sucre, tous exclus de la libéralisation dans le texte signé. Et du côté asiatique, les agriculteurs indiens ne seront pas concurrencés par les céréales, les fruits ou encore les légumes en provenance du Vieux Continent. Des dispositions prises d’un commun accord, indique-t-on à Bruxelles.

Des différences qui ont de quoi étonner dans les fermes européennes. D’un côté, le secteur primaire ne reçoit que peu de considération tandis que de l’autre, il bénéficie d’une protection sans pareille… Il faut dire que l’Inde a su défendre son agriculture tout au long des discussions, un secteur qui emploie entre 45 et 50 % de la population active et représente 16 à 18 % du produit intérieur brut. Par ricochet, l’agriculture européenne a, elle aussi, bénéficié de mesures de protection, pourtant inenvisageables, ou presque, dans le cadre de l’accord avec les pays du Mercosur.

Reste, pour les fermiers européens, un sentiment tenace d’incompréhension, teinté de colère et d’amertume. Comment justifier que l’agriculture soit jugée suffisamment stratégique d’un côté, au point d’être pleinement protégée, et sacrifiée de l’autre côté ? À l’heure où l’Union européenne multiplie les discours sur la souveraineté alimentaire, le renouvellement générationnel et la résilience des systèmes de production, elle prend le risque de nourrir une facture grandissante avec celles et ceux qui produisent au quotidien. Fracture que les promesses ne suffiront bientôt plus à combler.

Jérémy Vandegoor

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