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Une évidence en chantier

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Une initiative lancée à Ath, dont nous avons eu vent, mérite que l’on s’y arrête, tant elle dit quelque chose de notre époque. La ville entend structurer une série d’actions destinées à apaiser les tensions entre riverains et agriculteurs, en organisant le dialogue et en encadrant ce que l’on nomme désormais la « cohabitation » entre ces deux mondes. L’intention, à bien des égards, est louable et traduit une forme de lucidité face à des incompréhensions devenues fréquentes ; mais il est aussi assez saisissant qu’une ville doive aujourd’hui s’engager officiellement pour améliorer cette cohabitation, comme si ce qui relevait hier de l’évidence appelait désormais à être organisé.

Car que dit, au fond, cette nécessité d’expliquer, de médiatiser la relation, sinon qu’elle ne va plus de soi ? À Ath, l’on envisage ainsi l’élaboration d’un calendrier annuel des travaux agricoles, destiné à rendre lisibles les rythmes de la terre, ainsi qu’un « road trip des fermes », conçu comme une journée portes ouvertes à l’échelle de l’entité, où des exploitations volontaires accueilleraient les citoyens afin de leur faire découvrir concrètement leur métier et leurs réalités. À travers ces dispositifs se lit un effort sincère pour recréer du lien, mais aussi, en creux, la mesure de son effacement progressif. Ce qui s’apprenait autrefois par la proximité doit désormais être explicité : qu’un champ est un lieu de travail soumis à des contraintes biologiques et climatiques, qu’une moissonneuse ne s’arrête pas à heures fixes, ou encore qu’une odeur peut être le signe, discret mais tangible, d’une activité essentielle. Dans ce contexte, une inquiétude se fait jour, exprimée par un conseiller d’opposition, lui-même agriculteur athois : faudra-t-il désormais que les agriculteurs se justifient davantage dans leurs pratiques, et ces dispositifs resteront-ils fondés sur le volontariat ? Derrière ces interrogations se profile la crainte d’un glissement vers de nouvelles contraintes, comme si l’effort de compréhension risquait, à terme, de se muer en exigence de normalisation. Le paradoxe est là : à vouloir organiser la cohabitation, ne court-on pas le risque d’en déplacer le sens, en la transformant en un dispositif, là où elle relevait d’une évidence partagée ? La question dépasse largement la Cité des Géants et engage notre capacité à renouer avec ce qui fonde, au plus concret, notre rapport au monde. Car vivre ensemble, dans un territoire façonné par l’agriculture, ne devrait pas s’apprendre, mais simplement se transmettre, comme une mémoire encore vive, qu’il nous appartient de ne pas laisser s’effacer.

Marie-France Vienne

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