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Une agriculture en transition : vers des systèmes plus autonomes et résilients

Chez Luc Joris, à la ferme de Géronvillers, l’évolution des pratiques agricoles ne repose pas sur un changement radical, mais sur une transformation progressive du système, nichée entre l’agriculture biologique et conventionnelle. En combinant observation, expérimentation et mobilisation de leviers agronomiques, l’exploitation cherche à réduire sa dépendance aux intrants chimiques tout en maintenant sa viabilité économique. Une approche pragmatique et systémique, ancrée dans les réalités du terrain.

Temps de lecture : 10 min

À la ferme de Géronvillers, reprise en gestion en 2017, Luc Joris développe une approche agricole à la fois ancrée dans les réalités du terrain et nourrie par son expérience. Ingénieur industriel en agronomie de formation, orienté en économie rurale, il a d’abord évolué dans le monde de la recherche et de l’enseignement avant de revenir pleinement à l’exploitation agricole, durant 17 ans du côté de Jodoigne et aujourd’hui sur Chastre.

Sur cette dernière ferme, environ 244 ha sont en propriété. La majorité de terres est consacrée aux cultures, avec une vingtaine d’hectares de prairies et une trentaine d’hectares de bois. Les productions s’inscrivent dans les grandes tendances régionales : pommes de terre, betteraves, céréales, colza. Tout en intégrant une certaine diversité, avec des cultures fourragères, comme de la luzerne et des prairies temporaires ou encore la production de semences. « Cette année ce sont des semences de betteraves rouges qui ont été produites, pour éviter la monotonie », plaisante Luc. « Derrière cela, il y a une véritable logique d’assolement ! ».

Sur les parcelle de la ferme de Géronvillers, chaque culture s’inscrit dans une logique d’ensemble visant à améliorer la résilience du système.
Sur les parcelle de la ferme de Géronvillers, chaque culture s’inscrit dans une logique d’ensemble visant à améliorer la résilience du système. - A.B.

En effet, au-delà de cette apparente classique diversité, l’exploitation se distingue surtout par son approche. « Chaque ferme doit être considérée comme un système à part entière, l’objectif n’est pas de s’opposer à d’autres modèles, mais de développer un mode de fonctionnement cohérent avec ses propres contraintes », explique-t-il. Ici, le choix est orienté vers une production de qualité, notamment avec des céréales destinées à l’alimentation humaine, plutôt que vers une logique de volume. Ce positionnement implique une prise de risque différente, par exemple avec les normes de qualité, mais aussi une autre rentabilité.

Réduire la pression par les rotations et la diversité des cultures

L’approche de Luc Joris se traduit concrètement dans les choix d’assolement et les orientations agronomiques. Si certaines cultures restent, selon lui, incontournables pour assurer l’équilibre économique, comme la pomme de terre, d’autres ont été progressivement écartées. C’est notamment le cas des endives et des chicorées, jugées trop aléatoires sur le plan économique et trop impactantes sur les sols pour s’inscrire durablement dans une logique d’agriculture plus vertueuse. « Ce sont des cultures qui ne devraient être implantées que de manière ponctuelle dans la rotation, et non plus comme des cultures structurantes », complète Luc.

Dans cette optique, la diversification des cultures joue un rôle clé. L’introduction ponctuelle de maïs grain, de pois secs et de conserve ou encore de persil, de seigle ou d’autres cultures plus spécifiques permet d’ajuster les rotations. Certaines expérimentations, comme les cultures associées de type froment-pois, ont ainsi montré leurs limites, notamment en raison de la difficulté à maîtriser les équilibres entre espèces selon les conditions annuelles. À l’inverse, d’autres associations, comme celles mises en place en colza avec des plantes compagnes, s’intègrent plus facilement dans la conduite des cultures. « Je ne me vois plus implanter du colza seul : je l’associe avec du trèfle, du niger ou du lin », ajoute Luc. « Ici, l’objectif n’est pas de récolter l’ensemble mais plutôt d’avoir une plante compagne ou une plante qui prendra le relais après la récolte du colza ».

Le colza est systématiquement implanté avec des plantes compagnes (trèfle, lin, niger) afin de renforcer la culture et de limiter les interventions. Le parcellaire de la ferme de Géronvillers est par ailleurs structuré par des haies et intègre des Maec.
Le colza est systématiquement implanté avec des plantes compagnes (trèfle, lin, niger) afin de renforcer la culture et de limiter les interventions. Le parcellaire de la ferme de Géronvillers est par ailleurs structuré par des haies et intègre des Maec. - A.B.

Intégrer l’élevage pour valoriser le parcellaire

L’exploitation intègre également une dimension d’élevage, bien que secondaire dans son fonctionnement global. Un troupeau d’une quarantaine de brebis est ainsi mobilisé pour valoriser et entretenir des prairies morcelées et éloignées du site. Ces surfaces, difficiles à exploiter dans un système de grandes cultures, trouvent ainsi une utilité agronomique. Par ailleurs, une activité équine est développée sur la ferme, avec une trentaine de chevaux pâturant sur une dizaine d’hectares. Gérée par l’épouse de Luc, celle-ci permet de valoriser les prairies, bien qu’elle reste soumise aux aléas d’un secteur davantage lié au loisir qu’à la production agricole.

Un mixte de deux mondes pour intervenir en minimisant les impacts

Sur le plan des pratiques, l’exploitation se positionne dans une approche que Luc qualifie de « régénérative », à la croisée des modèles conventionnel et biologique. « L’idée n’est pas d’opposer le bio et le conventionnel, mais plutôt de mobiliser les leviers pertinents de chaque système » envisage-t-il. Sa priorité est donnée à la cohérence économique, condition indispensable à la pérennité de la ferme, tout en visant des bénéfices agronomiques et environnementaux tels que l’amélioration de la biodiversité, la santé des sols et des cultures, ou encore la réduction du travail du sol.

Dans ce cadre, les intrants chimiques, qu’il s’agisse d’engrais ou de pesticides, ne disparaissent pas totalement, mais deviennent des outils mobilisés en dernier recours. Comme le souligne Luc, ils s’apparentent à un « extincteur » : utiles en cas de problème, mais à éviter autant que possible en amont. « Etienne Allard, un autre agriculteur qui pratique l’agriculture régénérative, comparait l’agriculteur à un pompier. Ce dernier doit tout faire pour éviter le feu et s’il se déclare, il utilise un extincteur », cite-t-il.

Mieux vaut prévenir en réduisant la sensibilité

La réduction de l’usage des pesticides repose, de cette façon, sur une approche progressive et systémique. Pour le désherbage, par exemple, elle combine différents leviers ou outils, allant de l’optimisation des conditions d’application, afin d’éviter des traitements inefficaces, à la réduction des doses, en passant par le recours à des techniques mixtes associant désherbage mécanique et chimique. De manière pratique, Luc estime qu’en agriculture régénérative, les herbicides restent les produits les plus utilisés, tandis que les insecticides tendent à disparaître et que les fongicides peuvent être fortement réduits selon les années.

Cependant, le cœur de la stratégie repose avant tout sur la prévention. Une attention particulière est portée à la nutrition des plantes, considérée par Luc comme un facteur déterminant de leur santé. « Une plante correctement alimentée, avec des apports équilibrés et adaptés en éléments nutritifs et oligo-éléments, développe une meilleure résistance naturelle aux bioagresseurs », explique-t-il. À l’inverse, de nombreuses attaques parasitaires sont interprétées comme la conséquence de déséquilibres préalables dans le système. Cette approche implique un important travail de diagnostic, notamment à travers des analyses de sols approfondies, permettant d’identifier les carences ou excès, parfois liés à des pratiques historiques comme le surchaulage.

Dans cette logique, l’agriculteur peut également mobiliser des leviers complémentaires, tels que l’apport d’oligo-éléments spécifiques ou l’utilisation de macérations de plantes, qui favorisent les mécanismes de défense naturels des cultures. L’ensemble de ces pratiques s’inscrit dans une démarche d’apprentissage continu, où l’observation et la compréhension fine du fonctionnement du système jouent un rôle central. Il termine : « Chacun construit pas à pas son système : plus on avance dans la compréhension et la connaissance, plus il est possible d’aller vers ce type d’outils ».

Investir collectivement

Une autre particularité de la ferme de Géronvillers est l’organisation collective. En effet, cette dernière est intégrée dans un regroupement de trois fermes partageant leur matériel et leur main-d’œuvre, à l’échelle de près de 700  ha dont 120 en bio. Ce fonctionnement permet d’accéder à une large gamme d’équipements, notamment pour le désherbage mécanique (herse étrille, bineuses, outils de scalpage, etc.), et d’en optimiser et rentabiliser l’usage. Il facilite ainsi la mise en œuvre d’itinéraires techniques moins dépendants des herbicides, par exemple, voire sans recours au glyphosate dans certaines situations, tout en restant économiquement compétitif avec des coûts marginaux d’exploitation par machine très faible.

La question du glyphosate illustre bien cette nécessité d’anticipation et d’adaptation. Si sa disparition à moyen terme semble se préciser, elle ne constitue pas pour autant une impasse technique. Selon Luc, il est déjà possible de s’en passer dans de nombreuses situations, à condition de repenser les itinéraires techniques et, parfois, d’investir collectivement dans du matériel adapté. La gestion des couverts végétaux joue ici un rôle central. Conduits comme de véritables cultures, ils remplissent à la fois une fonction de fertilisation et de régulation des adventices, en occupant l’espace et en limitant les levées indésirables. D’après l’agriculteur, leur efficacité dépend toutefois fortement de leur conduite : pâturage, destruction, restitution de biomasse sont autant de leviers à maîtriser finement.

Des stratégies pour gagner en autonomie

Parmi d’autres outils, Luc site encore les outils d’aide à la décision et les choix variétaux.

Certains outils d’aide à la décision trouvent toute leur place, notamment dans les cultures à fort enjeu comme la pomme de terre. Pour celles-ci, les gains potentiels, tant économiques qu’environnementaux, sont importants. Toutefois, selon lui, l’utilisation de ce genre de logiciel et d’avertissements nécessite un temps d’appropriation et ne peut être dissociée d’une compréhension globale du système.

Concernant les choix variétaux et les stratégies culturales, en colza, par exemple, l’exploitant parvient à conduire ses parcelles sans recours aux produits phytosanitaires. Il cite également plusieurs leviers pour y parvenir : gestion fine de la fertilisation azotée, recours à des plantes compagnes, diversification variétale ou encore étalement des périodes de floraison pour limiter les risques liés aux ravageurs. L’objectif est toujours le même : réduire la pression plutôt que la subir. Ces stratégies permettent de diminuer significativement les risques et, par conséquent, le besoin d’intervention chimique.

La question de la robustesse des variétés s’inscrit, elle aussi, dans cette logique. D’après Luc : « une variété robuste ne peut exprimer pleinement son potentiel que si elle est intégrée dans un système cohérent, avec une pression globale maîtrisée ».

À l’inverse, dans un environnement fortement dépendant de la chimie, même les variétés les plus tolérantes peuvent rapidement montrer leurs limites. Cela souligne une nouvelle fois l’importance d’une approche globale, dépassant le simple choix technique.

La santé du sol comme fondement

Enfin, la santé des sols apparaît comme un pilier fondamental de ce système. Le maintien et l’augmentation de la matière organique constituent un enjeu majeur, notamment dans les systèmes de grandes cultures déficitaires en apports. Cela passe par la réduction du travail du sol, l’implantation systématique de couverts végétaux et l’apport de matières organiques externes, comme le fumier ou le digestat issu de la méthanisation. « Dans mes parcelles, une unité d’azote sur deux est organique. Cette année d’ailleurs, la deuxième fraction sur mon froment panifiable était du digestat, épandu avec un système adapté pour ne pas rouler avec les tonneaux sur les terres » souligne-t-il.

Dans cette optique, le travail du sol est lui aussi repensé. Le labour n’est pas totalement exclu, mais devient un outil ponctuel, mobilisé uniquement en cas de nécessité, notamment pour gérer certaines problématiques d’adventices. En règle générale, l’exploitation privilégie des techniques culturales simplifiées, qui favorisent la vie du sol et limitent la perturbation des horizons. Cette évolution progressive des pratiques a permis de démontrer qu’il est possible de conduire des cultures exigeantes, comme la pomme de terre ou la betterave, sans recourir systématiquement au labour, à condition de s’appuyer sur des sols vivants et fonctionnels.

Changer de logique, pas seulement de techniques

Au final, l’ensemble de ces pratiques mises en place sur la ferme de Géronvillers par Luc Joris traduit une transformation profonde du système de production. Plus qu’une simple accumulation de techniques, il s’agit d’un véritable changement de logique, fondé sur une compréhension affinée des équilibres agronomiques et biologiques, ainsi que sur la complémentarité des leviers mobilisés. Chaque action ne prend sens qu’à l’échelle globale de l’exploitation, dans un système où tout est interconnecté. Construite progressivement, cette démarche repose sur l’expérimentation, l’observation, les mesures et une remise en question constante des pratiques. « Rien n’est figé, et agir par habitude ou sans diagnostic est rarement une bonne idée », conclut Luc.

Cette dynamique d’apprentissage continu est au cœur de la réflexion menée sur la ferme. Chaque intervention devient une source d’information, qu’il s’agisse de tests en conditions réelles, de zones témoins laissées volontairement ou d’analyses approfondies des sols et des plantes. L’objectif reste inchangé : réduire au maximum le recours aux intrants chimiques tout en maintenant, voire en améliorant, la rentabilité. Cette approche illustre la complexité des transitions agricoles, qui ne reposent pas sur des solutions uniques, mais sur une combinaison évolutive de leviers, adaptée aux spécificités de chaque exploitation.

Astrid Bughin

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