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Le datura stramoine : une gestion de plus en plus complexe

Dans un contexte où l’utilisation de nombreuses matières actives est de plus en plus réduite, il devient difficile de faire face à certaines adventices. Le datura stramoine fait partie de ces mauvaises herbes qu’il est difficile de contrôler efficacement de manière chimique.

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Le datura stramoine est une plante de la famille des Solanacées, à laquelle appartiennent également les pommes de terre. Inutile d’expliquer que maîtriser cette adventice en pomme de terre est assez laborieux.

Originaire d’Amérique centrale, elle est aujourd’hui présente aux quatre coins de la planète, avec une plus forte densité en Europe et en particulier en Belgique. Cette dicotylédone est une plante annuelle caractérisée par ses feuilles ovales, fortement sinuées. Ces dernières sont asymétriques, dentelées et peuvent atteindre 20 cm de diamètre.

Jusqu’à 500 graines par fruit

Atteignant parfois les 2 m de hauteur, c’est la fleur qui interpelle le plus chez le datura. Dressée et solitaire, à l’allure d’un entonnoir, sa corolle blanche ou jaunâtre est composée de cinq lobes et mesure de 7 à 12 cm. Une fois fécondée, cette fleur produit un fruit ovoïde de 5 à 8 cm, ressemblant à la bogue du marron. Celui-ci a une longue période de maturité, étendue de juillet à octobre.

Une fois ouvert, le fruit libère de grosses graines noires (3 à 4 mm). Une bogue de datura peut en contenir jusqu’à 500. Toutefois, il n’est pas nécessaire d’attendre sa maturité complète pour obtenir des graines viables : une bogue encore verte, si elle est sectionnée de la plante mère, peut continuer à mûrir.

Le datura se développe favorablement dans des sols frais, limoneux et argilo-sableux. La plante aime autant les terrains cultivés que ceux en friches mais apprécie particulièrement la terre fraîchement retournée. Elle est nitrophile ce qui sous-tend que la gestion de l’azote et des effluents joue un rôle important dans son développement. Même à plus de 10 cm sous terre, la graine est capable de germer.

Son cycle de développement s’étend sur plusieurs mois de l’année. La germination a lieu à partir d’avril et se prolonge tout au long de l’été, jusqu’en septembre. Il n’est pas toujours évident de reconnaître la plante au plus jeune stade, malgré ces cotylédons élancés. Lorsque les premières vraies feuilles apparaissent, l’identification est beaucoup plus évidente.

19-Cycle du Datura-01-web

Concernant la floraison, celle-ci intervient de juin à septembre. Cette période est cruciale, car elle correspond à la production des graines. Toute stratégie de gestion doit donc viser à empêcher la floraison et la formation des graines, sous peine de voir l’adventice se répandre rapidement. En effet, le potentiel de multiplication du datura est particulièrement élevé. Une seule plante peut produire jusqu’à 500 graines par bogue, soit environ 2.000 graines par plante. Avec un taux de survie compris entre 70 et 90 %, cela signifie qu’environ 1.800 graines restent viables après dispersion. Ce pouvoir de multiplication explique la capacité de cette mauvaise herbe à coloniser rapidement les parcelles et à devenir difficilement maîtrisable.

Une présence bien établie et encadrée

Au-delà de son caractère invasif, le datura représente également un risque majeur pour la santé humaine et animale. La plante contient deux alcaloïdes tropaniques toxiques : l’atropine et la scopolamine. Leur présence dans les productions agricoles est strictement encadrée. Par exemple, la teneur maximale autorisée dans l’alimentation animale est fixée à 1.000 mg/kg, tandis que pour les préparations d’aliment destinées aux nourrissons, elle est limitée à 1 µg/kg. Or, une seule graine de datura peut contenir jusqu’à 28 µg d’alcaloïdes tropaniques, soit bien au-delà des seuils autorisés. À titre de comparaison, la dose aiguë de référence (DARf) est de 0,016 µg/kg de poids corporel, ce qui correspond à 1,12 µg pour un adulte de 70 kg : une seule graine dépasse donc largement cette valeur. Les effets d’une intoxication peuvent apparaître rapidement, en moins de 30 minutes, avec des symptômes tels qu’une augmentation du rythme cardiaque, une sensation de chaleur intense et une dilatation des pupilles.

Sur le plan réglementaire, la présence de datura dans les parcelles est également surveillée de près. Dans le cadre du cahier des charges Vegaplan, une densité supérieure à 10 plantes par hectare au stade de production de graines entraîne une non-conformité (niveau 2 en Wallonie, niveau 1 en Flandre depuis 2026). En 2025, plus de 2.000 parcelles ont été signalées comme non conformes, soit deux fois plus qu’en 2024, avec un risque réel de perte de la certification.

Dans le cadre d’un stage étudiant, une enquête menée auprès d’agriculteurs montre que le datura n’est pas une problématique récente. Sur les 65 exploitants interrogés, près des deux tiers déclarent observer la plante depuis 5 à 10 ans, et un tiers depuis plus de 10 ans. La présence est majoritairement signalée en été, mais aussi au printemps et en automne, avec une prévalence plus marquée dans le nord de la Wallonie.

Favoriser la prophylaxie

Face à cette problématique, la lutte repose avant tout sur des mesures prophylactiques visant à éviter l’introduction et la dissémination de la plante. Cela passe par des rotations longues et diversifiées, en intégrant une alternance entre cultures d’hiver et de printemps. Dans les parcelles infestées, il est recommandé de limiter les cultures estivales, plus favorables au développement du datura, au profit de cultures d’hiver couvrantes. L’implantation de prairies temporaires pluriannuelles peut également contribuer à assainir progressivement les parcelles.

La prévention passe aussi par une vigilance importante des pratiques culturales : nettoyage rigoureux du matériel entre parcelles, travail superficiel du sol, déchaumage après récolte, ou encore récolte prioritaire des parcelles indemnes. Une couverture végétale homogène permet par ailleurs de limiter les levées, par une concurrence sur les adventices.

Lorsque le datura est présent, l’arrachage manuel reste une méthode efficace, bien que contraignante. Il doit être réalisé avec précaution, en portant des gants, car la plante est toxique au toucher. Il est également déconseillé de brûler les plants ou de le faire avec une grande prudence. En effet, la fumée produite est également toxique et les graines résistent bien au feu. Leur destruction nécessite des températures très élevées (de l’ordre de 1.000 ºC). Il est donc préférable de les éliminer via les déchets ménagers ou de les enfouir dans une fosse profonde.

La lutte chimique est également possible mais les solutions en pommes de terre tendent à se restreindre. Pour cette saison culturale, l’efficacité des produits repose principalement sur des programmes en pré-émergence combinant plusieurs matières actives (flufenacet, aclonifène, clomazone, métobromuron). Les applications seules étant généralement insuffisantes. Toutefois, après la métribuzine, le flufenacet sera prochainement retiré (fin d’utilisation en pomme de terre à partir du 31 juillet 2026), ce qui complique la gestion du datura à moyen terme.

En post-émergence, les solutions actuelles sont limitées et peu efficaces, même si de nouvelles matières actives sont attendues à l’horizon 2027-2028.

Le plus efficace dans la gestion du datura reste de le maîtriser dans d’autres cultures. En betteraves, par exemple, des programmes à base de métamitrone, clopyralid ou dimethenamide-P permettent encore un contrôle intéressant grâce notamment à leur rémanence.

En conclusion, le datura est une adventice à la fois hautement toxique et très compétitive, dont la gestion repose avant tout sur l’anticipation. La surveillance régulière des parcelles, l’élimination précoce des plants avant la montée à graines et la mise en œuvre de stratégies agronomiques cohérentes restent les leviers les plus efficaces. Dans un contexte de réduction des solutions chimiques, la prophylaxie apparaît plus que jamais comme la clé pour limiter son développement.

Astrid Bughin

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