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Courrier des lecteurs : quand il est temps d’arrêter de grandir

Depuis presque un an maintenant, ma production d’œufs rejoint parfaitement la courbe de la demande. C’est même un chouïa trop juste mais quel plaisir de constater l’absence totale de stock. Dans cette spéculation, cela signifie tout simplement que j’ai pu livrer un produit de toute fraîcheur tout du long. Applaus ! Malgré cette immense satisfaction, je savais que le moment critique allait finir par arriver : la réforme. Oui, les poules doivent être régulièrement changées. Pour adoucir la tension de ces périodes et maintenir au mieux un équilibre, j’ai acquis progressivement trois poulaillers. Le calcul est simple : lorsqu’un bâtiment est à l’arrêt, la production diminue que d’un tiers, ce qui me semblait assez raisonnable.

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Pour ceux qui ne s’y connaissent pas beaucoup, les réformes ont lieu tous les 14 à 18 mois. Évidemment, je ne les organise ni la veille de Pâques, ni avant Noël mais bien juste après. C’est ce que j’ai d’ailleurs fait ce printemps car généralement, après Pâques, tout le monde en a soupé et n’en veut plus. La demande s’effondre. Dans cet état d’esprit, je pensais donc traverser cette période assez sereinement, quasi ni vu ni connu.

Cette sérénité n’a duré qu’un quart d’heure. Après la réforme des poules, au moment où je démarrais le nettoyage du poulailler de fond en comble, mon téléphone sonnait déjà. «  Valérie, mon rayon est vide, tu saurais m’en ramener ?  ». Dans mes mails, je recevais des commandes monstrueuses qui s’accumulaient. Je respire un grand coup et je continue l’entretien du bâtiment pour qu’il soit prêt pour le nouveau lot. Cependant, halte à l’impatience, il n’y aura point de premier œuf à l’arrivée des nouvelles poules. Les poulettes arrivent jeunes et l’adaptation prend du temps car il ne faut surtout pas stresser leur métabolisme. Au total, cette procédure prend plusieurs semaines avant de pouvoir réapprovisionner les clients avec ces nouveaux œufs.

Vous l’aurez compris, je me suis complètement fourvoyée dans mes prévisions et en l’espace de trois semaines, je me suis retrouvée étranglée par la demande que je n’avais pas vue venir, tel un tsunami qui se révèle seulement lorsqu’il atteint le bord de mer, s’érigeant de toute sa hauteur. Cette pression commençait à m’affecter le moral car j’ai constamment eu la sensation de décevoir tout le monde à force de ne pas répondre parfaitement à la demande. Bien que c’est dans l’ordre naturel des choses, la goutte de trop a été lorsque les messages ont changé de ton et sont devenus menaçants. Je me dis : « Est-ce qu’on parle bien toujours d’œufs ? ».

Alors certes, je boude pour un problème qui fait plaisir. On est bien d’accord qu’il vaut mieux dans ce sens que dans l’autre : trop d’œufs, c’est une autre problématique tout aussi anxiogène. Ici, trop, c’était trop. Je dépose les cartes sur table et je réévalue tout. Ma production, ma demande. Même avec mes trois poulaillers à 98 % de rendement, je me rends compte qu’encore une fois, ma production est trop juste. La demande ne cesse de croître depuis plus de six mois. Je peux donc affirmer qu’elle se confirme. Dès lors, s’offrent à moi deux choix possibles. Le premier, celui qui est instinctif, c’est de m’agrandir. En d’autres termes, j’achète un quatrième bâtiment. Culturellement, c’est très valorisé dans notre société car l’investissement reflète la réussite. Néanmoins, je ne suis pas extensible. Il me faudra engager quelqu’un sinon c’est tout simplement logistiquement impossible. Combien me rapporte ce quatrième poulailler et combien me coûte une main-d’œuvre à mi-temps ?

Le second choix, c’est celui de se concentrer sur ma personne. Je reste comme je suis car j’ai trouvé un équilibre « intra-muros » dans ma ferme. Pour retrouver un apaisement général, il n’y a qu’une solution : diminuer la tension extérieure. Sur la liste des clients, en bas de celle-ci, figurent ceux qui sont le plus loin géographiquement. Ce n’est pas le choix du cœur, mais de la raison. Je prends encore la nuit pour réfléchir et le lendemain, j’en ai presque le cœur plus léger de savoir que je fais le choix de rester à ma propre dimension humaine.

Pour certains, je passe à côté d’une opportunité. Je comprends, j’ai peut-être les moyens de m’agrandir et ça aurait été une immense fierté. Mais est-ce que cette expansion m’aurait-elle rendue plus heureuse ? Pas sûre. Est-ce que je m’en serais mieux sortie financièrement ? Certainement pas, s’agrandir c’est investir, s’endetter et avoir une trésorerie qui bat de l’aile sans parler des frais liés aux ressources humaines. C’est aussi accepter de perdre le contrôle de sa ferme si on se retrouve seul à devoir la gérer car la main-d’œuvre peut à tout moment prendre ses jambes à son cou. Et ça, c’est littéralement un point de non-retour dans la gestion de la ferme. Les reportages pullulent sur les agriculteurs qui sont pressés comme des citrons par les crédits, obligés de produire des quantités quasi industrielles et qui n’ont quand même pas de trésorerie. Il était hors de question que je tombe dans ce cercle vicieux.

J’ai annoncé ma décision aux différents partenaires concernés, non sans avoir lésiné sur les remerciements et petits présents. Je suis certaine que j’étais à un carrefour, j’ai fait le choix d’arrêter l’expansion pour mieux consolider mon activité. C’est mon histoire. J’espère qu’elle vous aura permis de réfléchir à la vôtre.

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