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Courrier des lecteurs : tu bois quoi?

Deux tracteurs agricoles sont accoudés au bar. L’un demande à l’autre : « Tu bois quoi ? » ; l’autre répond : « Un mazout ! ». Ils appellent le barman : « Deux mazout, aubergiste ! ». Celui-ci s’étonne : « Encore ? Vous ne buvez rien d’autre ? Vous devriez essayer de l’éthanol, du méthane liquide, ou de l’huile de colza ! Le mazout est hors de prix, ces jours-ci, et il n’est pas près de baisser… Qu’importe le breuvage, pourvu qu’on ait l’ivresse ! ». Les tracteurs rétorquent : « Zut ! Va falloir changer les injecteurs, ou carrément le moteur ! Deux mazout, ça ira : peu importe le prix ! On a soif, nous ! ».

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Nos tracteurs en sont là, obligés de payer le prix fort pour leur carburant. Ils ont le choix entre passer à la caisse ou être immobilisés en panne sèche, très décoratifs et imposants, mais sans plus aucune utilité. Alors, quand la cuve à fioul est vide, on téléphone pour la remplir, et se disant qu’une grosse vache cul-de-poulain va financer le plein ! C’est ce qui s’appelle être sous dépendance…

Ne nous plaignons pas : pour travailler leurs terres immenses, les cultivateurs dévoreurs d’espaces consomment beaucoup plus de diesel que les éleveurs ! J’espère pour eux qu’ils avaient rempli leurs citernes avant Epic Fury et les bombardements en Iran. Depuis lors, les prix des carburants montent en flèche, suivis par ceux des intrants agricoles : engrais et produits phyto. Misère ! Nous voilà repartis pour un tour d’inflation, alors que nos tracteurs ne consomment pas moins qu’avant. On ne leur pas -encore- appris la sobriété, mais cela pourrait bien venir…

Où est-il, le temps béni où le mazout était à moins de 50 centimes/litre ? Je l’ai connu à 5 francs belges au litre, durant les Golden Sixties. Aujourd’hui, pour le même tarif, on n’aurait même pas une bouteille d’eau minérale de marque distributeur au supermarché. L’agriculture, les transports, le chauffage des habitations…, tout le monde a bien profité des carburants fossiles bon marché. Mais ce temps-là est bel et bien révolu !

La motorisation et la mécanisation ont permis à l’agriculture de progresser à pas de géants depuis les années 1950. Les tracteurs et les machines ont remplacé le travail humain et les chevaux. Un litre de mazout, ai-je appris, fournit une énergie de 10 kWh. Une journée de travail modérément intense de 8 heures demande à un homme l’équivalent de 3 kWh. En quelque sorte, un seul litre de mazout fournit une quantité d’énergie équivalente à 3,3 journées de travail humain. C’est hallucinant ! Nos braves chevaux de trait déployaient une énergie de 0,75 kW/h ; un litre de diesel vaudrait donc 13,333 heures de travail équin.

Nos tracteurs fournissent dès lors autant de travail qu’une armée de travailleurs manuels. On comprend mieux pourquoi les campagnes se sont vidées de leurs paysans et de leurs chevaux… Tous les engins sont aujourd’hui motorisés pour cultiver la terre. À la ferme, les machines à traire, refroidisseurs, ventilateurs, nettoyeurs d’étables, etc., fonctionnent à l’électricité. Or, le prix de celle-ci suit le cours du gaz et des carburants fossiles, et la note risque de se saler d’ici peu. Sauf si…

Sauf si l’on a couvert les toits de ses bâtiments agricoles de panneaux photovoltaïques ! C’est devenu désormais un passage obligé pour les fermes laitières, pour celles en tout cas qui désirent abaisser leurs coûts de fonctionnement. Mais les carburants ? Ne serait-il pas possible de les produire soi-même sur nos exploitations, ou alors s’inscrire dans un partenariat avec des producteurs de fioul vert ? En termes d’énergie, un litre de mazout est plus ou moins égal à 1 m³ de gaz naturel, 1,56 litre d’éthanol, 1,7 litre de méthane liquéfié, 1,3 litre d’huile de colza.

Dès lors, une production d’énergie verte à la ferme pourrait s’envisager. Autrefois, nos chevaux étaient nourris au foin et à l’avoine, et pâturaient en prairie la majeure partie de l’année. Nos tracteurs pourraient de même consommer de l’énergie produite sur nos terres ou dans nos étables ! Du colza pressé dans un extracteur d’huile ; du gaz naturel produit dans un bio-méthaniseur ; de l’éthanol obtenu par distillation de blé fermenté. Sans doute se dirige-t-on vers un scénario où chaque individu, chaque entreprise, chaque ferme, n’aura d’autre choix que de produire chez lui un maximum d’énergie nécessaire au fonctionnement de son business…

Les combustibles et carburants fossiles viendront de plus en plus grever la rentabilité des exploitations agricoles, et s’en affranchir deviendra sans doute une question de survie. Le pétrole va se raréfier, et les Grands de ce monde vont se le disputer comme des chiffonniers, lors de guerres et de conflits sans fin.

S’en émanciper dans nos fermes demandera de gros efforts, des remises en question, une autre vision de notre métier. L’ère bénie où le mazout coulait à flots touche à sa fin. Il faut aujourd’hui réapprendre la parcimonie, la frugalité, la débrouillardise, la résilience, lesquelles faisaient l’apanage de nos aïeux, à une époque où la « pétrole-dépendance » n’existait pas.

Projetons-nous en 2050. Deux tracteurs se présentent dans un bar : « Alors, tu bois quoi ? » « Pas de méthane liquéfié aujourd’hui : ça m’fout des gaz ! Un biocarburant, plutôt. À l’huile de navette, cette fois ! Et toi, colza ou tournesol ? ».

À votre santé !

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