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Secteur bovin européen: et si la réalité était plus nuancée qu’on ne le pense?

Trop polluant, trop émetteur, incompatible avec la transition climatique : le secteur bovin reste souvent réduit à ses seules émissions. Pourtant, dans certaines régions, les prairies permanentes couvrent près de 48 % de la surface agricole utile et captent près d’une tonne de carbone par hectare et par an, pouvant compenser une part significative des émissions des animaux. La transition du secteur se mesure aussi concrètement puisque, selon le moniteur de la durabilité de Belbeef, 70 % des éleveurs suivis fixent du CO₂ dans leurs sols, 53 % utilisent des sources d’eau alternatives et près d’un quart produisent leur propre énergie renouvelable.

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Comme le rappelle l’Agence wallonne pour la promotion d’une agriculture de qualité (Apaq-w), cette transition se joue aussi dans un autre contexte, plus discret : celui du portefeuille. Alors que la viande reste la première source de hausse dans le panier des ménages (+10,83 %), la durabilité ne peut plus être pensée uniquement sous l’angle environnemental. Elle doit aussi rester économiquement viable, pour les producteurs comme pour les consommateurs.

Au-delà des émissions, un modèle encadré et en évolution

Si l’élevage bovin est régulièrement réduit à son empreinte carbone, cette lecture reste incomplète. À l’échelle européenne, l’agriculture évolue dans un cadre parmi les plus réglementés au monde. Sur le terrain, les pratiques ont déjà évolué de manière significative. Ainsi, dans de nombreuses exploitations, les éleveurs optimisent l’alimentation des animaux, améliorent la gestion des effluents et investissent dans des équipements plus performants afin de réduire leur impact environnemental, tout en maintenant la qualité de leur production.

Ce modèle repose sur des exigences élevées à chaque étape : traçabilité complète, normes strictes de bien-être animal et encadrement précis des pratiques. La campagne européenne « Sustainable european beef » a pour objectif d’accompagner la filière dans une amélioration continue, en conciliant performance environnementale, viabilité économique et ancrage territorial. Dans les faits, ces principes se traduisent par des systèmes d’élevage majoritairement herbagers, où les animaux valorisent des ressources locales non consommables par l’homme et participent à l’équilibre global des systèmes agricoles.

Un levier souvent méconnu : les prairies

Alors que dans le débat public, l’élevage bovin est souvent résumé à ses émissions, on oublie plus facilement ce qu’il permet de maintenir. À savoir, des prairies permanentes qui jouent un rôle central dans l’équilibre des territoires. Dans certaines de nos régions, elles couvrent près de 48 % de la surface agricole utile. Ce chiffre illustre leur importance : ces surfaces ne sont pas marginales, elles structurent le paysage agricole !

Leur intérêt est multiple… Parce qu’elles reposent sur des cycles longs et ne sont pas retournées comme des cultures annuelles, elles contribuent à préserver la structure des sols, à limiter l’érosion et à favoriser l’infiltration de l’eau. De plus, elles constituent des réservoirs de biodiversité, en abritant une grande variété d’espèces végétales et animales. Autrement dit, leur rôle ne se limite pas à la seule production fourragère.

Par ailleurs, ces fonctions sont aujourd’hui de mieux en mieux documentées. À Dorinne, notamment, une prairie pâturée de 4 ha a été suivie pendant trois ans par des chercheurs via un dispositif d’observation en temps réel. Objectif ? Mesurer son bilan carbone de manière globale, en intégrant à la fois les flux de CO₂ échangés avec l’atmosphère et ceux liés à la gestion de la parcelle. Dans une autre exploitation, suivie sur le long terme, les prairies captent près d’une tonne de carbone par hectare et par an, compensant en grande partie les émissions des animaux. C’est un point rarement mis en avant, alors qu’il nuance fortement une lecture purement comptable de l’impact du secteur.

Ces prairies ont enfin une autre fonction essentielle : elles permettent de valoriser des terres qui ne pourraient pas, ou difficilement, être consacrées à d’autres productions destinées à l’alimentation humaine, notamment parce qu’elles sont pentues, humides ou peu fertiles. Sans élevage, une partie de ces surfaces risquerait d’être délaissée, avec des conséquences directes sur les paysages, la biodiversité et la gestion de l’eau.

Une transition déjà engagée, et de plus en plus mesurable

L’idée d’un secteur bovin immobile ne résiste pas aux faits. Sur le terrain, la transition est déjà engagée, et surtout de mieux en mieux objectivée. Des outils existent aujourd’hui pour mesurer les progrès réalisés, identifier les marges d’amélioration et accompagner les éleveurs dans une logique d’amélioration continue.

C’est notamment le cas avec Belbeef, qui a lancé dès 2019 un Moniteur de la durabilité fondé sur 45 indicateurs couvrant l’écologie, l’énergie, la santé animale ou encore la biodiversité. Les résultats déjà observés sont parlants : 70 % des éleveurs fixent du CO₂ dans leurs sols, 53 % utilisent des sources d’eau alternatives, 47,8 % contribuent à la préservation des prairies naturelles, 72 % prennent des mesures supplémentaires contre la chaleur pour protéger leurs animaux et près d’un quart des exploitations produisent leur propre énergie renouvelable. Ces chiffres illustrent une réalité encore peu visible dans le débat public : la durabilité ne relève plus seulement de l’intention, elle se suit, se mesure et se vérifie.

Cette évolution passe aussi par des outils très concrets. Développé par le Cra-w, l’outil Decide permet d’évaluer l’empreinte carbone, la consommation d’énergie et les émissions d’ammoniac des exploitations, tout en intégrant progressivement d’autres dimensions comme le bilan azoté, les aménagements agroécologiques, les indicateurs économiques et même la qualité de vie des éleveurs. Après plus de 1.500 audits, celui-ci permet désormais d’identifier plus précisément les postes les plus émetteurs à l’échelle d’une ferme et d’orienter les décisions de manière très opérationnelle.

La transition se joue aussi dans l’innovation appliquée. Le projet Blanc-Bleu Vert, mené sur la race la plus présente de chez nous, travaille à réduire l’empreinte environnementale de l’élevage en combinant alimentation et sélection animale. Les essais menés montrent que l’intégration de graines de colza ou de lin extrudées dans les rations de finition permet de réduire les émissions de méthane de 21 % à 30 %. À terme, les partenaires du projet estiment qu’en associant alimentation et génétique, l’empreinte carbone globale de l’élevage pourrait être réduite de 30 % à 50 %, sans compromettre la compétitivité des exploitations.

Autrement dit, la transition ne se limite pas à de grandes ambitions européennes. Elle prend déjà forme, chez nous, à travers des indicateurs, des audits, des essais et des solutions concrètes, déployés au plus près des réalités de terrain.

La durabilité se joue aussi dans le portefeuille

Le débat sur la durabilité ne peut pas faire l’impasse sur une autre réalité très concrète : le prix. Selon les tendances récentes relayées par le magazine Moustique, la viande reste aujourd’hui la première source de hausse dans le panier des ménages, avec une progression de +10,83 %, ce qui pousse de plus en plus de consommateurs à réduire leur consommation de boeuf ou à se tourner vers des viandes meilleur marché. Dans le même temps, un Belge sur trois traverse régulièrement la frontière pour faire ses courses à moindre coût, tandis que même les produits les moins chers voient leurs prix grimper fortement, avec des hausses pouvant dépasser +31 %. Résultat : au moment de choisir, le pouvoir d’achat pèse souvent davantage que les intentions. Certes, 7 Belges sur 10 disent tenir compte du Nutri-Score, et le Green-Score atteint déjà 72 % de confiance chez les consommateurs. Mais dans un contexte de forte inflation, l’arbitrage reste d’abord budgétaire. Cette tension rappelle un élément souvent peu pris en compte : la durabilité du secteur bovin ne peut pas être seulement environnementale, elle doit aussi rester économiquement accessible pour les consommateurs comme viable pour les producteurs.

Une dimension sociale souvent oubliée : un secteur qui doit rester humainement viable

La durabilité de ce secteur ne se joue pas uniquement dans les émissions ou les pratiques agronomiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à rester humainement viable. Sur le terrain, cela signifie pouvoir transmettre les exploitations, préserver un équilibre de vie acceptable et garantir des conditions de travail soutenables pour les éleveurs.

Le témoignage d’Isabelle Laixhay l’illustre bien. Installée dans le Condroz, elle gère deux fermes avec son mari et l’aide de leur fils. Pour sécuriser les revenus du ménage, elle a dû conserver un emploi d’institutrice en parallèle. « On part trois ou quatre jours par an, jamais plus », confie-t-elle, en décrivant un quotidien fait d’horaires sans fin, d’administratif, d’imprévus et d’une charge mentale constante. Son témoignage rappelle que la durabilité sociale passe aussi par une question simple : comment permettre à celles et ceux qui nous nourrissent de tenir dans la durée ?

Cette question est d’autant plus centrale que la transmission devient un défi majeur. L’âge moyen des éleveurs wallons s’élève à 57 ans et la relève peine à s’installer, freinée notamment par le coût d’accès à la terre et l’incertitude économique. Pour répondre à cet enjeu, des initiatives concrètes existent déjà sur le terrain. La Fédération des jeunes agriculteurs accompagne les jeunes candidats à l’installation via des formations en gestion, fiscalité, sécurité au travail ou communication, tandis que le programme Trans’Mission aide cédants et repreneurs à préparer la transmission des fermes grâce à un accompagnement économique, juridique et humain.

D’autres dispositifs montrent que la transition ne peut pas être seulement technique. Avec Agricall, les agriculteurs confrontés à des difficultés financières, sociales ou personnelles peuvent bénéficier d’un soutien psychologique et pluridisciplinaire. De son côté, le Cra-w a intégré à son outil Decide un module consacré à la perception du travail et à la qualité de vie, signe que la durabilité commence aussi par replacer l’humain au centre du modèle agricole.

Ce volet social reste encore trop peu présent dans le débat public. Pourtant, sans éleveurs, sans transmission, sans conditions de travail soutenables, il ne peut pas y avoir de transition durable.

La transition ne se limite pas à de grandes ambitions européennes. Elle prend déjà forme, chez nous, à travers  des indicateurs, des audits, des essais et des solutions concrètes, déployés au plus près des réalités de terrain.
La transition ne se limite pas à de grandes ambitions européennes. Elle prend déjà forme, chez nous, à travers des indicateurs, des audits, des essais et des solutions concrètes, déployés au plus près des réalités de terrain. - D.T.

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