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Courrier des lecteurs : marionnettistes

Être le dindon d’une farce n’a rien de glorieux, et cet état de disgrâce s’accompagne souvent de pertes et de fracas. On a l’air bête, et on aimerait rentrer sous terre. Au cours d’une vie, ce genre d’expérience honteuse se produit trop souvent, surtout quand on est agriculteur, avec cette désagréable impression de n’être qu’un pantin entre les mains de marionnettistes.

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L’histoire humaine est un éternel jeu d’influences. De tout temps, il a paru presque naturel que notre monde se divise entre manipulateurs et manipulés. Dès l’enfance, à travers l’éducation, des codes nous sont dictés pour nous insérer dans le moule social. « Fais ceci, fais pas cela. Dis bonjour à la madame. Enlève les doigts de ton nez. Laisse ta petite sœur tranquille… ».Une fois adultes, les médias prennent le relais, façonnent nos opinions, dictent nos envies et nos peurs à coups de récits standardisés. Dans le monde du travail salarié, l’entreprise impose sa cadence, oriente les ambitions professionnelles et les modes de vie pour servir sa propre productivité. Dans le secteur agricole a régné longtemps la fausse impression d’être libre, de décider de son quotidien, mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui… Les manipulateurs sont là, et bien là ! Leur rôle est accepté lorsque leur influence organise la société, mais leur emprise devient révoltante quand elle aliène l’individu. C’est précisément ce drame qui se joue aujourd’hui sur la scène agricole : le producteur n’est plus le maître de son destin, de ses terres, de son travail. Il est devenu un pantin désarticulé, suspendu à des fils invisibles que se disputent, en coulisses, une poignée de marionnettistes cyniques. J’ai souvent l’impression qu’on se fout de nous ! Il suffit de montrer un animal à un marchand, pour qu’aussitôt il lui trouve plein de défauts : trop maigre ou trop gras, des jarrets trop droits ou trop coudés… Et tant qu’il y est, pourquoi pas la queue trop près de l’anus ? Et puis, il prétend qu’il n’y a pas de commerce, qu’on aurait dû vendre plus tôt, qu’il en a acheté des plus beaux moins cher que le prix demandé… C’est infernal, et tellement risible ! Les grandes cultures, de leur côté, sont manipulées par les centrales d’achat ; les exploitations agricoles doivent se lier par contrats à l’industrie agro-alimentaire, laquelle les fait danser à sa guise.

Ceux qui nous vendent des intrants, des machines ou des services, usent sans vergogne de stratagèmes bien huilés, pour nous persuader qu’il faut absolument acheter, tout et tout de suite, quitte à s’endetter. Et ça marche ! Les banques se frottent les mains, d’avoir autant de grosses mains calleuses qui travaillent à rembourser leurs emprunts, des victimes consentantes si faciles à convaincre, à manipuler…Au-dessus de la mêlée, les eurocrates et la Pac tirent les ficelles de la bureaucratie. À coups de normes et de directives, de formulaires déconnectés des réalités du terrain, et de subventions qui sonnent comme des chantages, ils dictent chaque geste, chaque choix de culture, chaque récolte, chaque investissement. Les ministères régionaux et leurs cohortes de conseillers en costume-cravate valsent dans ce théâtre d’ombres. Ils inventent des trajectoires vertes sur des tableaux Excel, sans jamais avoir enfoncé leurs bottes dans la boue ni avoir trait une vache. Et ce sont nous les ignares…

Plus bas, les politiciens de tous bords s’emparent des fils attachés à leurs pantins, au gré des calendriers électoraux. Ils agitent leurs marionnettes pour s’offrir une posture de défenseurs du terroir le temps d’une photo, avant de les abandonner sitôt les urnes refermées. Pendant ce temps, la grande distribution et les géants du commerce tirent sur la corde des prix. Ils étranglent les producteurs, confisquent les marges et transforment le fruit d’un travail acharné en une simple variable d’ajustement boursière.

Manipulés, sommés de produire plus tout en gagnant moins, les agriculteurs exécutent une chorégraphie mécanique dont ils ne choisissent plus les pas. Il est temps de couper ces fils ! Il est temps de rendre aux paysans leur dignité, leur liberté de décider et le contrôle absolu de leurs propres mains. Mais est-ce envisageable ? Trop d’exploitants agricoles se sont endettés au-delà du raisonnable : les voilà Tchantchès, Polichinelle, Kermit la Grenouille ou Miss Piggy, manipulés par les banques, le commerce et l’industrie agro-alimentaire. Dans cette aventure, le plus déplorable réside dans l’acceptation tacite de toutes ces formes de manipulation, comme si le monde agricole avait cessé de lutter, ou plutôt comme si les luttes elles-mêmes (les manifestations théâtralisées) étaient d’avance scénarisées, manipulées par les stratégies de la bureaucratie et de la grande finance. C’est fou !

Les marionnettistes font joujou avec nous, dans le grand guignol du monde agricole. On a l’air bêtes, d’être sans cesse les dindons de la farce, quoi que l’on fasse…

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