Courrier des lecteurs : marionnettistes
Être le dindon d’une farce n’a rien de glorieux, et cet état de disgrâce s’accompagne souvent de pertes et de fracas. On a l’air bête, et on aimerait rentrer sous terre. Au cours d’une vie, ce genre d’expérience honteuse se produit trop souvent, surtout quand on est agriculteur, avec cette désagréable impression de n’être qu’un pantin entre les mains de marionnettistes.

Ceux qui nous vendent des intrants, des machines ou des services, usent sans vergogne de stratagèmes bien huilés, pour nous persuader qu’il faut absolument acheter, tout et tout de suite, quitte à s’endetter. Et ça marche ! Les banques se frottent les mains, d’avoir autant de grosses mains calleuses qui travaillent à rembourser leurs emprunts, des victimes consentantes si faciles à convaincre, à manipuler…Au-dessus de la mêlée, les eurocrates et la Pac tirent les ficelles de la bureaucratie. À coups de normes et de directives, de formulaires déconnectés des réalités du terrain, et de subventions qui sonnent comme des chantages, ils dictent chaque geste, chaque choix de culture, chaque récolte, chaque investissement. Les ministères régionaux et leurs cohortes de conseillers en costume-cravate valsent dans ce théâtre d’ombres. Ils inventent des trajectoires vertes sur des tableaux Excel, sans jamais avoir enfoncé leurs bottes dans la boue ni avoir trait une vache. Et ce sont nous les ignares…
Plus bas, les politiciens de tous bords s’emparent des fils attachés à leurs pantins, au gré des calendriers électoraux. Ils agitent leurs marionnettes pour s’offrir une posture de défenseurs du terroir le temps d’une photo, avant de les abandonner sitôt les urnes refermées. Pendant ce temps, la grande distribution et les géants du commerce tirent sur la corde des prix. Ils étranglent les producteurs, confisquent les marges et transforment le fruit d’un travail acharné en une simple variable d’ajustement boursière.
Manipulés, sommés de produire plus tout en gagnant moins, les agriculteurs exécutent une chorégraphie mécanique dont ils ne choisissent plus les pas. Il est temps de couper ces fils ! Il est temps de rendre aux paysans leur dignité, leur liberté de décider et le contrôle absolu de leurs propres mains. Mais est-ce envisageable ? Trop d’exploitants agricoles se sont endettés au-delà du raisonnable : les voilà Tchantchès, Polichinelle, Kermit la Grenouille ou Miss Piggy, manipulés par les banques, le commerce et l’industrie agro-alimentaire. Dans cette aventure, le plus déplorable réside dans l’acceptation tacite de toutes ces formes de manipulation, comme si le monde agricole avait cessé de lutter, ou plutôt comme si les luttes elles-mêmes (les manifestations théâtralisées) étaient d’avance scénarisées, manipulées par les stratégies de la bureaucratie et de la grande finance. C’est fou !
Les marionnettistes font joujou avec nous, dans le grand guignol du monde agricole. On a l’air bêtes, d’être sans cesse les dindons de la farce, quoi que l’on fasse…





