Courrier des lecteurs: pour une transition agroécologique sans dogme, carbon farming et labour en question
La lecture d’un article récent publié dans la revue Communications Earth & Environment nous a donné l’envie d’écrire parce que ce texte dit à voix haute ce que beaucoup d’agronomes pensent tout bas depuis des années et ce que nombre d’agriculteurs subissent sur le terrain sans toujours avoir les mots pour le formuler face à certaines critiques dont ils font l’objet.

Labour et non-labour : le faux procès
Il n’existe pas une « bonne » agriculture et une « mauvaise » agriculture selon que l’on laboure ou pas. Un éleveur bovin en Ardenne qui laboure une prairie temporaire pour implanter une céréale ou un maïs, ou un céréalier du Brabant wallon en semis direct sous couverts, chacun a ses contraintes, son sol, son système, ses objectifs. Les opposer est inutile et crée des tensions dans un monde agricole qui n’en a pas besoin, ce qui détourne l’attention des vrais leviers agronomiques.
Ce n’est pas le labour qui dégrade un système, ni le non-labour qui l’améliore. Un sol bien conduit avec un labour raisonné peut être plus vivant et plus riche en carbone organique qu’un sol en non-labour mal géré. D’ailleurs, les sols de culture les plus riches en carbone se trouvent en Ardenne et Haute-Ardenne et sont régulièrement labourés.
Pas de miracle si on déplace simplement le carbone
Le carbon farming repose sur une idée attrayante : rémunérer les agriculteurs pour le carbone qu’ils stockent dans leurs sols, notamment via l’abandon du labour. Mais les bases « scientifiques » de ce stockage sont fausses.
Les études récentes montrent que le non-labour concentre davantage de carbone en surface, mais que, mesuré sur l’ensemble du profil de sol, le gain par rapport au labour est souvent modeste, voire inexistant. À Boigneville, au Nord de la France, après 47 ans d’expérimentation rigoureuse, aucune différence significative de stock total de carbone n’a été mesurée entre les différentes modalités de travail du sol. Les gains mesurés dans certaines études résultent souvent d’un biais méthodologique, une mesure limitée à la couche superficielle, sans tenir compte du tassement du sol ni des horizons plus profonds.
Le carbone organique apporté à une parcelle sous forme de compost, de fumier, de digestat, de pailles importées, provient nécessairement d’ailleurs. Il a été produit sur d’autres terres, prélevé sur d’autres systèmes. Ce que l’on gagne à un endroit, on le prélève souvent ailleurs car le carbone n’est pas une ressource inépuisable que l’on peut démultiplier par simple incitation financière : c’est une ressource finie, qui circule dans un territoire plus ou moins étendu.
La vraie question n’est donc pas « comment enrichir telle parcelle en carbone ? » mais « comment produire davantage de carbone organique à l’échelle du système tout entier ? » Et la réponse passe par la photosynthèse qui est le seul mécanisme capable de capter du carbone atmosphérique et l’incorporer dans la biomasse végétale, puis dans le sol. Couverts végétaux permanents, agroforesterie, prairies temporaires et permanentes : c’est là que réside le vrai potentiel de séquestration, pas dans des transferts de carbone d’une exploitation à l’autre, ni dans la façon d’incorporer celui-ci au sol.
Le carbon farming ne pourra pas non plus compenser les émissions des autres secteurs de l’économie. En Wallonie, le cheptel bovin a diminué de près de 20 % ces dernières années, réduisant mécaniquement les émissions de méthane qui lui sont associées, mais entraînant dans le même temps une diminution des prairies et des engrais de ferme disponibles, dont le rôle est fondamental pour limiter le recours aux engrais minéraux de synthèse et stocker du carbone dans les sols.
Cette pression sur la matière organique des sols risque d’être encore aggravée par le réchauffement lui-même : l’augmentation des températures accélère en effet la minéralisation de la matière organique du sol, libérant davantage de CO2 vers l’atmosphère. Les agriculteurs devront donc non seulement maintenir leurs apports organiques, mais aussi compenser une minéralisation croissante et compenser la destruction des prairies pour simplement maintenir le niveau actuel de carbone de leurs sols avant de pouvoir espérer compenser les émissions d’autres secteurs.
Plus le sol est vivant, plus il consomme du carbone
C’est sans doute un autre angle mort du discours, les promoteurs du non-labour mettent en avant la richesse biologique des sols non labourés : davantage de vers de terre, de champignons mycorhiziens, d’arthropodes, bref une activité biologique plus intense. Cela est globalement exact. Mais paradoxalement, cette vie biologique se nourrit du carbone organique du sol et le transforme en CO2.
Autrement dit, un sol biologiquement très actif est aussi un sol qui consomme activement sa matière organique et ce faisant, il émet du CO2. Il y a là une contradiction : on ne peut pas simultanément vanter l’explosion de vie biologique d’un sol en non-labour et affirmer que ce même sol séquestre davantage de carbone grâce à cette vie. Les deux affirmations s’opposent partiellement.
Mais la réalité est plus nuancée. Une partie du carbone consommé par les micro-organismes du sol est effectivement transformée en composés stables, incorporés aux agrégats du sol. Mais ce processus dépend bien davantage de la nature et de la diversité des apports organiques que du simple fait de ne pas labourer. Un sol très actif biologiquement qui est alimenté régulièrement par des couverts végétaux et des résidus abondants, peut effectivement s’enrichir en carbone stable. Mais un sol en non-labour sans apports organiques suffisants verra sa vie biologique consommer sa matière organique sans pouvoir la renouveler.
Ce qui fait vraiment la différence : nourrir le sol
Le stock de carbone organique d’un sol est avant tout déterminé par ce qu’on lui restitue : la quantité et la qualité des matières organiques apportées. Couverts végétaux, résidus de culture, systèmes racinaires, engrais de ferme sont les vrais leviers de la séquestration et ne sont pas disponibles en quantité infinie à l’échelle d’un territoire. Une expérience de 25 ans au Michigan (États-Unis) a montré qu’un système avec labour et couvert végétal stockait deux fois plus de carbone qu’un système en non-labour sans couvert. La conclusion s’impose : c’est ce qu’on met dans le sol qui compte, pas uniquement la façon dont on le travaille.
Le carbone stocké durablement dans le sol ne peut l’être que sous forme d’humus, et cet humus possède un rapport C/N relativement constant, de l’ordre de 10:1. Cela signifie que pour stocker une tonne de carbone, il faut aussi disposer de l’azote nécessaire à la fabrication de l’humus. Sans apport d’azote suffisant, le carbone apporté ne pourra pas être stabilisé durablement sous forme d’humus : il sera minéralisé et perdu sous forme de CO2. C’est donc le couple carbone-azote qui compte véritablement pour la constitution d’un stock d’humus stable.
Cette réalité physiologique explique pourquoi les apports équilibrés tels que le fumier composté ou l’association paille-lisier sont bien plus efficaces pour stocker du carbone : ils fournissent à la fois le carbone et l’azote dans le ratio qui permet aux microorganismes du sol de respirer et de synthétiser l’humus. Car la fabrication d’humus nécessite aussi de l’énergie qui provient de la respiration par les microorganismes d’une partie du carbone apporté. On transforme ainsi une matière organique comme un fumier avec un rapport C/N « équilibré » de 20 à 30 environ en humus dont le rapport C/N n’est plus que de 10.
Cette conclusion est renforcée par un essai de 65 ans conduit à Gembloux, en région limoneuse. Cet essai, mené sous labour pour tous les traitements, ne permet pas de comparer labour et non-labour. Mais il permet de comparer l’effet de différentes matières organiques sur le stockage de carbone. C’est avant tout la quantité de carbone humifié restituée au sol qui détermine le stock de carbone organique.
Le fumier de bovin composté, qui apporte à la fois des quantités importantes de carbone et de l’azote, augmente significativement le stock en surface (+20 % sur le long terme). L’incorporation de paille, les cultures intermédiaires et le lisier de porc pris isolément n’ont que des effets modestes, mais ces effets s’additionnent lorsqu’ils sont combinés. La paille seule, dont le rapport C/N est très élevé, oriente l’activité microbienne vers la dégradation plutôt que vers la stabilisation du carbone. Mais, associée au lisier de porc, riche en azote, elle devient nettement plus efficace, non pas parce que la quantité augmente fortement, mais parce que l’équilibre C/N permet la fabrication d’humus stable.
Un sol labouré, mais régulièrement amendé en matière organique de qualité, peut donc aussi stocker durablement du carbone. Mais il faut aussi reconnaître que le non-labour, en concentrant le carbone en surface, permet une meilleure structure et résistance à l’érosion. Dans certaines situations c’est un argument important pour promouvoir ces techniques.
Non-labour et produits phytosanitaires
Le non-labour sans produits phytosanitaires fonctionne difficilement de façon durable dans certaines situations. Dans l’expérimentation Ca-Sys de l’Inrae à Dijon, les systèmes en non-labour sans pesticides se sont effondrés en quelques années sous la pression des adventices et des ravageurs. En l’absence de travail du sol, c’est bien souvent le glyphosate qui prend le relais.
Dans le vade-mecum des États généraux de la protection des cultures, le labour est réhabilité comme un outil agronomique à mobiliser de façon raisonnée et occasionnelle, en fonction des objectifs et du contexte de chaque rotation. Deux rôles principaux lui sont reconnus. D’une part, il contribue à la gestion des adventices en enfouissant leurs semences en profondeur, ce qui s’avère particulièrement utile à la suite d’un désherbage insuffisant en céréales. D’autre part, il réduit les pressions sanitaires en diminuant les réservoirs d’inoculum de maladies fongiques du sol telles que la fusariose, le piétin échaudage ou le piétin verse. En betterave sucrière et en chicorée, il est recommandé avant la culture pour ses effets favorables sur certains ravageurs, et après la récolte pour assainir la parcelle. En maïs, le labour avant semis est explicitement cité comme pratique opérationnelle pour maîtriser les adventices.
Le document souligne néanmoins que le labour ne doit pas être pratiqué de façon systématique. Mal positionné dans la rotation ou réalisé trop fréquemment, il peut dégrader la structure du sol, accroître les risques d’érosion et perturber l’activité biologique. Le vade-mecum plaide ainsi pour une approche sans dogme, intégrant le labour comme l’un des leviers disponibles parmi d’autres, à combiner avec les pratiques culturales complémentaires selon les réalités pédoclimatiques et agronomiques de chaque exploitation.
Le labour permet aussi, en enfouissant les limaces, s’il est bien positionné, de retarder les attaques et de limiter les dégâts sur les jeunes plantules particulièrement sensibles.
Plaidoyer pour une agronomie sans dogmes et sans jugement
Ceci n’est pas un plaidoyer pour le labour systématique. C’est un appel au bon sens agronomique et à la fin des guerres de clochers. Le travail du sol et le labour sont des outils parmi d’autres, à mobiliser selon le contexte : type de sol, pression parasitaire, système de culture, objectifs de l’exploitation, sensibilité à l’érosion de la parcelle… Un travail superficiel pour préparer un faux-semis, un labour pour assainir une parcelle envahie par le vulpin ou pour détruire une prairie temporaire, un déchaumage pour incorporer un couvert : chaque opération a sa logique et sa place.
La transition agroécologique ne se fera pas en culpabilisant ceux qui labourent, ni en faisant du non-labour systématique une pratique plus vertueuse. Elle se fera en diversifiant et en allongeant les rotations, en implantant des couverts végétaux bien choisis et des éléments agroforestiers, en favorisant la vie du sol par des restitutions organiques régulières et en choisissant, avec discernement et sans pression idéologique, quand il est utile de labourer et quand il ne vaut mieux pas.
Le vrai défi n’est pas de déplacer le carbone d’une parcelle à l’autre, ni de l’incorporer grâce à telle ou telle technique. C’est d’en produire davantage, à l’échelle de l’exploitation et du territoire, en maximisant la photosynthèse par des intercultures, des prairies temporaires, des haies et autres éléments agroforestiers… C’est ce carbone capté par les plantes depuis l’atmosphère et ensuite incorporé durablement au sol qui constitue un gain réel pour le sol et le climat, pas celui encodé dans le tableur d’un logiciel de carbon farming.
Les agriculteurs ont besoin de moins d’idéologie et de plus d’agronomie. Ils ont surtout besoin de conseils indépendants des lobbies, étayés par des études scientifiques rigoureuses mettant en évidence tant les aspects positifs que négatifs de chaque technique, sans dogme ni jugement de valeur.
Centre agri-environnemental de Michamps
UCLouvain -Earth & Life Institute





