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À la Ferme de la Jussière, la prairie pour horizon

À Vierves-sur-Viroin, le paysage semble avoir conservé quelque chose d’indocile. La Wallonie s’y plisse autrement, les prairies montent doucement vers les collines calcaires de la Calestienne avant de rejoindre les masses forestières ardennaises. Les haies épaississent les contours des parcelles, les vergers ponctuent les abords des fermes et les herbages ouvrent de longues perspectives qui donnent à cette partie du sud namurois une identité immédiatement reconnaissable. Ici, l’élevage herbager continue de structurer le territoire autant qu’il dessine encore les reliefs et les ouvertures du paysage.

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Comme dans beaucoup d’autres régions wallonnes, les prairies permanentes ont progressivement reculé sous l’effet de l’intensification agricole, de la spécialisation des exploitations, du développement des cultures et de la pression foncière. En quelques décennies, des milieux façonnés parfois depuis plusieurs siècles ont été transformés, simplifiés ou retournés. Avec eux ont disparu une partie des haies, des mares, des vieux vergers et toute une biodiversité discrète qui trouvait refuge dans ces paysages ouverts. Cette évolution a profondément modifié le rapport entre agriculture et vivant, au point de faire des prairies naturelles des espaces devenus aujourd’hui presque précieux.

Une philosophie de vie vertueuse

C’est précisément autour de cette question que s’est construit, depuis plus de 25 ans, le travail de Maxime Mélon à la Ferme de la Jussière. Son exploitation repose presque entièrement sur les prairies permanentes, l’autonomie fourragère et une faible charge en bétail, dans une logique d’élevage extensif. Ici, pas de maïs, très peu d’intrants, peu de mécanisation lourde et un troupeau pensé avant tout pour valoriser l’herbe disponible sur le territoire. Un choix qui, longtemps, a pu sembler marginal, mais qui attire désormais une attention croissante dans un contexte marqué par les crises climatiques, les tensions sur les marchés agricoles et la recherche de systèmes plus résilients.

« Notre axe de travail, c’est de concilier l’élevage avec des objectifs de conservation de la nature et des paysages », explique l’éleveur. Autour de lui, cette philosophie prend immédiatement une forme concrète. Dans les pâtures juchées sur les hauteurs du village, les silhouettes fauves des Aubrac semblent presque prolonger les couleurs du paysage. Leur robe brun clair se fond dans les nuances des herbages, tandis que leurs yeux cerclés de noir leur donnent cette expression calme et attentive qui participe depuis longtemps à leur singularité.

Les Aubrac s’adaptent aux ressources disponibles sur la ferme et permettent de maintenir un élevage extensif peu dépendant des intrants extérieurs.
Les Aubrac s’adaptent aux ressources disponibles sur la ferme et permettent de maintenir un élevage extensif peu dépendant des intrants extérieurs. - M-F V.

Le choix de cette race procède avant tout d’une cohérence agronomique profondément liée au système développé à la Ferme de la Jussière. Maxime Mélon cherchait des animaux rustiques, capables de vivre essentiellement de l’herbe, de valoriser des fourrages grossiers et de vêler facilement sans interventions lourdes ni surveillance permanente. Peu à peu, les Aubrac se sont imposées comme une évidence. Elles passent l’essentiel de leur vie dehors, s’adaptent aux ressources disponibles sur la ferme et permettent de maintenir un élevage extensif peu dépendant des intrants extérieurs. Autour d’elles, les haies servent autant de protection pour les animaux que de refuge pour les oiseaux et les insectes, tandis que les vieux fruitiers hautes tiges ont été progressivement replantés.

Les moutons de race entre Sambre-et-Meuse prolongent eux aussi cette logique d’adaptation fine au territoire. Héritée d’un ancien patrimoine ovin régional aujourd’hui menacé, cette lignée permet notamment d’entretenir certaines parcelles plus difficiles d’accès, des vergers hautes tiges ou des espaces moins adaptés au pâturage des bovins. Pour Maxime Mélon, leur présence dépasse largement la seule dimension productive. Elle participe aussi à la préservation d’un patrimoine génétique local étroitement lié à l’histoire agricole de l’Entre-Sambre-et-Meuse.

Tout semble ainsi organisé autour d’un équilibre recherché patiemment mais avec une cohérence profonde entre le fonctionnement agricole de la ferme, les ressources naturelles disponibles et les paysages dans lesquels l’exploitation s’inscrit depuis plusieurs générations.

Une ferme façonnée loin des logiques d’intensification

L’histoire de la Ferme de la Jussière éclaire largement cette orientation. Lorsque sa mère épouse Charles au début des années 1980, Maxime Mélon découvre le monde agricole sans y être véritablement destiné. L’exploitation familiale fonctionne déjà selon des principes relativement éloignés des grandes dynamiques de modernisation agricole qui traversent alors une large partie de la Wallonie. Tandis que de nombreuses exploitations investissent dans les cultures de maïs, les intrants chimiques, l’augmentation des rendements et des systèmes toujours plus spécialisés, Charles conserve une approche beaucoup plus sobre. Il maintient un élevage relativement autonome, fondé sur les prairies, avec des animaux capables de vivre essentiellement dehors et de valoriser l’herbe sans nécessiter d’importants achats extérieurs.

« Il n’a jamais vraiment mis le pied dans le train du progrès », raconte aujourd’hui Maxime Mélon.

Cette manière de travailler ne procède pas alors d’un discours écologique structuré. Elle relève surtout d’un pragmatisme paysan. Les engrais coûtent cher. Les systèmes intensifs impliquent des investissements lourds. Les lignées bovines nécessitant des césariennes répétées lui semblent absurdes. Il privilégie donc des animaux rustiques, avec peu de complications au vêlage, capables de rester longtemps en prairie et de fonctionner dans un système relativement simple.

« Quand un taureau donnait des petits trop compliqués à faire naître, on changeait le taureau », résume Maxime Mélon. « L’idée, c’était d’avoir un troupeau autonome, économique et robuste ». C’est dans cette philosophie qu’il grandit et lorsque lui-même reprend officiellement l’exploitation en 1999, le passage à l’agriculture biologique apparaît comme une continuité naturelle. « Le cahier des charges était déjà pratiquement respecté avant même la certification », explique-t-il. « Charles mettait très peu d’engrais, non pas par militantisme écologique, mais parce qu’il considérait que cela n’était pas nécessaire et que le système fonctionnait bien ainsi ».

Cette continuité éclaire encore aujourd’hui le fonctionnement de la ferme. Car ici, l’agroécologie s’est élaborée progressivement, dans le prolongement d’une agriculture paysanne qui cherchait avant tout à maintenir son autonomie et à adapter les animaux au territoire plutôt qu’à transformer massivement le territoire pour répondre aux exigences des animaux.

La prairie permanente comme cœur du système agricole

À la Ferme de la Jussière, les 52ha de l’exploitation sont presque exclusivement composés de prairies permanentes. Ce choix structure tout le fonctionnement de la ferme et donne à l’herbe une place centrale, non seulement comme ressource alimentaire pour les animaux, mais aussi comme véritable matrice écologique. « La prairie permanente est un des milieux les plus riches au monde en termes de diversité botanique », insiste Maxime Mélon. « Dans certaines parcelles à haute valeur biologique, nous avons réalisé des relevés qui montrent la présence de plusieurs centaines d’espèces végétales différentes ».

Derrière cette richesse discrète se cache un équilibre extrêmement complexe. Les prairies anciennes abritent une multitude de graminées, de légumineuses, de plantes à fleurs, de mousses et d’espèces spécialisées qui se sont installées au fil du temps grâce à des pratiques agricoles relativement peu intensives. Ces milieux jouent également un rôle fondamental pour toute une série d’insectes, d’oiseaux et de petits mammifères qui dépendent de ces espaces ouverts semi-naturels pour se nourrir, se reproduire ou circuler.

Or ces prairies comptent aujourd’hui parmi les milieux agricoles les plus menacés. Dans de nombreuses régions, elles ont été retournées, fertilisées ou simplifiées afin d’augmenter les rendements. Cette évolution a profondément appauvri les paysages et réduit considérablement les capacités d’accueil du vivant ordinaire. « Les prairies qui ont échappé jusque-là à l’intensification deviennent des espaces qu’il faut désormais protéger », observe l’éleveur.

Pour préserver ces milieux, toute l’organisation de la ferme repose sur une faible charge en bétail, environ 1 UGB/ha. Ce choix permet de maintenir une grande diversité floristique dans les parcelles, de limiter fortement les besoins en intrants et de conserver une autonomie fourragère presque complète.

Cette autonomie constitue aujourd’hui l’un des piliers du système. Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, l’augmentation du coût des engrais et l’instabilité des marchés agricoles mondiaux, la Ferme de la Jussière reste relativement peu dépendante des achats extérieurs. Le tracteur tourne peu. Il n’y a pratiquement pas de semis. Les travaux mécanisés se limitent essentiellement à la récolte du foin. « Nous sommes relativement protégés des fluctuations de prix parce que le système reste très autonome », explique Maxime Mélon. « Les animaux vivent essentiellement de ce que produisent les prairies ».

Célébrer les prairies encore vivantes

En 2025, Maxime Mélon a participé au concours « Quelle est belle ma prairie », une initiative soutenue notamment par la Fugea, Natagora et Natagriwal et plusieurs acteurs engagés dans la préservation des prairies permanentes. L’éleveur y a décroché la deuxième place. Mais au-delà du classement, c’est la philosophie du concours qui l’intéressait. « Participer, c’était surtout une manière de mettre en valeur ce type d’agriculture qui se préoccupe encore de la diversité des prairies et du maintien de leur bon état de conservation » explique-t-il.

Car depuis plusieurs décennies, les prairies naturelles figurent parmi les milieux agricoles les plus menacés d’Europe occidentale.

Dans ce contexte, le concours ne récompense pas uniquement un paysage agréable à regarder. Il met surtout en lumière des prairies capables d’abriter encore une grande richesse botanique, de maintenir des habitats favorables à la faune et de témoigner de pratiques agricoles relativement extensives. Autrement dit, des prairies qui continuent de fonctionner comme de véritables écosystèmes.

À la Ferme de la Jussière, cette reconnaissance vient conforter un travail engagé depuis longtemps. Car les prairies de l’exploitation ne sont pas seulement des surfaces de production fourragère. Elles constituent le cœur même du système agricole développé par Maxime Mélon, au point que toute l’organisation de la ferme semble désormais pensée autour de leur préservation : faible charge en bétail, fauches tardives, maintien des haies, restauration des vergers hautes tiges, pâturage extensif et limitation maximale des intrants composent ici un ensemble cohérent où chaque élément renforce les autres. Le concours a également permis de rendre plus visibles des pratiques agricoles souvent discrètes, peu spectaculaires et rarement mises en avant dans les grands récits contemporains sur l’agriculture.

Les prairies anciennes abritent une multitude de graminées, de légumineuses, de plantes à fleurs, de mousses et d’espèces spécialisées qui se sont installées au fil du temps grâce à des pratiques agricoles relativement peu intensives.
Les prairies anciennes abritent une multitude de graminées, de légumineuses, de plantes à fleurs, de mousses et d’espèces spécialisées qui se sont installées au fil du temps grâce à des pratiques agricoles relativement peu intensives. - M-F V.

Cette sensibilité trouve progressivement un écho plus large. Le parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse a notamment développé une charte de transition agroécologique destinée aux agriculteurs de la région. Parmi les différents niveaux d’engagement proposés figure le niveau le plus exigeant, baptisé « Paysans de nature », réservé aux exploitations certifiées biologiques qui maintiennent notamment une faible charge en bétail et au moins 15 % de maillage écologique, deux éléments désormais considérés comme essentiels à la préservation durable des prairies naturelles et de la biodiversité qui leur est associée.

À Vierves-sur-Viroin, ces initiatives traduisent finalement une même préoccupation : celle de maintenir des paysages encore capables d’accueillir une biodiversité devenue partout plus fragile. Car dans ces herbages de la Calestienne, ce sont autant les fleurs sauvages que les pie-grièches écorcheurs, les insectes pollinisateurs, les chauves-souris ou les petits mammifères qui dépendent encore de l’existence de ces milieux ouverts façonnés par un élevage extensif.

Une ferme devenue lieu de vie villageois

Réduire la Ferme de la Jussière à une simple exploitation agricole serait pourtant passer à côté d’une dimension essentielle du projet porté par Maxime et Sophie Mélon. Au fil des années, la ferme est progressivement devenue un lieu de rencontres, d’activités collectives et d’ancrage local profondément intégré à la vie de Vierves-sur-Viroin.

Cette ouverture sur le village s’est construite progressivement, presque naturellement, à mesure que le couple cherchait à donner davantage de cohérence à son travail agricole. Autour de la ferme est ainsi née une petite asbl, « La Ferme Déchaînée », qui organise régulièrement des activités liées autant à la biodiversité qu’à la vie culturelle locale. L’association porte notamment des chantiers participatifs de plantation de haies ou d’arbres fruitiers, des journées collectives de pressage de pommes, mais aussi des concerts, des spectacles ou des événements culturels qui transforment ponctuellement la cour de ferme en espace de rencontre pour les habitants du village.

« L’idée, c’était de créer quelque chose qui fasse du lien autour des ressources locales et du territoire », déroule Maxime Mélon.

Le pressage collectif des pommes illustre assez bien cette philosophie. À l’automne, les habitants viennent avec les fruits récoltés dans leurs jardins ou leurs vieux vergers. Les journées deviennent alors bien davantage qu’une simple activité de transformation alimentaire. Elles réactivent des pratiques rurales anciennes, recréent des échanges entre habitants et rappellent aussi l’importance des vergers hautes tiges dans l’identité paysagère de la région.

Cette volonté de faire vivre le territoire se retrouve également dans la manière dont la ferme commercialise sa production. Ici, les animaux naissent, grandissent et sont conduits par l’éleveur lui-même jusqu’à l’abattoir de Gedinne avant que la viande ne revienne conditionnée à la ferme pour être distribuée directement aux clients locaux. Le point de vente fonctionne essentiellement sur commande, au rythme des abattages et des disponibilités de la ferme.

Les moutons de race entre Sambre-et-Meuse sont issus d’un ancien patrimoine ovin régional aujourd’hui menacé. Cette lignée permet notamment d’entretenir certaines parcelles plus difficiles d’accès, des vergers hautes tiges ou des espaces moins adaptés au pâturage des bovins.
Les moutons de race entre Sambre-et-Meuse sont issus d’un ancien patrimoine ovin régional aujourd’hui menacé. Cette lignée permet notamment d’entretenir certaines parcelles plus difficiles d’accès, des vergers hautes tiges ou des espaces moins adaptés au pâturage des bovins. - M-F V.

« Notre satisfaction, c’est que beaucoup de gens du village consomment notre viande », souligne-t-il. « Nous ne travaillons pas dans l’idée de produire pour un marché anonyme ou pour envoyer notre production à l’autre bout du pays ».

Cette relation directe avec les habitants donne à la ferme une place particulière dans la vie locale. L’exploitation n’est pas pensée comme une unité productive isolée, mais comme un élément vivant du tissu social du village. Cette logique explique également le développement d’activités pédagogiques menées en collaboration avec le Gal du Parc naturel Viroin-Hermeton. Chaque mois, la ferme accueille ainsi des enfants des écoles de Viroinval pour des ateliers liés aux saisons, aux animaux, aux nichoirs, à la laine, aux vergers ou encore au pressage des pommes.

L’objectif n’est pas de transformer la ferme en attraction touristique, mais de recréer un contact direct entre les enfants et un environnement agricole devenu parfois très éloigné de leur quotidien. Cette ouverture progressive vers des dimensions culturelles, pédagogiques et sociales donne finalement à la Ferme de la Jussière une place singulière dans le village, où agriculture, vie collective et territoire restent profondément liés.

Un modèle désormais observé à l’échelle wallonne

Ce qui relevait autrefois d’une démarche relativement discrète attire désormais l’attention bien au-delà du village. Depuis le début de cette année, la Ferme de la Jussière bénéficie d’une reconnaissance comme Centre de références et d’expérimentation (Cre) dans le cadre d’un vaste travail d’analyse mené autour de son modèle d’élevage extensif.

Plusieurs organismes scientifiques et techniques wallons se penchent actuellement sur le fonctionnement global de l’exploitation afin d’en évaluer les performances économiques, agronomiques, environnementales et sanitaires. Le Cra-w réalise notamment des analyses de fourrages afin d’étudier la manière dont le troupeau valorise une alimentation exclusivement fondée sur l’herbe et le foin. Le Demna (département de l’étude du milieu naturel et agricole)travaille sur les relevés botaniques et l’évaluation écologique des prairies, tandis qu’Élevéo assure un suivi technico-économique du troupeau et du fonctionnement global du système d’élevage.

D’autres structures participent également au projet, notamment autour de la qualité nutritionnelle de la viande et de l’analyse de son profil lipidique, avec un intérêt particulier porté aux oméga-3 et aux qualités organoleptiques des animaux élevés exclusivement à l’herbe.

Derrière cette étude se dessine une interrogation devenue centrale pour l’avenir de l’agriculture wallonne : un élevage extensif, autonome, peu dépendant des intrants et fondé presque exclusivement sur les prairies permanentes peut-il constituer un modèle viable à long terme ?

La question dépasse largement le seul cas de la Ferme de la Jussière. Car ce type de système concentre aujourd’hui plusieurs enjeux majeurs : maintien de la biodiversité, réduction de la dépendance énergétique, autonomie alimentaire, stockage du carbone dans les prairies, qualité des paysages, bien-être animal et robustesse économique face aux crises extérieures. « L’enjeu derrière tout cela, c’est de voir si ce modèle est réellement durable et s’il mérite d’être soutenu », résume Maxime Mélon. À Vierves-sur-Viroin, cette interrogation traverse désormais chaque hectare de prairie. Elle dit aussi quelque chose d’une agriculture qui tente encore de maintenir un lien étroit entre production alimentaire, paysages vivants, autonomie paysanne et ancrage territorial.

Marie-France Vienne

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