Julien Bonhiver, le choix d’un autre héritage
À Wanze, Julien Bonhiver n’a pas hérité de la ferme familiale. À 30 ans, il dirige pourtant une importante exploitation d’élevage bovin, reprise hors cadre familial au terme d’un parcours où la patience, la confiance et la détermination auront compté autant que les compétences techniques. Dans une agriculture confrontée au renouvellement des générations, son histoire illustre une autre manière de devenir agriculteur et de cultiver son propre destin.

Derrière les façades de briques, l’agriculture change profondément. Les exploitations se sont agrandies, les investissements atteignent désormais des montants considérables, le prix des terres éloigne chaque année davantage les jeunes candidats à l’installation et la transmission familiale, longtemps considérée comme une évidence, ne suffit plus à assurer le renouvellement des générations. Devenir agriculteur ne consiste plus uniquement à reprendre la ferme des parents ; il faut parfois attendre une rencontre, saisir une opportunité et accepter d’emprunter un chemin que rien ne semblait tracer à l’avance. C’est précisément celui qu’a suivi Julien Bonhiver.
À Wanze, l’exploitation qu’il dirige aujourd’hui ne porte pas le nom de sa famille. Aucun héritage ne l’y attendait, aucun passage de témoin ne s’était écrit au fil des générations. À 30 ans, le jeune éleveur a choisi une voie encore peu fréquente en Wallonie : reprendre l’exploitation d’un autre, convaincre les banques, investir des centaines de milliers d’euros et assumer, d’un seul mouvement, toutes les responsabilités qu’implique une entreprise agricole déjà pleinement opérationnelle.
À la recherche d’une ferme…
L’agriculture n’a jamais constitué un choix parmi d’autres. À Saint-Georges-sur-Meuse, où son père exploitait une ferme de polyculture et d’élevage laitier, il grandit au rythme des animaux, des récoltes et des saisons. Très tôt, il sait que son avenir se construira dans cet univers. Après des études d’agronomie à Huy, il choisit logiquement de multiplier les expériences dans plusieurs exploitations afin d’apprendre son métier au contact du terrain. Chaque expérience renforce une conviction : un jour, il dirigera sa propre ferme. Le parcours semblait pourtant devoir s’interrompre avant même d’avoir commencé. Comme cela se produit parfois dans certaines familles agricoles, l’exploitation parentale n’assurera pas l’avenir de plusieurs enfants. Sa sœur aînée en reprendra la continuité. Lui devra chercher ailleurs cette possibilité d’installation à laquelle il n’a jamais renoncé. Il évoque aujourd’hui cette période sans amertume. Pour le passionné d’agriculture qu’il est, cette porte s’ouvrira presque par hasard.

Ce sera celle d’un éleveur installé à Wanze qui exerce parallèlement une activité de marchand de bétail. Les deux hommes se croisent d’abord au fil de leurs relations professionnelles, avant que Julien ne vienne régulièrement lui prêter main-forte le samedi. Au fil des mois, la confiance s’installe et les responsabilités grandissent jusqu’à ce que les deux hommes préparent, pendant plus d’un an, la transmission de l’exploitation, bien accompagnée aussi par les services de la FJA (Fédération des jeunes agriculteurs). Le 24 juillet 2025 marque officiellement ce passage de témoin. Quelques mois plus tard, les actes sont signés et Julien Bonhiver devient pleinement responsable d’une exploitation que d’autres auraient mis plusieurs décennies à bâtir. Là où une transmission familiale s’effectue souvent par étapes successives, la sienne intervient d’un seul tenant : troupeau, bâtiments, équipements et organisation quotidienne reposent désormais sur ses épaules.
Dès son installation, Julien Bonhiver prend la tête d’un élevage de près de 370 bovins, majoritairement composé de Blanc Bleu Belge, auquel s’ajoutent deux ateliers d’engraissement de veaux culards et de veaux rosés. Chaque année, quelque 150 vêlages par césarienne rythment la vie de l’exploitation, tandis qu’une cinquantaine d’ha de prairies et une quinzaine d’ha de maïs assurent une partie de l’alimentation du troupeau. Contrairement à beaucoup de jeunes agriculteurs qui développent progressivement leur propre outil de travail, Julien Bonhiver reprend d’emblée une exploitation pleinement opérationnelle. Un projet mûri de longue date afin de constituer un apport personnel suffisant pour convaincre les banques. Plus qu’un pari, cette reprise apparaît comme l’aboutissement logique d’un parcours engagé depuis ses années d’études.
L’ampleur de cette reprise apparaît d’autant plus clairement que l’exploitation ne se résume pas à un seul site. Les animaux sont répartis entre Wanze, Marchin et Burdinne, une organisation héritée de l’histoire de la ferme et qui impose une logistique quotidienne particulièrement rigoureuse. Les allers-retours rythment les journées, les horaires s’adaptent aux besoins du troupeau et chaque déplacement devient un élément à part entière de l’organisation du travail. Dans un tel contexte, quelques minutes gagnées sur un trajet ou une tâche mieux planifiée finissent par représenter un temps précieux lorsque s’enchaînent les soins aux animaux, les vêlages, les travaux des champs et les rendez-vous avec les entrepreneurs agricoles.
Une mosaïque foncière à gérer
À cette organisation déjà exigeante s’ajoute une autre réalité, moins visible au premier regard. Malgré l’importance du cheptel, Julien Bonhiver ne dispose que de très peu de terres en propriété. La majeure partie des surfaces qu’il exploite repose sur des locations ou des conventions de pâturage conclues avec différents propriétaires. Certaines parcelles appartiennent à des agriculteurs qui ont cessé l’élevage, d’autres sont mises à disposition selon des accords renouvelés au fil des années. Cette mosaïque foncière est devenue le quotidien de nombreux jeunes installés, particulièrement en Hesbaye où le prix des terres figure parmi les plus élevés de Wallonie. Posséder un troupeau ne signifie donc plus nécessairement posséder les hectares qui le nourrissent ; il faut composer avec une réalité économique où l’accès au foncier demeure l’un des principaux obstacles au renouvellement des générations. Cette reprise, préparée de longue date avec sa compagne, a nécessité plusieurs années d’épargne et de négociations avec les organismes financiers. Dans une installation hors cadre familial, où les garanties patrimoniales font souvent défaut, la crédibilité du projet demeure déterminante. Cette confiance, Julien Bonhiver l’a construite bien avant de signer les actes. Elle s’est forgée au fil des années passées sur l’exploitation, dans le travail quotidien, la régularité des gestes et la connaissance progressive des animaux comme des bâtiments. Elle s’est également nourrie de la relation établie avec le cédant, qui n’a pas seulement cherché un acquéreur, mais quelqu’un capable de poursuivre l’histoire de la ferme sans en trahir l’esprit. Cette dimension humaine apparaît en filigrane tout au long de son récit. Une exploitation agricole ne se transmet jamais comme un simple bien immobilier ; elle porte avec elle des années de travail, des habitudes, des réussites, parfois des épreuves, qu’il faut apprendre à respecter avant d’y imprimer progressivement sa propre marque. Ce qui frappe également au fil de la visite, c’est la manière dont Julien Bonhiver envisage son métier. Rien dans son discours ne traduit une fascination pour la taille de l’exploitation ou pour la performance économique prise comme une fin en soi. Il parle davantage d’organisation que d’agrandissement, davantage de cohérence que de croissance. Son objectif consiste avant tout à rendre l’exploitation plus fonctionnelle, en regroupant progressivement les activités aujourd’hui dispersées sur plusieurs sites et en construisant une nouvelle étable qui simplifierait le travail quotidien. Un projet avicole figure également parmi les pistes de réflexion, non pour multiplier les productions, mais pour consolider l’équilibre économique de la ferme. Cette manière d’envisager l’avenir révèle une approche mesurée, où chaque évolution doit avant tout améliorer les conditions de travail et renforcer la pérennité de l’exploitation plutôt que répondre à une logique de développement pour le développement lui-même.
Un outil de travail cohérent
Malgré l’importance de la structure qu’il dirige désormais, Julien Bonhiver travaille presque seul. Les anciens propriétaires lui apportent encore ponctuellement leur aide tant qu’ils résident à proximité, mais cette présence est appelée à disparaître progressivement. Demain, il assumera seul la conduite de l’exploitation, avec tout ce que cela implique de décisions, d’imprévus et de responsabilités. Cette perspective ne semble pourtant susciter chez lui ni inquiétude particulière ni sentiment d’isolement. Elle correspond, au contraire, à l’idée qu’il se faisait depuis longtemps du métier de chef d’exploitation : celle d’une liberté indissociable d’une responsabilité pleinement assumée.

Ce qui motive le jeune éleveur n’est ni la recherche d’une exploitation toujours plus grande, ni la volonté d’accumuler les productions ou les investissements. Son ambition est ailleurs. Elle consiste à bâtir un outil de travail cohérent, capable d’assurer un revenu, de préserver une qualité de vie et de laisser la place aux projets qui viendront demain. Cette vision apparaît avec encore davantage de netteté lorsqu’il évoque ce que représente, à ses yeux, le fait d’être devenu chef d’exploitation. Depuis la reprise de la ferme de Wanze, ces choix lui appartiennent désormais. Le constat constitue, à ses yeux, l’aboutissement de nombreuses années de travail.
« C’est un accomplissement », dit-il simplement. « Je suis mon propre patron à 100 %. Je ne dois rendre compte à personne. » Une formule qui exprime le sentiment d’assumer pleinement les conséquences de chacune de ses décisions. Les réussites comme les difficultés lui appartiennent désormais. Cette liberté est inséparable de la responsabilité qu’elle implique. Pour autant, cette indépendance ne s’est jamais construite dans l’isolement. Julien Bonhiver insiste volontiers sur les rencontres qui ont jalonné son parcours. Celle, bien sûr, du cédant qui lui a fait confiance et a préféré transmettre son exploitation plutôt que de la voir disparaître ou être absorbée par une structure voisine. Celles des voisins et des agriculteurs de la région qui l’ont accueilli dans un territoire dont il n’était pas originaire.
Dans quelques jours, Julien Bonhiver parcourra les allées de la Foire de Libramont avec un regard différent. Jusqu’ici, il y venait comme beaucoup de jeunes agriculteurs, pour retrouver des connaissances, découvrir les nouveautés ou partager un moment de convivialité. Cette année, il franchira les portes de la foire en tant que chef d’exploitation. Les matériels, les innovations techniques, les échanges avec les constructeurs ou les fournisseurs ne relèveront plus seulement de la curiosité ; ils nourriront des réflexions qui pourront, demain, influencer les choix de son exploitation. Lorsque la conversation glisse sur le thème choisi cette année par Libramont, « Cultive ton flow », il sourit en glissant, « Pour moi, cela veut dire faire son boulot comme on a envie, et avancer ».





