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« Nous voulons vivre de notre travail, pas des subsides »

Après la présentation de l’Observatoire CBC Agri, la parole est revenue à ceux qui vivent au quotidien les réalités du terrain. Animée par Bernard Keppenne, chief economist de CBC Banque, la table ronde organisée chez Belpasta a réuni Benoît Billa, éleveur à La Roche-en-Ardenne, et Jean-Louis Lefebvre, agriculteur du Pajottenland et cofondateur de Belpasta. Deux parcours différents, mais une même conviction : l’avenir de l’agriculture passe moins par les aides que par une juste rémunération de son travail et une meilleure valorisation de ses produits.

Temps de lecture : 10 min

Les résultats de l’Observatoire venaient à peine d’être présentés que Bernard Keppenne, chief economist de CBC Banque, invitait deux agriculteurs à les confronter à leur réalité quotidienne. Benoît Billa et Jean-Louis Lefebvre ont raconté leur métier, ses évolutions, ses difficultés et les choix qu’ils ont dû faire pour assurer l’avenir de leur exploitation.

Benoît Billa élève des bovins à La Roche-en-Ardenne avec son fils. Jean-Louis Lefebvre cultive céréales, betteraves et pommes de terre dans le Pajottenland. Avec son ami François Francotte, il a créé Belpasta afin de transformer une partie de leur blé en pâtes alimentaires. Tous deux estiment que produire ne suffit plus. L’agriculteur doit désormais créer davantage de valeur, mieux expliquer son métier et recréer un lien avec des consommateurs toujours plus éloignés des réalités agricoles.

Pour Jean-Louis Lefebvre, cette évolution s’est imposée presque naturellement. Issu d’une exploitation familiale mixte d’une soixantaine d’ha, où l’élevage côtoyait les grandes cultures, il a rapidement compris que le modèle économique qui avait permis à ses parents de vivre de leur métier ne suffisait plus. Après quelques années comme salarié, il est revenu sur l’exploitation avec une ambition différente : ne plus vendre uniquement une matière première soumise aux cours mondiaux, mais la transformer afin d’en maîtriser une partie de la valeur ajoutée. C’est ainsi qu’est née Belpasta, entreprise qui transforme aujourd’hui du blé belge en pâtes alimentaires commercialisées sous une marque revendiquant clairement son ancrage national. Pour lui, cette diversification ne constitue pas une activité annexe mais une réponse aux fragilités économiques auxquelles sont confrontées de nombreuses exploitations. Elle permet de conserver sur le territoire une partie de la richesse créée par l’agriculture, au lieu de la voir se diluer tout au long de la chaîne alimentaire.

Quand la qualité se heurte à la réalité du pouvoir d’achat

Cette recherche de valeur ajoutée constitue d’ailleurs le fil conducteur de la discussion. Les deux agriculteurs ne contestent nullement que le pouvoir d’achat influence aujourd’hui les choix des consommateurs. Benoît Billa le reconnaît volontiers : « Le consommateur n’a pas une bourse extensible. » Mais cette réalité ne peut, selon lui, conduire l’agriculture belge à s’engager dans une course permanente au prix le plus bas. La concurrence internationale rendrait une telle stratégie perdante d’avance. La seule voie possible reste celle de la qualité, même si celle-ci exige davantage de travail, davantage d’investissements et des coûts de production plus élevés. « Pour moi, il n’y a que de la place pour la qualité. Les produits de moins bonne qualité risquent toujours de venir d’ailleurs ».

Belpasta, l’entreprise qui transforme du blé belge en pâtes alimentaires commercialisées sous une marque revendiquant clairement son ancrage national.
Belpasta, l’entreprise qui transforme du blé belge en pâtes alimentaires commercialisées sous une marque revendiquant clairement son ancrage national. - M-F V.

Ces propos résonnent directement avec les résultats de l’Observatoire présentés par la banque. Les consommateurs disent vouloir soutenir les producteurs belges, mais continuent à arbitrer leurs achats principalement en fonction du prix. Les deux exploitants n’y voient pas une contradiction morale, mais l’expression d’une réalité économique à laquelle ils sont eux-mêmes confrontés quotidiennement. Toute la difficulté consiste dès lors à faire comprendre qu’un produit agricole ne se résume pas à son prix affiché. Derrière quelques euros supplémentaires se cachent une production locale, des normes sanitaires et environnementales parmi les plus exigeantes au monde, un savoir-faire et des emplois qui participent directement à la vitalité des territoires ruraux.

L’expérience de Belpasta illustre parfaitement cette volonté de rapprocher le consommateur du producteur. En intégrant le mot « Bel » dans le nom même de l’entreprise et en affichant clairement l’origine belge de ses matières premières, Jean-Louis Lefebvre cherche à rendre visible ce qui reste souvent invisible dans les rayons des supermarchés. Il reconnaît toutefois que le consommateur est aujourd’hui confronté à une profusion de labels, de logos et d’informations parfois contradictoires. Entre le Nutri-Score, les éco-scores et les multiples mentions environnementales, le message essentiel risque de se perdre. À ses yeux, un signe simple permettant d’identifier immédiatement un produit belge, bénéfique tant pour la santé que pour l’environnement et soutenant directement les agriculteurs serait probablement plus efficace qu’une accumulation de labels dont le sens échappe souvent au grand public.

Les deux agriculteurs refusent une agriculture cantonnée à la seule production de matières premières dont les prix se décident à Chicago, Bruxelles ou sur d’autres marchés internationaux. Ils défendent au contraire un modèle où les exploitants reprennent une partie de la maîtrise de leur avenir en transformant leurs productions, en développant des circuits plus courts ou en s’organisant collectivement pour commercialiser leurs produits. Cette évolution suppose d’acquérir de nouvelles compétences, bien éloignées de celles traditionnellement associées au métier d’agriculteur.

Benoît Billa en fait lui-même l’expérience au sein de la coopérative « En direct de mon élevage », qui commercialise directement la viande de ses producteurs. À ses yeux, le principal bénéfice ne réside pas uniquement dans une meilleure valorisation économique des produits. Il tient surtout à la possibilité de renouer un dialogue direct avec le consommateur. « Quand on commence à commercialiser, que ce soit des pâtes ou de la viande, on parle avec le consommateur. Et c’est là que l’on peut faire passer la plus belle image de notre métier. » : Produire reste indispensable, mais cela ne suffit plus. Il faut désormais expliquer, convaincre et raconter un métier que la majorité des citoyens connaît de plus en plus mal.

Une agriculture qui peine encore à faire reconnaître ses efforts

Au fil des questions de Bernard Keppenne, le débat quitte progressivement les enjeux économiques pour s’attarder sur un sujet plus sensible : la perception que la société porte aujourd’hui sur l’agriculture. Les résultats de l’Observatoire montrent que les Belges associent spontanément le métier d’agriculteur à l’effort, au travail et à la qualité des productions. Un constat que Benoît Billa et Jean-Louis Lefebvre accueillent avec satisfaction, tout en soulignant qu’il ne reflète qu’une partie de la réalité. Car si le métier bénéficie aujourd’hui d’une meilleure image, les profondes transformations qu’il a connues au cours des dernières décennies restent largement méconnues.

Jean-Louis Lefebvre en donne une illustration très concrète en évoquant l’évolution des pratiques phytosanitaires. Les produits les plus problématiques ont progressivement laissé la place à des solutions beaucoup moins nocives pour l’environnement. Mais ces nouvelles molécules exigent davantage de passages dans les cultures, donnant parfois au promeneur l’impression que les traitements se multiplient. « Les gens voient deux fois plus souvent un pulvérisateur, mais ils ne voient pas que le produit utilisé est beaucoup moins dangereux qu’auparavant. » À ses yeux, ce décalage entre la réalité des pratiques agricoles et leur perception par le public résume l’un des grands défis auxquels le secteur est confronté. Les

agriculteurs ont profondément modifié leurs méthodes de travail, investi dans du matériel plus performant, réduit leur impact environnemental et adapté leurs pratiques aux exigences réglementaires. Pourtant, ces évolutions restent souvent invisibles pour le consommateur.

Cette difficulté à rendre visibles les changements engagés dépasse la seule question des produits phytosanitaires. Jean-Louis Lefebvre évoque volontiers le petit ruisseau qui traverse son exploitation. Lorsque son père était enfant, des poissons y nageaient encore avant de disparaître durant plusieurs décennies. Leur retour constitue, à ses yeux, l’un des signes les plus concrets des progrès accomplis en matière de protection de l’environnement. « Nous vivons de la nature ; nous avons tout intérêt à la protéger. » Cette phrase résume une conviction largement partagée par les agriculteurs présents : préserver les ressources naturelles n’est pas une contrainte extérieure, mais une condition de la pérennité de leur activité. Encore faut-il que ces efforts soient reconnus par ceux qui achètent leurs produits.

Benoît Billa partage ce sentiment. Depuis son exploitation de La Roche-en-Ardenne, il voit chaque année des milliers de visiteurs parcourir les paysages verdoyants de la région. Pourtant, observe-t-il, rares sont ceux qui établissent spontanément un lien entre ces paysages et le travail quotidien des agriculteurs qui les entretiennent. Les prairies, les haies, les pâturages ou les chemins ruraux font désormais partie du décor. Ils témoignent pourtant d’un patient travail d’entretien du territoire auquel l’agriculture contribue largement.

Si le métier d’agriculteur bénéficie aujourd'hui d'une meilleure image, les profondes transformations qu'il a connues au cours des dernières décennies restent largement méconnues.
Si le métier d’agriculteur bénéficie aujourd'hui d'une meilleure image, les profondes transformations qu'il a connues au cours des dernières décennies restent largement méconnues. - M-F V.

Les deux hommes reconnaissent d’ailleurs que le monde agricole porte lui-même une part de responsabilité dans cette méconnaissance. Pendant longtemps, les agriculteurs ont appris à produire toujours mieux, mais rarement à expliquer ce qu’ils faisaient. Aujourd’hui, cette compétence devient indispensable. « On nous a appris à produire. On ne nous a jamais appris à vendre ni à communiquer », constate Benoît Billa. Dans une société où une majorité de citoyens n’a plus de lien direct avec le monde rural, raconter son métier est devenu presque aussi important que l’exercer. Les réseaux sociaux, les journées portes ouvertes, les circuits courts ou encore les coopératives apparaissent désormais comme autant d’occasions de recréer un dialogue avec le consommateur.

La concurrence internationale en toile de fond

Au fil de la discussion, Bernard Keppenne ramène ensuite les échanges vers les réalités économiques qui préoccupent les exploitants. Si les consommateurs identifient spontanément la concurrence étrangère comme l’un des principaux obstacles à la rentabilité des exploitations belges, les deux agriculteurs confirment largement ce diagnostic. Pour eux, la question ne se résume pas à une compétition sur les prix. Elle renvoie à des différences profondes de normes sociales, environnementales et sanitaires qui rendent les comparaisons souvent impossibles.

Jean-Louis Lefebvre l’illustre à travers l’exemple de Belpasta. Toute la philosophie de l’entreprise consiste à produire, transformer et commercialiser localement du blé cultivé en Belgique. Cette cohérence garantit une parfaite traçabilité et crée de la valeur sur le territoire. Mais elle se heurte à des productions industrielles réalisées à très grande échelle, utilisant parfois des matières premières importées avant d’être transformées dans d’autres pays européens. Comment convaincre un consommateur de payer davantage pour un produit local lorsque la seule différence visible reste souvent le prix affiché sur l’étiquette ? Toute la difficulté est là : rendre perceptible une valeur qui ne se résume pas au coût de fabrication mais englobe également l’origine, la qualité, l’emploi local et les exigences de production.

Pour Benoît Billa, cette question dépasse largement le cas des pâtes alimentaires ou de la viande. Elle touche à l’avenir même de l’agriculture familiale. Les exploitants ne réclament pas des privilèges, insiste-t-il, mais des conditions de concurrence comparables. Produire selon des normes parmi les plus exigeantes au monde tout en affrontant des produits importés qui ne répondent pas aux mêmes obligations constitue une équation de plus en plus difficile à résoudre. Dans ces conditions, la juste rémunération du travail agricole apparaît moins comme une revendication corporatiste que comme une condition indispensable au maintien d’une production locale.

Vivre de son métier

Au terme des échanges, un message s’impose avec force. Malgré leurs parcours différents, Benoît Billa et Jean-Louis Lefebvre défendent une même vision de leur profession. Tous deux revendiquent le droit de vivre dignement de leur travail, non grâce à une dépendance accrue aux aides publiques, mais par une meilleure valorisation de leurs productions. Cette aspiration traverse l’ensemble de la table ronde et trouve sans doute sa meilleure expression dans les mots de Benoît Billa : « Je n’ai pas envie d’avoir un métier qui dépend d’aides, de subsides ou de compensations. Je veux vivre de mon travail et de ma production. »

Les deux agriculteurs auront finalement donné chair aux enseignements de l’Observatoire CBC Agri. Les consommateurs affirment mieux comprendre les difficultés du monde agricole et disent vouloir préserver un modèle d’exploitation familiale. Pour ceux qui vivent cette réalité au quotidien, l’enjeu consiste désormais à transformer cette sympathie en actes, qu’il s’agisse des choix d’achat, des politiques publiques ou des règles qui encadrent les échanges internationaux. Car l’avenir de l’agriculture ne dépendra pas seulement de sa capacité à produire toujours mieux. Il reposera aussi sur la reconnaissance de la valeur économique, sociale et environnementale d’un métier qui nourrit la société tout en façonnant durablement ses paysages.

Marie-France Vienne

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