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Canicule et sécheresse : les dangers cachés qui menacent le troupeau

La chaleur et le manque d’herbe ne se contentent pas d’affaiblir le bétail. Le comportement de celui-ci ainsi que des plantes qui l’entourent change, avec des conséquences graves, voire parfois mortelles.

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La sécheresse et les vagues de chaleur successives n’épargnent personne, pas même les animaux et les plantes. Selon une analyse récente, la mortalité bovine en Wallonie grimpe à environ 25 % pendant les épisodes de canicule, contre 6 à 8 % en temps normal, avec un indice de confort thermique de 61 % au-dessus de la moyenne des quinze dernières années. Fait aggravant, une absence de fraîcheur nocturne qui empêche les animaux de récupérer. Au niveau des productions végétales, les commissions agricoles communales se réuniront pour la plupart dans les prochaines semaines afin d’établir les premiers constats liés à cette situation préoccupante.

Plusieurs agriculteurs ont signalé des problèmes graves liés aux bétails au pâturage. Rien, à première vue, ne distinguait ces pâtures d’autres. C’est précisément ce qui doit alerter car, par forte chaleur et sécheresse marquée, un pâturage en apparence ordinaire peut devenir dangereux en quelques jours, sans qu’aucun changement visible n’annonce le basculement.

Quelques exemples de problèmes rencontrés

Cet été, sur une parcelle ardennaise, quatre bovins sont morts en quelques heures après avoir présenté des symptômes brutaux : agitation, difficultés respiratoires, effondrement, désorientation. L’autopsie a révélé une intoxication végétale probable et une température corporelle si élevée que le vétérinaire n’avait jamais rien vu de tel durant sa carrière.

Dans une autre exploitation, quelques jours auparavant, un veau était décédé semblerait-il après avoir ingéré des feuilles de cucurbitacées.

Dans une autre prairie de fond de vallée ardennaise, au début juillet, un lot de génisses pleines a connu un taux d’avortement proportionnellement plus élevé que les autres de cette même exploitation. Dans ce cas, les causes infectieuses, statistiquement les plus fréquentes sources d’avortement chez les bovins (BVD, néosporose…), ont été écartées par l’agriculteur et le vétérinaire praticien.

Ces trois exemples ne sont qu’un petit échantillon des problèmes rencontrés dans les exploitations pendant les périodes de canicules et de sécheresse.

Le stress thermique, plus sournois qu’il n’y paraît

Chez les bovins, l’inconfort thermique commence dès que la température corporelle dépasse 38 à 39°C. La respiration s’accélère au-delà de 70 mouvements par minute, la prise alimentaire chute et la rumination se ralentit. Passé ce seuil, le stress devient un danger vital. Chez les vaches laitières, l’impact est immédiat et quantifiable sur les quantités de lait produites, mais en élevage allaitant, la situation est plus difficile à évaluer. Un éleveur famennois de Bleu mixte, très impacté par la sécheresse et la canicule, met en avant une meilleure résistance de races plus rustiques dans ces conditions difficiles.

Le risque est maximal lorsque les nuits restent chaudes, car l’animal n’a alors aucune fenêtre pour évacuer la chaleur accumulée le jour.

L’eau, une urgence vitale, y compris pour les bêtes dominées

Les besoins en eau d’une vache adulte peuvent tripler entre un temps chaud ordinaire et un pic de canicule, passant d’environ 20 l par jour à plus de 60 l et plus pour les vaches laitières hautes productrices lorsque le thermomètre approche les 35°C. Un seul point d’eau, même correctement dimensionné, ne suffit généralement donc plus. En effet, le comportement social des bovins fait que la hiérarchie du troupeau s’exprime justement quand l’accès à l’eau, à l’ombre ou à la nourriture devient limité. Et les animaux dominés peuvent alors se retrouver privés d’un accès suffisant, précisément quand ils en ont le plus besoin. Multiplier et espacer les points d’eau, et vérifier leur débit et leur propreté, devient une priorité aussi importante que la quantité d’eau disponible elle-même.

En effet, la qualité de l’eau se dégrade elle aussi avec la chaleur. Une mare ou un point d’eau stagnant, moins renouvelé et soumis à une forte évaporation, voit sa matière organique se concentrer et son oxygène chuter, un terrain favorable à la prolifération de vers rouges en surface de la vase. Ces vers ne sont pas dangereux en eux-mêmes, mais ils signalent une eau dégradée. Ce sont ces mêmes conditions chaudes et stagnantes qui favorisent les cyanobactéries, ou algues bleues. Leur toxine, cause de nécrose hépatique aiguë et de signes neurologiques, peut tuer très rapidement un animal qui s’abreuve directement dans une eau contaminée. Celles-ci sont repérables à un film verdâtre ou à des traînées bleu-vert en surface. Une eau de mauvaise qualité peut aussi tout simplement décourager les bêtes de boire, ce qui aggrave le risque de déshydratation au moment où elles en ont le plus besoin. Par précaution, il est préférable d’éviter l’accès direct du bétail aux eaux de surface stagnantes en période de forte chaleur et de privilégier des abreuvoirs correctement alimentés et entretenus.

L’ombre, indispensable, mais…

Un arbre isolé ou une haie touffue créent une véritable oasis de fraîcheur au pâturage. Cette ombre est précieuse, mais elle a un revers car c’est souvent au pied de ces mêmes haies que se cachent les plantes les plus dangereuses pour le bétail. Un coin d’ombre ne doit donc jamais être considéré comme sûr par défaut. Il faut savoir ce qui y pousse avant de compter sur lui pour tout un été.

Un coin d'ombre ne doit donc jamais être considéré comme sûr par défaut.  Il faut savoir ce qui y pousse avant de compter sur lui pour tout un été.
Un coin d'ombre ne doit donc jamais être considéré comme sûr par défaut. Il faut savoir ce qui y pousse avant de compter sur lui pour tout un été.

Quand la faim pousse à goûter l’habituellement délaissé

En période de sécheresse, l’herbe se raréfie et les bovins tolèrent de moins en moins de sélectivité dans leur alimentation. Une prairie rasée jusqu’à la terre, où ne subsistent par exemple que quelques rumex, chardons et crételles délaissés en temps normal, est un signe très concret que les animaux ont déjà épuisé leurs choix habituels. Le pas suivant, logique, est de se tourner vers les haies en bordure de parcelle. Plusieurs espèces, parfois toxiques à des degrés divers, comme les Prunus (merisiers, cerisiers à grappes…) sont assez répandus dans les haies ardennaises. D’autres espèces liées aux haies « domestiques » comme les ifs, laurier-cerises, rhododendrons ou buis peuvent être présents en bordure de parcelle agricole. Alors qu’elles sont ordinairement ignorées tant que l’herbe reste disponible, ces espèces peuvent être consommées et mener à des intoxications. Il en va de même pour des espèces herbacées comme les renoncules, la grande cigüe, les prêles, les séneçons…

Certaines plantes comestibles contiennent des toxines dans leurs parties vertes. C’est le cas de solanacées (pommes de terre, tomates…) ou de certaines cucurbitacées sauvages ou ornementales (coloquintes) qui contiennent des cucurbitacines franchement toxiques.

Certaines plantes plus dangereuses

Ce qui rend cette période particulièrement traître, c’est que les plantes elles-mêmes changent sous l’effet du stress hydrique. Pour limiter leurs pertes en eau, elles ferment leurs stomates, ralentissent leur croissance et, pour beaucoup d’espèces, concentrent leurs composés de défense dans les tissus restants. C’est exactement ce qui se passe chez les Prunus. Leurs feuilles contiennent des glycosides cyanogénétiques qui libèrent de l’acide cyanhydrique lorsque le tissu est endommagé, et cette libération est nettement plus importante dans les feuilles flétries, stressées par la chaleur ou la sécheresse ainsi que dans les jeunes repousses après une taille ou un broutage. Une haie de Prunus anodine en juin peut ainsi devenir franchement dangereuse en plein pic de canicule, sans qu’aucun changement ne soit visible à l’œil nu.

Le même principe touche aussi les prairies et les cultures fourragères. Dans les fonds humides, plus facilement accessible en période de sécheresse, la présence de la grande ciguë (Conium maculatum) doit être recherchée. Ses alcaloïdes (coniine, gamma-coniceine) sont connus pour provoquer, lorsqu’ils sont ingérés par la mère entre le 40ème et le 70ème jour de gestation, des malformations fœtales par blocage des mouvements du fœtus (arthrogrypose, parfois fente palatine), et peuvent aller jusqu’à l’avortement.

Le stress hydrique ralentit également la transformation des nitrates absorbés par les racines, qui pourraient alors s’accumuler dans les tissus à des niveaux dangereux, en particulier dans les graminées, les céréales ou certaines adventices à croissance rapide. Consommés en grande quantité, ces nitrates se transforment en nitrites dans le rumen et bloquent le transport de l’oxygène dans le sang. La sécheresse ne rend donc pas seulement l’herbe plus rare mais elle pourrait rendre ce qu’il en reste plus toxique.

Une haie de Prunus anodine en juin peut devenir  franchement dangereuse en plein pic de canicule,  sans qu'aucun changement ne soit visible à l'œil nu.
Une haie de Prunus anodine en juin peut devenir franchement dangereuse en plein pic de canicule, sans qu'aucun changement ne soit visible à l'œil nu.

Réagir vite et complémenter

La meilleure protection contre ces risques cumulés reste d’agir avant que les animaux ne soient contraints de chercher des solutions de rechange. Dès que la prairie montre des signes de ras sévère ou que les refus habituels (chardons, crételles) commencent à disparaître, un apport de foin ou de fourrage stocké permet de lever la pression de pâturage et de réduire l’attrait de la haie. Cela suppose d’avoir fait un inventaire réaliste de ses réserves fourragères dès le début de la sécheresse, plutôt que d’attendre l’épuisement complet de l’herbe pour réagir. Un contrôle de la qualité de l’eau distribuée, en particulier si elle provient de sources naturelles, complète utilement cette vigilance.

D’autres facteurs de risques

La sécheresse et la canicule ne favorisent pas tous les parasites de la même façon. Certains profitent directement de la chaleur, d’autres se concentrent simplement là où l’eau reste disponible alors que d’autres ont tendance à reculer.

Les culicoïdes, moucherons vecteurs de la fièvre catarrhale ovine (BTV) et de la maladie hémorragique épizootique (MHE), voient leur cycle larvaire accéléré par la chaleur et leur saison d’activité s’allonger. Un phénomène qui n’est pas théorique puisque le BTV-3 progresse en Belgique depuis 2024 et reste actif début 2026. La sécheresse réduit leurs zones de ponte habituelles (boue humide, bouses), mais les concentre d’autant plus autour des points d’eau résiduels, exactement ceux que fréquentent les bêtes.

Les tiques, vecteurs de la borréliose de Lyme et de l’anaplasmose, suivent une logique similaire mais inversée en apparence car la sécheresse les tue par dessiccation dans les zones exposées, mais elles se réfugient et survivent dans les rares microclimats humides (pied de haie, bord de ruisseau, végétation haute), ce qui concentre le risque plutôt que de le supprimer. L’allongement des saisons chaudes prolonge par ailleurs leur période d’activité sur l’année.

Les ragondins et autres rongeurs aquatiques, déjà évoqués pour la leptospirose, se retrouvent eux aussi resserrés autour des mares et ruisseaux qui ne s’assèchent pas complètement, ce qui augmente la promiscuité avec le bétail venu s’abreuver ou se rafraîchir aux mêmes endroits restreints.

Les mouches (Stomoxes, mouches des cornes) profitent aussi de la chaleur pour accélérer leur cycle sur les bouses, et l’agrégation des animaux à l’ombre ou près de l’eau facilite leur transmission mécanique, notamment celle de la kérato-conjonctivite.

À l’inverse, et c’est une nuance qui vaut d’être gardée en tête, les strongles gastro-intestinaux classiques du pâturage ont tendance à reculer en période de sécheresse sévère, leurs larves ayant besoin d’humidité pour survivre sur l’herbe, avec toutefois un risque de rebond marqué dès les premières pluies. Notons quand même que la rareté de l’herbe entraîne que les animaux mangent plus près des excréments ce qui augmente le risque d’infestation par des vers gastro-intestinaux ou pulmonaires même si la survie est limitée par la sécheresse.

Les risques d'infestation par les douves hépatiques le long des points d’eau doivent également être pris en compte.

Une combinaison de facteurs

Aucun de ces facteurs, pris isolément, n’explique toujours à lui seul un accident grave. C’est leur combinaison et leur synergie (chaleur extrême, manque d’eau accessible à tous, qualité de l’eau médiocre, prairie épuisée, haie disponible à proximité, parasites qui peuvent affaiblir…) qui transforme un été difficile en réel danger pour le troupeau.

Une vigilance accrue et une réaction rapide dès les premiers signes restent la meilleure protection.

La fourniture d’eau de qualité en quantité suffisante ainsi que la mise à disposition de fourrage d’appoint pour éviter la consommation de plantes habituellement délaissées doivent être une priorité. La présence d’ombre dans les parcelles est également un facteur très important pour le bien-être des animaux.

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