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Quand l’agronomie redevient la première protection des cultures

À Verlaine, en province de Liège, la famille Lhoest incarne l’évolution de la polyculture-élevage wallonne. Face à une impasse technique marquée par le changement climatique, la disparition de matières actives et la pression de plus en plus forte des maladies et des ravageurs, Henri et Cédric Lhoest repensent leur agronomie. De la diversification des assolements au non-labour, en passant par l’intégration croissante du biocontrôle et des biostimulants, ils actionnent tous les leviers pour bâtir un système résilient où la performance se conjugue sur le long terme.

Temps de lecture : 10 min

C’est dans les bâtiments de ferme, situés à Verlaine, que nous rencontrons Henri et Cédric Lhoest. Exploitation en polyculture-élevage, tout ce qui peut avoir de plus « traditionnelle » en Wallonie. « J’ai repris une partie de l’exploitation avec mes parents en 1990 », raconte Henri. « Mon frère m’a rejoint en 2000, lorsque mes parents se sont totalement retirés ».

Remettre en question le système « traditionnel »

Comme beaucoup d’autres exploitations, la ferme s’est tournée, dans les années 1960, vers une agriculture plus industrielle. « Avec un assolement triennal, la rotation était centrée sur les céréales et les betteraves qui étaient bien rémunérées à l’époque », explique Henri.

Seulement à partir des années 2000, le système montre ses limites. « De nouvelles maladies sont apparues. En betteraves, par exemple, nous avons dû faire face à la rhizomanie et aux nématodes. En chicorée, c’était le sclérotinia. Des graminées, comme le vulpin et maintenant le ray-gras, sont également devenues résistantes aux produits phytosanitaires », illustre l’agriculteur.

« Il a donc fallu revoir notre manière de travailler », poursuit-il. L’exploitant diversifie alors ses cultures, qui atteignent le nombre de dix : froment, escourgeon, betterave, chicorée, pomme de terre, pois, maïs ensilage, orge brassicole, lin et colza.

Des Blanc bleu belge sont également élevées sur l’exploitation, avec la volonté d’être le plus autonome en termes de fourrage avec le maïs, les betteraves fourragères, l’ensilage d’herbe, le foin, les cultures dérobées après escourgeon et les fanes de pois.

En 2020, c’est au tour de son fils, Cédric, bio-ingénieur, de rejoindre la société agricole. « Il y a donc trois temps plein sur la ferme et mes deux frères viennent en renfort durant les périodes plus chargées », détaille Cédric.

Une pression fongique qui augmente d’année en année

Depuis lors pas de grand changement mais plutôt la continuité d’une agriculture raisonnée tant au niveau du travail du sol que des assolements, dans un contexte de plus en plus difficile. « Je n’ai pas encore beaucoup d’expérience mais j’ai l’impression que la pression en maladies, surtout fongique, augmente », livre l’ingénieur. Pour causes, les assolements, le climat avec ses années plus chaudes et humides, les résistances aux produits phytosanitaires, la disparition des matières actives…

Les rotations longues et le choix de variétés plus tolérantes constituent des leviers essentiels pour limiter les maladies des céréales.
Les rotations longues et le choix de variétés plus tolérantes constituent des leviers essentiels pour limiter les maladies des céréales. - A.B.

Henri Lhoest intervient : « c’est ma génération qui constate le changement climatique ». Il se souvient alors des prévisions de Bernard Bodson, ingénieur agronome et ancien professeur à Gembloux Agro-Bio Tech, concernant les moissons. Ce dernier avait affirmé, il y a une dizaine d’années, que les moissons s’avançaient annuellement d’un demi-jour. « C’est ce qu’on observe actuellement ! Il y a quelques années, la moisson des escourgeons débutait le 5 ou le 10 juillet. Aujourd’hui, on les termine quand elles devaient débuter… », exemplifie Henri.

Même chose pour la cercosporiose en betteraves… Selon Henri et Cédric : « aujourd’hui, nous devons faire parfois jusqu’à quatre traitements fongicides sur les betteraves. Les pommes de terre aussi sont régulièrement traitées et le lin demande deux traitements contre l’oïdium, alors qu’il n’était pas nécessaire de le protéger, il y a quelques années ».

D’après les agriculteurs, la sélection variétale est longtemps partie dans le sens du rendement en laissant de côté les tolérances et la résistance aux maladies. « Les variétés sont devenues des formules 1, capable de résultats exceptionnels mais très fragiles », compare Henri Lhoest.

Une autre réflexion liée au changement climatique concerne la capacité des sols à retenir l’eau. La famille Lhoest y accorde une attention particulière. Cédric explique : « on remarque très bien qu’entre différents systèmes de culture, deux parcelles situées côte à côte mais cultivées différemment ne réagissent pas de la même manière à la sécheresse. Certaines résistent beaucoup mieux que d’autres ».

Diversifier les leviers face aux bioagresseurs

Face à ces différents défis, les agriculteurs emploient de nombreux leviers agronomiques. « Les produits de biocontrôle font partie de ses outils qui peuvent nous aider à mieux gérer ces problèmes, mais ils sont toujours combinés à d’autres pratiques », souligne Cédric Lhoest. L’objectif reste de limiter autant que possible la pression des bioagresseurs.

Parmi les produits utilisés sur l’exploitation, Henri et Cédric citent notamment un produit employé contre le sclérotinia, un champignon responsable de la pourriture du collet en chicorée. « Cette maladie est surtout devenue un problème pour la conservation des tas, lors de périodes de stockage plus longues, avec une alternance de gel et de températures plus élevées », explique Cédric. Le produit est composé d’un champignon, Coniothyrium minitans, capable de parasiter les sclérotes présents dans le sol.

Au départ, les agriculteurs appliquaient ce produit à pleine dose avant le semis de chicorée. Mais ils ont remarqué que certaines plantes, comme les moutardes dans les engrais verts, entretenaient également le sclérotinia. « Cette année, on teste autre chose : une demi-dose avant l’implantation des engrais verts en été, puis l’autre demi-dose avant le semis de chicorée. On verra les résultats, c’est la première année que l’on fonctionne ainsi », détaille Cédric.

Difficile toutefois de mesurer précisément l’efficacité du produit. « On ne garde pas de parcelles non traitées pour comparer et parfois les chicorées quittent les champs assez tôt », reconnaît-il. Avant son utilisation, certains dégâts pouvaient être importants, avec des tas qui ont parfois été refusés.

Les nouvelles pratiques sont intégrées progressivement, au rythme des observations réalisées sur le terrain.
Les nouvelles pratiques sont intégrées progressivement, au rythme des observations réalisées sur le terrain. - A.B.

Après plus de six années d’utilisation, les deux agriculteurs considèrent malgré tout ce produit comme « une véritable assurance ». Des interrogations subsistent cependant. « Je me demande si le champignon introduit avec le produit peut persister dans le sol et se multiplier de lui-même, ce qui permettrait peut-être de réduire les doses à l’avenir. Mais aujourd’hui, on manque encore de recul sur ce genre de solutions », mentionne Cédric.

Stimuler les défenses naturelles des plantes

Les Lhoest utilisent également un autre produit à base de bacilles davantage considéré, selon eux, comme un biostimulant que comme un véritable outil de biocontrôle. « Le Bacillus amyloliquefaciens colonise les racines et favorise les échanges entre les racines et le sol, tant au niveau de l’eau que des nutriments », explique Henri. « Une plante plus robuste est, de base, plus résistante aux maladies », complète Cédric.

Le produit est principalement utilisé sur les pommes de terre : « l’usine nous avait conseillé de l’utiliser et nous avons obtenu de bons résultats », précise les agriculteurs. De plus, le bacille agit notamment en libérant des lipopeptides, des composés qui contribuent à renforcer les défenses naturelles des plantes.

Là encore, les effets restent difficiles à mesurer précisément. Cedric évoque néanmoins une observation marquante en betterave : « Une année où la pression de cercosporiose était très forte, nous avions incorporé ce produit avant le semis sur une parcelle. Elle est restée nettement plus saine que d’autres parcelles situées dans le même village. »

La cercosporiose est devenue l'une des principales préoccupations en betteraves, incitant les agriculteurs à diversifier leurs stratégies de protection.
La cercosporiose est devenue l'une des principales préoccupations en betteraves, incitant les agriculteurs à diversifier leurs stratégies de protection. - A.B.

Même si ces constats reposent davantage sur l’observation de terrain que sur des essais comparatifs, les deux agriculteurs se montrent convaincus de l’intérêt du produit. « À l’avenir, on pense l’utiliser sur davantage de cultures, comme les betteraves et les chicorées, car jusqu’ici, nous en sommes très satisfaits », affirme Cédric.

Un tas d’autres alternatives

D’autres solutions viennent également compléter les solutions utilisées sur l’exploitation. Les agriculteurs recourent notamment à des substances à base de soufre ou de cuivre, connues pour leurs propriétés fongicides. « Sur le lin, par exemple, le soufre est utilisé contre certaines maladies fongiques », explique Cédric.

Beaucoup de ces produits ne sont toutefois pas officiellement reconnus comme des fongicides, mais plutôt comme des engrais foliaires ou des formulations à base d’oligoéléments. Selon Cédric, leur efficacité dépend aussi fortement de l’état du sol et des cultures. « Ces produits fonctionnent généralement mieux dans des terres carencées », observe-t-il.

Ils utilisent aussi des produits plus récents, comme l’acide phosphoreux ou les phosphonates de potassium, notamment contre le mildiou en pomme de terre. « Ce sont des solutions de biocontrôle intéressantes parce qu’elles ne laissent pas de résidus, tout en stimulant les défenses de la plante », détaille Henri. Leur action systémique et multisite permet également de compléter les modes d’action classiques et de limiter les phénomènes de résistance.

Parmi les autres exemples cités sur la ferme figure également le phosphate de fer, désormais utilisé comme anti-limaces en remplacement du métaldéhyde. Le bore est quant à lui appliqué pour limiter la pourriture du cœur de la betterave.

Enfin, les agriculteurs cherchent également des alternatives dans des éléments plus discrets des programmes phytosanitaires. En betteraves, par exemple, ils utilisent désormais une huile de colza estérifiée comme adjuvant, en remplacement des huiles minérales issues du pétrole. « Son rôle est de faciliter la pénétration du produit dans la plante », précise Cédric.

Repenser l’agronomie dans sa globalité

Pour les deux agriculteurs, toutes ces évolutions témoignent d’un changement de cap dans la manière de protéger les cultures. « On est parti dans le bon sens », pense Henri Lhoest. Mais pour lui, le biocontrôle ne pourra jamais être envisagé comme une solution miracle. « Il faut surtout revoir les systèmes agronomiques dans leur ensemble, parce qu’aujourd’hui, on est dans une impasse », estime-t-il.

Selon l’agriculteur, cette transition passe avant tout par un raisonnement global de l’exploitation : entretien du sol, augmentation de la matière organique, diversification des rotations ou encore choix variétal. Les Lhoest pratiquent d’ailleurs le non-labour intégral depuis les années 1990. « Cela apporte des avantages pour la structure du sol, la fertilité, la matière organique et la rétention d’eau », explique Cédric.

Le non-labour, pratiqué sur l'exploitation des Lhoest depuis les années 1990, vise à améliorer durablement la fertilité et la capacité de rétention en eau des sols.
Le non-labour, pratiqué sur l'exploitation des Lhoest depuis les années 1990, vise à améliorer durablement la fertilité et la capacité de rétention en eau des sols. - A.B.

Ce système soulève néanmoins certaines questions agronomiques. « Sans labour, les spores et certains pathogènes restent davantage concentrés dans les premiers centimètres du sol. Le labour avait aussi un effet de mélange et de dilution », observe l’agriculteur. Selon Henri, les analyses montrent d’ailleurs une présence plus importante de champignons dans les parcelles en non-labour. « Mais il y a à la fois les bons et les mauvais », nuance-t-il.

Dans cette même logique, l’ensemble des terres de l’exploitation est couvert par des cultures intermédiaires maintenues durant l’hiver. « Ces couvertures longues protègent les sols et concurrencent aussi les mauvaises herbes », ajoute Cédric.

« En froment, on choisit systématiquement des variétés résistantes à la rouille jaune et à la verse. Cela nous permet parfois d’éviter un traitement. En betteraves aussi, les variétés trop sensibles à la cercosporiose sont progressivement éliminées », illustre Henri.

Raisonner sur plusieurs années

Pour les Lhoest, il n’existe pas une seule voie idéale mais plusieurs stratégies possibles, à condition de respecter certains équilibres agronomiques et économiques. « Il faut voir le système dans sa globalité et comparer ce que chaque choix apporte, autant au niveau technique qu’économique », insiste Cédric.

Les deux agriculteurs regrettent toutefois le manque de recul et de communication autour de ces solutions alternatives. « Le sujet est devenu tendance et beaucoup de monde commence à s’y intéresser, mais il faudrait davantage de communication et de résultats venant de la recherche », estime Henri. Selon lui, une meilleure diffusion des essais et des observations de terrain encouragerait davantage d’agriculteurs à tester ces outils.

Aujourd’hui encore, le biocontrôle représente une part limitée des solutions utilisées sur les exploitations. Henri et Cédric ne pensent pas qu’il remplacera totalement les produits phytosanitaires classiques, mais plutôt qu’il viendra compléter d’autres leviers agronomiques afin de réduire les impacts sur l’environnement.

Pour eux, cette évolution semble désormais inévitable. « On va devoir y aller, avec le retrait progressif de certaines matières actives mais aussi parce qu’il y a des effets positifs incontestables. Tout le monde avancera petit à petit, par nécessité, par obligation ou par conviction », conclut-il.

Reste néanmoins une règle essentielle pour Henri Lhoest : garder une vision à long terme. « En agriculture, il faut toujours raisonner sur plusieurs années. Les seules performances qui comptent vraiment sont celles qui durent. »

Astrid Bughin

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