Comment reprendre le fil du dialogue entre riverains et agriculteurs ?
Le projet « Dialogue agriculteurs-riverains » du Collège des producteurs s’est attaqué à une question devenue centrale dans les territoires ruraux : comment faire cohabiter une agriculture de plus en plus observée avec une population qui connaît de moins en moins les réalités du métier ? Après deux années d’expérimentation dans une cinquantaine de communes wallonnes, Patrick Thaon a dressé un premier bilan. Derrière les controverses sur les pesticides se dessine un enjeu bien plus vaste : celui de la confiance entre deux mondes qui vivent côte à côte sans toujours se comprendre.

Il suffit parfois d’une pulvérisation un après-midi de printemps, du passage d’un pulvérisateur à proximité d’un lotissement ou du grondement d’une moissonneuse un dimanche d’été pour raviver des tensions qui dépassent largement le simple désagrément du moment. Dans de nombreuses communes wallonnes, la proximité croissante entre les exploitations agricoles et les zones d’habitat fait naître des incompréhensions qui s’accumulent au fil des saisons. Les riverains s’interrogent sur les traitements phytosanitaires, les agriculteurs dénoncent des critiques qu’ils jugent injustes, les autorités communales se retrouvent souvent en première ligne sans disposer des outils nécessaires pour arbitrer ces situations. Peu à peu, chacun se replie sur ses certitudes, tandis que le dialogue se réduit à quelques échanges parfois vifs sur les réseaux sociaux ou au détour d’un chemin de campagne.
La relation humaine au centre de la réflexion
C’est précisément cette évolution que le Collège des producteurs a choisi d’aborder sous un angle inhabituel. Plutôt que de répondre aux controverses par de nouveaux arguments techniques ou réglementaires, l’organisme wallon a fait un pari presque contre-intuitif : celui de remettre la relation humaine au centre de la réflexion. Depuis 2024, son « Service Dialogue agriculteurs-riverains » accompagne les communes rurales dans une démarche qui vise autant à prévenir les conflits qu’à réduire l’exposition de la population aux produits phytopharmaceutiques. Financé dans le cadre du Programme wallon de réduction des pesticides, le projet poursuivra son déploiement jusqu’en 2027 avec une conviction simple : il est plus facile de résoudre un désaccord lorsque les personnes se connaissent déjà.
À Libramont, Patrick Thaon, chargé de ce projet au sein du Collège des producteurs, n’élude d’ailleurs jamais la question des pesticides. Il en reconnaît volontiers la sensibilité, tout comme les inquiétudes qu’elle suscite au sein de la population. Mais, à mesure que les réunions s’enchaînent dans les communes, une évidence s’est imposée à lui et à son équipe : les tensions observées sur le terrain ne trouvent pas uniquement leur origine dans les pratiques agricoles. Elles traduisent surtout une rupture progressive du lien entre des habitants qui partagent pourtant le même territoire.
« Nous avons constaté un véritable sentiment de déconnexion entre le monde agricole et les riverains », explique-t-il. Les produits phyto ne constituent finalement qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste où se mêlent les questions de circulation des engins agricoles, les coulées de boue, le partage des chemins, les nuisances sonores ou encore la transformation rapide des campagnes wallonnes. Dans ce contexte, la commune apparaît comme l’échelon le plus pertinent pour renouer les fils d’une conversation interrompue depuis trop longtemps.
L’intuition est d’autant plus intéressante qu’elle rompt avec une approche souvent descendante. Il ne s’agit pas de réunir immédiatement agriculteurs et citoyens autour d’une table pour débattre des pesticides, au risque de transformer la rencontre en confrontation. Patrick Thaon et son équipe ont choisi un autre chemin. Avant toute chose, ils vont à la rencontre des agriculteurs eux-mêmes.
Cette première étape constitue sans doute l’un des enseignements majeurs du projet. Pendant près de deux heures, les exploitants sont invités à parler de leur métier, de leurs difficultés, de leurs relations avec la commune, mais aussi du regard qu’ils estiment porter la société sur leur profession. Les aspects techniques liés aux pulvérisations n’interviennent qu’ensuite, une fois la confiance installée. Pour Patrick Thaon, cette inversion de la logique habituelle change profondément la nature des échanges. Avant de demander aux agriculteurs de modifier certaines pratiques, encore faut-il leur donner le sentiment que leur parole compte. Cette phase d’écoute s’appuie sur des méthodes d’animation peu communes dans le monde agricole, comme le photolangage, qui permet aux participants d’exprimer leurs perceptions à partir d’images plutôt qu’à travers un débat frontal. L’objectif n’est pas de convaincre, mais de comprendre. Les animateurs prennent soin de ne pas enfermer les discussions dans la seule question des pesti
Entre intérêt et attentes de la profession
Les résultats dépassent rapidement les attentes initiales. En l’espace de deux ans, près d’une centaine de communes manifestent leur intérêt pour la démarche. Une cinquantaine franchissent effectivement le pas en organisant des réunions avec leurs agriculteurs, principalement dans le nord de la Wallonie, où les grandes cultures sont les plus présentes et où les enjeux liés aux pulvérisations sont les plus marqués. Au total, quelque 600 agriculteurs participent à ces rencontres. Au-delà des chiffres, Patrick Thaon retient surtout la qualité des échanges et l’implication des participants. Dans certaines communes, entre un quart et la moitié des exploitants se déplacent, tandis que dans les plus petites entités, la participation atteint parfois la totalité des agriculteurs concernés.

Ce succès ne tient pas uniquement à la méthode d’animation. Il révèle aussi une attente profonde de la profession. Au fil des réunions, les mêmes mots reviennent avec une étonnante régularité. Les agriculteurs disent avoir le sentiment d’être devenus les coupables désignés de toutes les crises environnementales. Ils évoquent les critiques formulées lorsqu’ils pulvérisent, les remarques suscitées par le passage de leurs tracteurs, les commentaires parfois virulents sur les réseaux sociaux et l’impression persistante que leur métier n’est plus compris. Patrick Thaon rapporte même plusieurs anecdotes révélatrices de ce malaise. Certains exploitants racontent voir un voisin dénoncer publiquement l’usage des herbicides avant de venir leur demander, quelques jours plus tard, un peu de glyphosate pour désherber son propre jardin. Ces contradictions nourrissent un profond sentiment d’injustice. Plus que la critique elle-même, c’est l’impression d’être jugés sans être entendus qui domine les discussions. Beaucoup disent ne plus savoir comment expliquer leur métier à une société qui s’en est progressivement éloignée.
Pour autant, ces réunions ne débouchent pas sur un repli ou un refus du dialogue. Bien au contraire. M. Thaon souligne que, malgré leur appréhension, la très grande majorité des agriculteurs expriment le souhait de renouer le contact avec les citoyens. Ils veulent pouvoir expliquer leurs pratiques, répondre aux interrogations et sortir d’une image qu’ils estiment souvent caricaturale. Leur inquiétude porte davantage sur la manière dont ces rencontres seront organisées que sur leur principe même. Beaucoup redoutent un procès public où ils se retrouveraient seuls face à des riverains hostiles. Certains plaisantent même en demandant si les organisateurs ont prévu un « ring de boxe » pour la soirée. Une plaisanterie qui, selon Patrick Thaon, reviendra dans plusieurs communes avant d’être systématiquement démentie par la réalité des échanges.
Quand les riverains prennent la parole
Une fois les réunions avec les agriculteurs organisées, une autre étape s’ouvre. Elle est tout aussi importante, mais plus incertaine. Comment les habitants perçoivent-ils réellement l’agriculture qui les entoure ? Les critiques exprimées sur les réseaux sociaux reflètent-elles l’opinion générale ou seulement celle d’une minorité très visible ? Les agriculteurs ont-ils raison de craindre des réunions conflictuelles ?
Pour répondre à ces questions, le Collège des producteurs choisit de ne pas s’appuyer sur des impressions. Dans chacune des communes participantes, une enquête est proposée aux riverains afin de mesurer leurs attentes, leurs inquiétudes et leur connaissance du monde agricole. Au total, vingt-sept enquêtes seront menées, réunissant plus de 2 600 répondants. Un matériau inédit qui offre un aperçu particulièrement riche des relations entre agriculture et société en Wallonie.
Les premiers résultats surprennent d’ailleurs les organisateurs eux-mêmes. Plus de 85 % des personnes interrogées déclarent vivre à proximité immédiate de parcelles agricoles. Autrement dit, les répondants ne parlent pas d’une agriculture abstraite ; ils vivent quotidiennement à son contact. Pourtant, lorsqu’on leur demande s’ils connaissent réellement les exploitations installées autour de chez eux, les réponses deviennent beaucoup plus contrastées. Selon les territoires, les écarts sont considérables. Dans certaines communes hennuyères, presque tous les habitants disent connaître au moins un agriculteur. À l’inverse, dans plusieurs communes du Brabant wallon ou de la province de Liège, plus de quatre personnes sur dix affirment ne connaître aucune exploitation agricole voisine.
Pour Patrick Thaon, cette différence est loin d’être anecdotique. Elle éclaire une partie des tensions observées sur le terrain. Là où les habitants connaissent les agriculteurs, les incompréhensions semblent moins nombreuses. Là où le lien social s’est distendu, les pratiques agricoles deviennent plus facilement des sujets d’inquiétude ou d’incompréhension. Ce constat conduit l’équipe à formuler une hypothèse qui dépasse largement la seule question des pesticides : la connaissance mutuelle agit comme un facteur d’apaisement.
Cette intuition est renforcée par un autre enseignement de l’enquête. Contrairement à l’image parfois véhiculée dans le débat public, la perception générale de l’agriculture demeure largement positive. Environ trois quarts des répondants déclarent porter un regard favorable sur l’agriculture locale. Patrick Thaon reconnaît lui-même avoir été rassuré par ce résultat. Les agriculteurs rencontrés au cours des réunions avaient souvent le sentiment d’être devenus indésirables dans leur propre commune. Les chiffres racontent une réalité plus nuancée. Oui, des critiques existent. Oui, certains sujets alimentent les tensions. Mais ils ne résument pas le regard porté par la population sur le monde agricole. Patrick Thaon observe que « les critiques formulées par quelques riverains ou largement relayées sur les réseaux sociaux finissent souvent par prendre une place disproportionnée dans le ressenti des agriculteurs. Elles nourrissent chez beaucoup d’entre eux le sentiment d’être constamment montrés du doigt, alors même que les enquêtes menées dans les communes racontent une réalité plus nuancée. Les prises de parole les plus virulentes, parce qu’elles sont les plus visibles, ne reflètent pas nécessairement l’opinion majoritaire. Les questionnaires administrés auprès des habitants montrent au contraire qu’une large majorité d’entre eux portent un regard positif sur l’agriculture locale et souhaitent mieux comprendre les réalités du métier ».
Les enquêtes permettent également d’identifier les sujets qui préoccupent réellement les riverains. Sans surprise, l’alimentation locale arrive en tête des centres d’intérêt. Les citoyens souhaitent savoir où acheter les produits de leur région, comprendre le fonctionnement des exploitations et découvrir les productions de proximité. Les pulvérisations de pesticides figurent également parmi les thèmes qui reviennent le plus souvent, mais elles ne constituent pas l’unique préoccupation. Les enjeux liés à la biodiversité, à l’environnement ou encore à l’évolution des paysages agricoles occupent eux aussi une place importante dans les réponses recueillies.
L’un des enseignements les plus étonnants concerne d’ailleurs… le vocabulaire. Au cours des premières enquêtes, les organisateurs demandaient aux participants s’ils souhaitaient davantage d’informations sur les « pulvérisations de pesticides ». Par la suite, ils remplacèrent cette formulation par l’expression plus technique de « produits
Réapprendre à se parler
Forts de ces enseignements, Patrick Thaon et son équipe franchissent alors une étape que beaucoup redoutaient : organiser les premières rencontres entre agriculteurs et riverains. L’objectif n’est ni d’organiser une conférence magistrale sur les pesticides, ni de transformer la soirée en débat contradictoire où deux camps viendraient défendre leurs positions. Les animateurs veulent créer un espace d’échange. Un lieu où chacun puisse raconter son expérience avant de chercher des solutions.
Chaque réunion débute donc par un rappel des règles de discussion. Respect de la parole de chacun, écoute, absence de jugement : ce cadre, inspiré des méthodes de médiation, est systématiquement présenté aux participants avant le début des échanges. Patrick Thaon reconnaît volontiers que cette étape, empruntée aux pratiques de l’Institut Éco-Conseil, a profondément changé la qualité des discussions. En demandant à chacun d’adhérer explicitement à ces règles, les animateurs acquièrent une légitimité qui leur permettra ensuite de recadrer les débats si nécessaire.
La soirée commence ensuite de manière inattendue. Les participants sont invités à échanger par petits groupes lors d’un « speed meeting ». Pendant quelques minutes, chacun discute avec une personne qu’il ne connaît pas autour de questions très générales : comment les campagnes ont-elles évolué ? Qu’est-ce qui a changé dans l’agriculture ? Quels souvenirs garde-t-on des fermes d’autrefois ? L’objectif n’est pas encore de résoudre un problème. Il est simplement de créer un premier contact.
Cette entrée en matière peut sembler anodine. Elle est pourtant essentielle. Patrick Thaon explique qu’il est illusoire d’aborder immédiatement un sujet aussi sensible que les pesticides lorsque les personnes présentes ne se connaissent pas. Avant de parler des désaccords, il faut recréer un minimum de confiance. Les discussions se poursuivent ensuite autour de tables mêlant agriculteurs et riverains. Là encore, le choix de la question inaugurale est révélateur de la philosophie du projet. Il n’est pas demandé aux participants ce qu’ils pensent des pulvérisations, mais d’imaginer ensemble ce que pourrait être l’agriculture idéale de leur commune dans 10 ou 15 ans. Cette formulation volontairement positive déplace le débat. Au lieu de partir des conflits, elle invite chacun à réfléchir à un avenir commun. M. Thaon reconnaît que cette stratégie est née de l’expérience. Les premières réunions ont montré que les participants étaient parfaitement capables d’aborder ensuite les sujets les plus sensibles, à condition d’avoir d’abord découvert qu’ils pouvaient discuter sereinement. Les fameux « rings de boxe » redoutés par certains agriculteurs ne verront jamais le jour. Bien au contraire. Les échanges se révèlent souvent respectueux, parfois même chaleureux. Les exploitants découvrent que les riverains ne cherchent pas nécessairement à les mettre en accusation. Les habitants, eux, prennent conscience de la diversité du monde agricole, loin de l’image uniforme qu’ils s’en faisaient parfois.
Au terme de chaque rencontre, les propositions formulées autour des tables sont consignées dans un compte rendu transmis aux communes. Certaines sont très concrètes : organiser davantage de portes ouvertes, développer la vente directe, planter des haies, améliorer l’information des habitants. D’autres relèvent davantage d’une vision à long terme. Toutes témoignent néanmoins d’une même aspiration : retrouver des occasions régulières de se rencontrer plutôt que de n’échanger qu’au moment des conflits.








