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Renouvellement générationnel : l’Europe cherche encore la recette de la relève

Les débats sur le renouvellement des générations agricoles ne portent plus seulement sur des aides à l’installation ou des pourcentages budgétaires. Derrière les discussions sur la future Pac émerge une inquiétude plus profonde : celle d’un continent qui peine à transmettre ses fermes, ses territoires ruraux et jusqu’au désir même d’exercer le métier d’agriculteur.

Temps de lecture : 8 min

Quelques mois après la publication par la commission de sa stratégie consacrée au renouvellement générationnel, les eurodéputés ont officiellement ouvert, le 4 mai, leurs travaux sur le futur rapport d’initiative du parlement consacré à cette question devenue centrale dans les discussions sur la prochaine Pac.

Ce qui devait initialement constituer une audition relativement classique autour d’une étude technique s’est progressivement transformé en diagnostic beaucoup plus large sur l’état du modèle agricole européen, ses fragilités structurelles et son rapport de plus en plus difficile à l’avenir. L’étude présentée devant les députés, commandée par le parlement et consacrée aux dispositifs de soutien aux jeunes agriculteurs en Finlande, en Espagne, au Luxembourg et en Pologne, a brutalement rappelé l’ampleur du décrochage démographique à l’œuvre…

Entre 2010 et 2023, l’UE est passée d’environ 12 millions à 8,4 millions d’exploitations agricoles, soit une disparition de 3,5 millions de fermes en un peu plus d’une décennie. Quant aux agriculteurs de moins de 40 ans, ils ne représentent plus qu’environ 11 % des exploitants européens, tandis que les moins de 25 ans ne constituent plus qu’1 % des chefs d’exploitation.

Une agriculture qui peine à se projeter dans l’avenir

Ce constat, désormais bien connu des institutions européennes, semble toutefois avoir changé de nature dans le débat politique. Longtemps considérée comme une question sectorielle parmi d’autres, la relève agricole apparaît désormais comme un révélateur des tensions beaucoup plus profondes qui traversent les campagnes européennes. À mesure que les exploitations disparaissent, c’est toute une architecture territoriale qui vacille : écoles rurales fragilisées, services publics qui se raréfient, tissu économique local qui s’effrite, difficultés accrues d’accès au logement, aux soins ou encore aux infrastructures de transport.

La rapporteure du futur texte parlementaire, l’Irlandaise Maria Walsh, a d’ailleurs clairement inscrit la question du renouvellement générationnel au cœur des réflexions sur la future Pac post-2027. Son projet de rapport, attendu dans les prochains jours avant une présentation officielle début juin en commission Agriculture, doit ensuite alimenter les travaux plus larges pilotés par l’eurodéputé allemand Norbert Lins sur l’architecture globale de la prochaine politique agricole commune. Derrière les discussions parlementaires se joue ainsi une évolution beaucoup plus profonde : le renouvellement générationnel tend progressivement à devenir l’un des prismes majeurs à travers lesquels l’Union européenne réfléchit désormais à l’avenir de son agriculture.

Au fil des échanges, un consensus inhabituellement large s’est d’ailleurs dessiné parmi les différents groupes politiques. Tous reconnaissent que les outils actuels ne suffisent plus. Certains États membres parviennent certes à maintenir une démographie agricole relativement plus dynamique (la France, l’Autriche ou encore la Tchéquie affichent encore des proportions relativement élevées de jeunes agriculteurs) mais d’autres connaissent un vieillissement particulièrement prononcé, avec parfois près d’une exploitation sur deux dirigée par un agriculteur de plus de 65 ans.

Pour plusieurs députés, cette situation ne traduit pas uniquement un vieillissement naturel de la profession. Elle révèle surtout une difficulté croissante à rendre le métier économiquement viable et humainement soutenable. Car si les vocations n’ont pas totalement disparu, la possibilité de se projeter durablement dans cette profession semble, elle, se fissurer progressivement. « Pour s’engager dans l’agriculture, il faut un horizon d’avenir », a résumé un député français au cours des débats. Derrière cette formule affleure une réalité que les institutions européennes commencent désormais à regarder plus frontalement : l’installation agricole n’est plus seulement freinée par le manque de capitaux, mais aussi par une forme d’érosion de la confiance dans la capacité du métier à offrir une stabilité de vie.

Le foncier, cœur du verrou agricole européen

Très rapidement, les discussions ont convergé vers deux obstacles majeurs qui structurent désormais l’ensemble du débat agricole européen : l’accès à la terre et l’accès au financement. Sur ces deux points, les interventions ont révélé à quel point les difficultés rencontrées par les jeunes agriculteurs dépassent largement la seule question des aides directes de la Pac.

La rapporteure Maria Walsh a ainsi rappelé qu’en Irlande, la création d’une nouvelle exploitation agricole peut nécessiter jusqu’à un million d’euros d’investissement initial, une somme devenue inaccessible pour une grande partie des jeunes candidats à l’installation. Plus largement, l’étude présentée devant les députés montre que les jeunes agriculteurs dirigent souvent des exploitations plus grandes, plus spécialisées et économiquement plus viables que celles de leurs aînés. Mais cette apparente modernisation masque une difficulté de fond : encore faut-il parvenir à entrer dans le secteur.

Le foncier concentre désormais une part croissante des tensions agricoles européennes. La hausse continue du prix des terres, les phénomènes de concentration foncière, la concurrence avec d’autres usages économiques et les effets indirects des paiements directs de la Pac sur les loyers agricoles nourrissent un sentiment d’étouffement chez de nombreux jeunes agriculteurs. Le chercheur Arnd Munsch, auteur principal de l’étude, a lui-même reconnu l’existence d’une corrélation entre paiements directs et inflation foncière.

La Pac est désormais de plus en plus sommée de devenir aussi une politique démographique.
La Pac est désormais de plus en plus sommée de devenir aussi une politique démographique.

Face à cette situation, la commission mise désormais sur la création d’un observatoire européen du foncier agricole destiné à améliorer la transparence des marchés des terres. Les premiers résultats sont attendus à l’automne. Mais plusieurs députés ont souligné que la question dépasse largement les seuls outils statistiques. Car derrière la bataille foncière se joue en réalité une transformation silencieuse du modèle agricole européen lui-même : celle d’une agriculture de plus en plus capitalistique, dans laquelle l’entrée devient progressivement inaccessible sans patrimoine préalable ou soutien familial important.

Cette inquiétude nourrit également les débats budgétaires autour de la future Pac. La Commission européenne propose qu’au moins 6 % du budget agricole soient consacrés au renouvellement générationnel. Une proposition immédiatement jugée insuffisante par plusieurs groupes politiques. Le Français Jérémy Decerle, pour Renew Europe, a ainsi plaidé pour porter cet objectif à 10 % du budget total de la future Pac, tandis que le Roumain Daniel Buda a lui aussi estimé que « 6 % de la Pac, c’est très peu ». Derrière ces chiffres se dessine une évolution importante du débat européen : le renouvellement générationnel tend à devenir non plus un simple volet de la politique agricole, mais un principe structurant appelé à redéfinir les priorités mêmes de la Pac.

Une crise du mode de vie agricole

Mais l’un des aspects les plus frappants de cette réunion tient peut-être à la nature des sujets désormais associés au renouvellement générationnel. Car au-delà du foncier ou du financement, les députés ont largement insisté sur des thèmes longtemps restés périphériques dans les débats agricoles européens : congés parentaux, vacances, santé mentale, qualité des services publics ruraux ou encore équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

Cette évolution traduit une transformation beaucoup plus profonde du regard porté sur le métier d’agriculteur. « Un jeune en 2026 ne fera plus les sacrifices que ses parents ou ses grands-parents ont faits », a résumé un député au cours des échanges. Derrière cette phrase apparaît une réalité que les institutions européennes commencent progressivement à intégrer : la crise agricole est aussi une crise du mode de vie agricole. Dans plusieurs États membres, des dispositifs spécifiques existent déjà pour tenter de répondre à cette évolution. La Finlande, souvent citée durant les débats, a mis en place des mécanismes permettant aux agriculteurs de bénéficier de remplaçants pendant les congés maternité, les maladies ou certaines périodes de repos. Ces expériences restent toutefois encore marginales à l’échelle européenne.

La question des retraites a également occupé une place importante dans les discussions. Car transmettre suppose aussi pouvoir quitter son exploitation dans des conditions dignes. Plusieurs députés ont insisté sur le caractère encore très sensible des questions successorales dans les familles agricoles, où les discussions autour de la transmission demeurent souvent tardives ou difficiles. La Commission européenne semble désormais vouloir mieux intégrer cette dimension dans ses réflexions futures, notamment à travers des mécanismes favorisant les transmissions et une meilleure articulation entre aides agricoles et départ à la retraite.

Une Pac appelée à devenir une politique territoriale et humaine

À travers cette audition parlementaire, c’est finalement toute la philosophie de la politique agricole commune qui semble progressivement évoluer. Pendant des décennies, la Pac a essentiellement été conçue comme une politique de soutien à la production et aux revenus agricoles. Désormais, elle est de plus en plus sommée de devenir aussi une politique démographique, territoriale et sociale.

Les références répétées aux services publics ruraux, à la santé, au logement, aux transports ou encore à la disparition progressive des vétérinaires ruraux montrent combien les institutions européennes prennent désormais conscience qu’il ne suffira pas d’aider financièrement les jeunes agriculteurs si les territoires eux-mêmes continuent de perdre leur attractivité.

La place des femmes dans l’agriculture a également occupé une partie importante des échanges. Aujourd’hui encore, les agricultrices restent largement sous-représentées dans l’UE. Plusieurs députés souhaitent que la future PAC fixe des objectifs plus explicites afin de soutenir leur installation et de mieux prendre en compte les obstacles spécifiques qu’elles rencontrent. À la toute fin de la réunion, dans une formule qui résumait presque à elle seule l’ensemble des débats, Maria Walsh a exprimé le souhait d’aboutir à « un rapport vraiment solide, qui va droit au but, qui ne sera pas un arbre de Noël ».

Derrière cette remarque parlementaire se lisait surtout une forme d’urgence politique. Car ce que les débats de Bruxelles révèlent désormais avec une netteté croissante, c’est qu’au-delà des exploitations qui disparaissent, l’Europe agricole risque peu à peu de perdre quelque chose de plus difficile encore à reconstruire : la conviction, chez les jeunes générations, que l’agriculture peut encore constituer une perspective de vie durable, digne et désirable.

Marie-France Vienne

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