À la rentrée, la durabilité du secteur bovin se joue aussi sur le plan économique

C’est tout le paradoxe du moment. D’un côté, le secteur bovin est appelé à poursuivre sa transition, à investir, à répondre à des normes élevées et à faire évoluer ses pratiques. De l’autre, il doit composer avec des coûts de production élevés, une forte volatilité des prix et une pression constante sur les marges. Comme le résume Éric Froidmont, directeur scientifique au CRA-W, « produire durablement, c’est bien, mais encore faut-il survivre économiquement ».
Ces derniers mois, la filière a certes retrouvé un peu d’air. Après de longues années de prix trop bas, la hausse du prix payé aux éleveurs a permis à certaines exploitations de respirer. Mais cette embellie reste fragile. Les coûts de l’alimentation, de l’énergie, des bâtiments ou des soins vétérinaires continuent de peser lourdement, tandis que la reprise d’une ferme peut aujourd’hui nécessiter des montants de l’ordre de 1 à 2 millions d’euros. Autrement dit, l’amélioration récente des revenus ne suffit pas à garantir, à elle seule, la stabilité économique du secteur.
Cette réalité se retrouve aussi du côté des consommateurs. La rentrée remet le pouvoir d’achat au centre de nombreux choix alimentaires. Les tendances récentes relayées par l’hebdo Moustique montrent que la viande reste la première source de hausse dans le panier des ménages, avec une progression de +10,83 %. Dans le même temps, un Belge sur trois traverse régulièrement la frontière pour faire ses courses à moindre coût, tandis que même les produits les moins chers voient leurs prix fortement augmenter. Résultat : au moment de choisir, le budget pèse souvent davantage que les intentions.

Cela crée une tension de plus en plus visible. Oui, les consommateurs se montrent attentifs aux labels et à l’origine des produits. Oui, le Nutri-Score influence les achats, et le Green-Score bénéficie déjà d’un bon niveau de confiance. Mais dans un contexte de forte inflation, l’arbitrage reste d’abord économique. Pour le secteur bovin, cela rappelle une chose simple : la durabilité ne pourra s’installer durablement que si elle reste compatible avec les réalités du portefeuille.
C’est aussi pour cette raison que la notion de prix juste mérite d’être davantage discutée. Un prix juste, ce n’est pas seulement un prix plus élevé. C’est un prix qui couvre les coûts réels de production, y compris le temps de travail de l’éleveur, tout en permettant à l’exploitation de réinvestir et de se transmettre. Le label Prix Juste Producteur, coordonné par le Collège des Producteurs, s’inscrit dans cette logique. Aujourd’hui, 19 éleveurs sont labellisés dans le secteur de la viande, et les produits concernés ont généré 2,8 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le dispositif reste modeste à l’échelle du marché, mais il pose une question de fond : comment parler de transition si le travail agricole reste insuffisamment valorisé ?
Sur le terrain, certains acteurs tentent justement de reprendre davantage la main sur la valeur. C’est le cas de modèles collectifs comme la coopérative En direct de mon élevage, qui regroupe aujourd’hui 120 éleveurs. En transformant localement leurs animaux et en vendant directement à des partenaires commerciaux, ils cherchent à limiter les intermédiaires et à mieux rémunérer le travail agricole. Selon Mathieu Perreaux, chaque éleveur reçoit ainsi un bonus moyen de 100 euros par animal, dans un contexte où le prix de la viande est récemment passé de 6,2 à 9,5 euros le kilo carcasse. La logique est comparable au sein de la coopérative Les Éleveurs belges, qui rassemble une cinquantaine de membres à la fois éleveurs et engraisseurs. En assurant eux-mêmes l'engraissement de leurs animaux, les coopérateurs conservent la maîtrise technique de leur production, renforcent leur autonomie économique et évitent l'exportation des veaux vers des systèmes d'engraissement industriels. Plus largement, ces modèles coopératifs reposent sur une même ambition : partager les moyens, préserver la valeur au sein des exploitations et construire une filière bovine plus résiliente, plus ancrée localement et plus durable.

Ces modèles ne règlent pas tout, mais ils montrent que la durabilité économique ne se résume pas à attendre une amélioration venue du marché. Elle se construit aussi par des organisations collectives, plus de transparence et une meilleure maîtrise de la chaîne de valeur.
C’est aussi dans cet esprit que s’inscrit la campagne Bœuf durable, cofinancée par l’Union européenne et portée par l’APAQ-W en Belgique et par l’Organisation interprofessionnelle agroalimentaire espagnole de la viande bovine (Provacuno) en Espagne. Son ambition n’est pas d’éluder les défis du secteur bovin, mais de mieux faire connaître les réalités du terrain, les normes élevées auxquelles répondent les méthodes de production européennes et les efforts déjà engagés par la filière sur les plans environnemental, économique et social.







