Courrier des lecteurs : la dernière coupe d’or
Vous avez sans doute remarqué que lorsque le voisin fauche, c’est tout à coup le village entier qui s’y met avec le feu aux fesses. Moi-même, je n’échappe pas à ce vent de panique. Encore samedi dernier, je suis rentrée chez mes parents et j’ai crié à plein poumons dans le corridor : « Papa ! Au village, ils sont en train de faucher ! ».

Lorsque tout le monde fauche, que ce soit au printemps, en été ou à l’automne, à chaque fois je m’apprête à rejoindre moi aussi ce ballet incessant de faucheuses, pirouettes, andaineurs et presses. A la place, je dois gérer une immense frustration : nos tracteurs restent à l’arrêt. « Attends » me dit mon père. Attendre quoi ? Sur mon application météo, les soleils vont par trois, le quatrième jour il pleut. « On n’a plus le temps, c’est maintenant qu’il faut y aller ! » que je le presse une ultime fois. Telle spectatrice devant un rallye, je vois tout le monde passer devant ma ferme avec les machines suspendues aux dos des tracteurs, qui me confirment que quand passent les premiers andaineurs, je suis vraiment distancée dans cette course effrénée.
Avant de nous lancer nous aussi dans ces travaux des champs, on commence direct par la case révision. Évidemment, on n’est pas du tout dans la même ambiance que les vingt mécaniciens qu’on voit à la télévision rechanger toutes les pièces endommagées d’une voiture de course en un temps record. Chez nous, pour accéder aux machines, il faut déjà en bouger d’autres pour les extraire et enfin, on vérifie leur état. Naïve, je pensais qu’il suffisait de brancher les prises hydrauliques et la prise de force, puis en avant marche. Non, non, non. C’est bien trop facile car c’est sans compter qu’il faut vérifier l’ensemble des couteaux de la faucheuse. Les remplacer est une chose, mais trouver la boîte contenant la réserve achetée l’année passée, en est une autre. Alors on cherche, on cherche dans la caverne d’Alibaba, qui je pense est propre à chaque ferme. Vous savez, ce coin de garage, qui recèle de mille et un objets oubliés, égarés, retrouvés et stockés car « on ne sait jamais que ça pourra servir un jour ». Ensuite, on se souvient que le cardan est brisé depuis l’année passée, qu’on a oublié ou qu’on s’était dit « promis, ce sera vite réparé ».
On avait trois soleils, il n’en reste plus que deux. Alors qu’une des pièces du cardan est encore indemne, par soucis d’économie, mon père va tenter d’extraire la partie cassée mais va y passer toute la journée. Le lendemain, il ira faire le tour des garages spécialisés qui lui remplaceront le cardan en entier par soucis de normes de sécurité. Puisqu’on y est, c’est aussi l’occasion de racheter une nouvelle bâche de protection car l’originale ne tient plus qu’avec quelques colsons. Qui dit faucheuse, dit également pirouette car les deux travaillent côte à côte, roue à roue d’un tracteur à l’autre. Et notre pirouette, on la connaît bien celle-là avec ses 40 points de graisse qui me vident une cartouche entière. Si seulement il n’y avait que ce petit entretien de routine tout à fait dans mes cordes, ce ne serait encore rien. Mais madame pirouette a depuis trente ans la même maladie, la même petite déprime saisonnière : un de ses pneus se dégonfle tous les hivers. À chaque fois, c’est la même question : y a-t-il un trou ? Tel un docteur, mon père veut poser un nouveau diagnostic et part à la recherche d’un contenant assez grand, le remplit d’eau et on attend de voir une bulle d’air s’échapper à la surface, mais celle-ci reste impassiblement lisse, imperturbable. Le pneu s’est simplement dégonflé on ne sait pas pourquoi. On va dire que c’est son petit caractère, à la pirouette. On le regonfle et à chaque fois, je dis qu’on devrait en rajouter une bombe anti-crevaison. Ce mélange de gaz et de produit colmatant qui est pour moi la grande découverte de ces cinq dernières années. À tel point que je trouve qu’il faudrait remplacer toutes les roues de secours par cette simple bombe. Je m’égare, mais de toutes les manières il est inutile de regarder l’heure, on est déjà 72 heures après le top départ. Alors que tout le monde est en train de charger ces boules devenues de véritables lingots d’or, on attend de laisser passer la pluie qui vaut également son pesant d’or.
Pour cette fois-ci, je garde confiance. Ça me rongeait d’aller faucher ma deuxième coupe de silo, mais si seulement j’en avais. Sans lisier, difficile pour moi d’aller doper la terre qui a tellement souffert. Le paysage a certes reverdi, mais cela s’arrête là. Je ne vois nulle part de franche repousse. Même le gouverneur de la province du Luxembourg a pris un nouvel arrêté pour ce lundi 28 septembre : nous sommes à nouveau dans une période d’extrême sécheresse avec des risques d’incendie. Encore une fois. Ah cette sécheresse, elle nous aura bien fait du tort mais aura certainement redistribué les cartes, celles des atouts et des faiblesses des fermes. Alors que les stocks de fourrages débordaient à tel point qu’on finissait par bien vouloir les donner sur pied, le prix du foin surpasse aujourd’hui celui des céréales. Peut-être qu’on assistera même en octobre à une dernière coupe vu le prix du marché. Vous allez voir, comme pour les pommes de terre, quand une année est bonne, c’est la ruée l’année suivante sur ce filon d’or que le monde agricole va exploiter à l’union nationale. Les terres vont se refermer et au printemps prochain lors de la prochaine déclaration Pac, on se retrouvera tous à déclarer de nouvelles prairies temporaires. Jusqu’à quand ?
Année de pluie ou année de sécheresse en 2027 ?





